‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 181 sur 1159 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

De la corruption des Romains.

Je crois que la secte d’Épicure, qui s’introduisit à Rome sur la fin de la république , contribua beaucoup à gâter le cœur et l’esprit des Romains2. Les Grecs en avaient été infatués avant eux : aussi avaient-ils été plus tôt corrompus. Polybe nous dit que , de son temps , les serments ne pouvaient donner de la confiance pour un Grec, au lieu qu’un Romain en était pour ainsi dire enchaîné3.

Il y a un fait, dans les lettres de Cicéron à Atticus4, qui nous montre combien les Romains avaient changé à cet égard depuis le temps de Polybe.

« Memmius, dit-il, vient de communiquer au « sénat l’accord que son compétiteur et lui avaient

1 On pourrait ajouter aux causes de la ruine de Rome beaucoup d’incidents particuliers. Les rigueurs des créanciers sur leurs débiteurs ont excité de grandes et de fréquentes révoltes. La prodigieuse quantité de gladiateurs et d’esclaves dont Rome et l’Italie étaient surchargées a causé d’effroyables violences , et même des guerres sanglantes. Rome , épuisée par tant de guerres civiles et étrangères se lit tant de nouveaux citoyens, ou par brigue , ou par raison , qu’à peine pouvait-elle se reconnaître elle-même parmi tant d’étrangers qu’elle avait naturalisés. Le sénat se remplissait de barbares; le sang romain se mêlait ; l’amour de la patrie , par lequel Rome s’était élevée au-dessus de tous les peuples du monde , n’était pas naturel à ces citoyens venus de dehors ; et les autres se gâtaient par le mélange. Les partialités se multipliaient avec cette prodigieuse multiplicité de citoyens nouveaux ; et les esprits turbulents y trouvaient de nouveaux moyens de brouiller et d’entreprendre.

Cependant le nombre des pauvres s’augmentait sans lin par le luxe, par les débauches, et par la fainéantise qui s’introduisait. Ceux qui se voyaient ruinés n’avaient de ressource que dans les séditions , et en tout cas se souciaient peu que tout périt avec eux : les grands ambitieux et les misérables qui n’ont rien à perdre aiment toujours le changement. Ces deux genres de citoyens prévalaient dans Rome; et l’état mitoyen , qui seul tient tout en balance dans les États populaires , étant le plus faible , il fallait que la république tombât. (Bossuet, Disc, sur l’Hist. univ. troisième partie, ch. vu.)

2 Cynéas en ayant discouru à la table de Pyrrhus, Fabricius souhaita que les ennemis de Rome pussent tous prendre les principes d’une pareille secte. (Plutarque , Fie de Pyirhus.)

3 « Si vous prêtez aux Grecs un talent , avec dix promesses , a dix cautions, autant de témoins, il .est impossible qu’ils gar- « dent leur foi ; mais , parmi les Romains , soit quon doive « rendre compte des deniers publics ou de ceux des particu- « liers, ou est fidèle, à cause du serment que l’on a fait. On « a donc sagement établi la crainte des enfers ; et c’est sans « raison qu’on ta combat aujourd’hui. » (Polybe . liv, VI.)

4 Livre IY, lettre xvm.

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