‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 199 sur 1159 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

6ieurs empereurs , il n’y avait eu qu’un empire , et l’autorité de tous étant reconnue dans la province, c’était une puissance unique exercée par plusieurs.

Mais Galère et Constance Chlore n’ayant pu s’accorder, ils partagèrent réellement l’empire1; et par cet exemple , qui fut suivi, dans la suite, par Constantin , qui prit le plan de Galère et non pas celui de Dioclétien, il s’introduisit une coutume qui fut moins un changement qu’une révolution.

De plus , l’envie qu’eut Constantin de faire une ville nouvelle , la vanité de lui donner son nom , le déterminèrent à porter en Orient le siège de l’empire. Quoique l’enceinte de Rome ne fut pas à beaucoup près si grande qu’elle est à présent , les faubourgs en étaient prodigieusement étendus2 : l’Italie, pleine de maisons de plaisance, n’était proprement que le jardin de Rome; les laboureurs étaient en Sicile, en Afrique, en Égypte3 *; et les jardiniers , en Italie : les terres n’étaient presque cultivées que par les esclaves des citoyens romains. Mais, lorsque le siège de l’empire fut établi en Orient , Rome presque entière y passa , les grands y menèrent leurs esclaves, c’est-à-dire presque tout le peuple; et lTtaliefut privée de ses habitants.

Pour que la nouvelle ville ne cédât en rien à l’ancienne, Constantin voulut qu’on y distribuât aussi du blé, et ordonna que celui d’Égypte serait envoyé à Constantinople, et celui de l’Afrique à Rome : ce qui , me semble , n’était pas fort sensé.

Dans le temps de la république, le peuple romain , souverain de tous les autres , devait naturellement avoir part aux tributs : cela fit que le sénat lui vendit d’abord du blé à bas prix, et ensuite le lui donna pour rien. Lorsque le gouvernement fut devenu monarchique, cela subsista contre les principes de la monarchie : on laissait cet abus à cause des inconvénients qu’il y aurait eu à le changer. Mais Constantin , fondant une ville nouvelle , l’y établit sans aucune bonne raison.

Lorsque Auguste eut conquis l’Égypte , il apporta à Rome le trésor des Ptolémées : cela y fit à peu près la même révolution que la découverte des Indes a faite depuis en Europe , et que de certains

1 Voyez Oroze, liv. VII; et Aurélius Victor.

2 Exspatiantia tecta multas addidere urbes, dit Pline, Histoire naturelle , liv. III.

3 On portait autrefois d’Italie, dit Tacite, du blé dans les

provinces reculées , et elle n’est pas encore stérile ; mais nous cultivons plutôt l’Afrique et l’Égypte , et nous aimons mieux exposer aux accidents la vie du peuple romain. ( Annales ,

liv. XII.)

systèmes ont faite de nos jours. Les fonds doublèrent de prix à Rome 1 ; et , comme Rome continua d’attirer à elle les richesses d’Alexandrie , qui recevait elle-même celles de l’Afrique et de l’Orient l’or et l’argent devinrent très-communs en Europe; ce qui mit les peuples en état de payer des impôts très-considérables en espèces.

Mais lorsque l’empire eut été divisé , ces richesses allèrent à Constantinople. On sait d’ailleurs que les mines d’Angleterre n’étaient point encore ouvertes2; qu’il y en avait très-peu en Italie et dans les Gaules3; que, depuis les Carthaginois, les mines d’Espagne n’étaient guère plus travaillées, ou du moins n’étaient plus si riches 4. L’Italie, qui n’avait plus que des jardins abandonnés’, ne pouvait , par aucun moyen, attirer l’argent de l’Orient, pendant que l’Occident , pour avoir de ses marchandises , y envoyait le sien. L’or et l’argent devinrent donc extrêmement rares en Europe ; mais les empereurs y voulurent exiger les mêmes tributs : ce qui perdit tout.

Lorsque le gouvernement a une forme depuis longtemps établie , et que les choses se sont mises dans une certaine situation, il est presque toujours de la prudence de les y laisser, parce que les rai sons, souvent compliquées et inconnues, qui font qu’un pareil État a subsisté , font qu’il se maintiendraencore ; mais , quand on change le système total , on ne peut remédier qu’aux inconvénients qui se présentent dans la théorie , et on en laisse d’autres que la pratique seule peut faire découvrir.

Ainsi, quoique l’empire ne fut déjà que trop grand, la division qu’on en fit le ruina, parce que toutes les parties de ce grand corps , depuis longtemps ensemble, s’étaient pour ainsi dire ajustées pour y rester et dépendre les unes des autres.

Constantin5, après avoir affaibli la capitale, frappa un autre coup sur les frontières ; il ôta les légions qui étaient sur le bord des grands fleuves,

1 Suétone, in Augusto; Oroze’, liv. VI. Rome avait eu souvent de ces révolutions. J’ai dit que les trésors de Macédoine qu’on y apporta avaient fait cesser tous les tributs. (Cicéron, des Offices , liv. II.)

2 Tacite, de Moribus Germanorum, le dit formellement. On sait d’ailleurs à peu près l’époque de l’ouverture de la plupart des mines d’Allemagne. Voyez Thomas Sesréibérus, sur l’origine des mines du Hartz. On croit celles de Saxe moins anciennes.

3 Voyez Pline , liv. XXXVÏÏ , art. 77.

4 Les Carthaginois , dit Diodore , surent très-bien l’art d’en proliter, et les Romains , celui d’empêcher que les autres n’en prolitassent.

5 Dans ce qu’on dit de Constantin on ne choque point les auteurs ecclésiastiques , qui déclarent qu’ils n’entendent parler que des actions de ce prince qui ont du rapport a la piété et non de celles qui en ont au gouvernement de l’État. (Eusèbe , Fie de Constantin , liv. I, chap. ix ; Socrate, liv. I, chap. i.)

GRANDEUR ET DECADENCE DES ROMAINS

et les dispersa dans les provinces; ce qui produisit deux maux : l’un , que la barrière qui contenait tant de nations fut ôtée ; et l’autre , que les soldats 1 vécurent et s’amollirent dans le cirque et dans les théâtres2.

Lorsque Constantius envoya Julien dans les Gaules , il trouva que cinquante villes le long du Rhin3 4 avaient été prises par les barbares; que les provinces avaient été saccagées ; qu’il n’y avait plus que l’ombre d’une armée romaine , que le seul nom des ennemis faisait fuir.

Ce prince, par sa sagesse, sa constance, son économie , sa conduite , sa valeur, et une suite continuelle d’actions héroïques , rechassa les barbares 4; et la terreur de son nom les contint tant qu’il vécut5.

La brièveté des règnes , des divers partis politiques, les différentes religions, les sectes particulières de ces religions , ont fait que le caractère des empereurs est venu à nous extrêmement défiguré. Je n’en donnerai que deux exemples. Cet Alexandre, si lâche dans Hérodien, paraît plein de courage dans Lampridius; ce Gratien,tant loué par les orthodoxes, Philostorgue le compare à Néron.

Valentinien sentit plus que personne la nécessité de l’ancien plan ; il employa toute sa vie à fortifier les bords du Rhin , à y faire des levées, y bâtir des châteaux, y placer des troupes, leur donner le moyen d’y subsister. Mais il arriva dans le monde un événement qui détermina Valens, son frère, à ouvrir le Danube , et eut d’effroyables suites.

Dans le pays qui est entre les Palus-Méotides , les montagnes du Caucase et la mer Caspienne , il y avait plusieurs peuples qui étaient la plupart de la nation des Huns ou de celle des Alains ; leurs terres étaient extrêmement fertiles ; ils aimaient la guerre et le brigandage ; ils étaient presque toujours à cheval , ou sur leurs chariots , et erraient dans le pays où ils étaient enfermés; ils faisaient bien quelques ravages sur les frontières de Perse et d’Arménie ; mais on gardait aisément les portes Caspiennes , et ils pouvaient difficilement pénétrer dans la Perse par ailleurs. Comme ils n’imaginaient point qu’il fut

1 Zosime , liv. ym.

2 Depuis l’établissement du christianisme , les combats des gladiateurs devinrent rares. Constantin défendit d’en donner : ils furent entièrement abolis sous Honorius , comme il paraît par Théodoret et Othon de Frisingue. Les Romains ne retinrent de leurs anciens spectacles que ce qui pouvait affaiblir les courages , et servait d’attrait à la volupté.

3 Ammien Marcellin , liv. XYI , XVII , XVIII.

4 Ammien Marcellin , ibid.

5 Voyez le magnilique éloge qu’ Ammien Marcellin fait de ce prince , liv. XXV ; voyez aussi les fragments de l 'Histoire

de Jean d’Antioche.

possible de traverser les Palus-Méotides1, ils ne connaissaient pas les Romains; et, pendant que d’autres barbares ravageaient l’empire , ils restaient dans les limites que leur ignorance leur avait données.

Quelques-uns2 ont dit que le limon que le Tanaïs avait apporté avait formé une espèce de croûte sur le Bosphore cimmérien , sur laquelle ils avaient passé; d’autres3, que deux jeunes Scythes, poursuivant une biche qui traversa ce bras de mer, le traversèrent aussi. Ils furent étonnés de voir un nouveau monde ; et , retournant dans l’ancien , ils apprirent à leurs compatriotes les nouvelles terres , et , si j’ose me servir de ce terme , les Indes qu'ils avaient découvertes 4.

D’abord des corps innombrables de Huns passèrent; et , rencontrant les Goths les premiers , ils les chassèrent devant eux. Il semblait que ces nations se précipitassent les unes sur les autres , et que l’Asie, pour peser sur l’Europe, eût acquis un nouveau poids.

Les Goths effrayés se présentèrent sur les bords du Danube , et, les mains jointes, demandèrent une retraite. Les flatteurs de Valens saisirent cette occasion , et la lui représentèrent comme une conquête heureuse d’un nouveau peuple qui venait défendre l’empire et l’enrichir5.

Valens ordonna qu’ils passeraient sans armes; mais , pour de l’argent , ses officiers leur en laissèrent tant qu’ils voulurent6. Il leur fit distribuer des terres; mais, à la différence des Huns, les Goths n’en cultivaient point 7; on les priva même du blé qu’on leur avait promis : ils mouraient de faim . et ils étaient au milieu d’un pays riche; ils étaient

1 Procope . Histoire mêlée.

2 Zosime , liv. IY.

3 Jornandès, de Rebus geticis ; Histoire mêlée de Procope.

4 Voyez Sozomène, liv. YI.

5 Amm. Marcellin , liv. XXIX.

6 De ceux qui avaient reçu ces ordres , celui-ci conçut un amour infâme ; celui-là fut épris de la beauté d’une femme barbare ; les autres furent corrompus par des présents , des habits de lin , et des couvertures bordées de franges : on n’eut d’autre soin que de remplir sa maison d’esclaves , et ses fermes de bétail. ( Histoire de Dexipe.)

7 Voyez Y Histoire gothique de Priscus, où cette différence est bien établie.

On demandera peut-être comment des nations qui ne cultivaient point les terres pouvaient devenir si puissantes , tandis que celles de l’Amérique sont si petites. C’est que les peuples pasteurs ont une subsistance bien plus assurée que les peuples chasseurs.

Il parait , par Ammien Marcellin , que les Huns dans leur première demeure ne labouraient point les champs ; ils ne vivaient que de leurs troupeaux dans un pays abondant en pâturages et arrosé par quantité de fleuves, comme font encore aujourd’hui les petits Tartares, qui habitent une partie du même pays. Il y a apparence que ces peuples, depuis leur j départ , ayant habité des lieux moins propres a la nourriture des troupeaux, commencèrent à cultiver les terres.

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