‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 204 sur 1159 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

fréquentes; ils subsistaient en partie par un commerce avec les Romains , qui leur portaient des vivres des provinces voisines du Danube1. Les barbares donnaient en retour les choses qu’ils avaient pillées , les prisonniers qu’ils avaient faits , l’or et l’argent qu’ils recevaient pour la paix. Mais lorsqu’on ne put plus leur payer des tributs assez forts pour les faire subsister, ils furent forcés de s’établir2.

L’empire d’Occident fut le premier abattu : en voici les raisons :

Les barbares, ayant passé le Danube, trouvaient à leur gauche le Bosphore , Constantinople, et toutes les forces de l’empire d’Orient, qui les arrêtaient : cela faisait qu’ils se tournaient à main droite , du côté de l’Illyrie, et se poussaient vers l’Occident. Il se fit un reflux de nations et un transport de peuples de ce côté-là. Les passages de l’Asie étant mieux gardés, tout refoulait vers l’Europe; au lieu que dans la première invasion, sous Gallus, les forces des barbares se partagèrent.

L’empire ayant été réellement divisé, les empereurs d’Orient, qui avaient des alliances avec les barbares , ne voulurent pas les rompre pour secourir ceux d’Occident. Cette division dans l’administration, dit Priscus3 4, fut très-préjudiciable aux affaires d’Occident. Ainsi , les Romains d’Orient 4 refusèrent à ceux d’Occident une armée navale , à cause de leur alliance avec les Vandales. Les Wisigoths , ayant fait alliance avec Arcadius, entrèrent en Occident, et Honorius fut obligé de s’enfuir à Ravènne 5. Enfin , Zénon , pour se défaire de Théo*doric, le persuada d’aller attaquer l’Italie, qu’Alaric avait déjà ravagée.

Il y avait une alliance très-étroite entre Attila et Genséric, roi des Vandales6 7. Ce dernier craignait les Goths 7 ; il avait marié son fils avec la fille du roi des Goths , et lui ayant ensuite fait couper le nez , il l’avait renvoyée : il s’unit donc avec Attila. Les deux empires, comme enchaînés par ces deux princes , n’osaient se secourir. La situation de ce-

1 On voit , dans l 'Histoire de Priscus , qu’il y avait des marchés établis par les traités sur les bords du Danube.

2 Quand les Goths envoyèrent prier Zénon de recevoir dans son alliance Theudéric , lils de Triarius , aux conditions qu’il avait accordées à Theudéric , tils de Balamer, le sénat consulté répondit que les revenus de i’État n’étaient pas suffisants pour nourrir deux peuples goths , et qu’il fallait choisir l’amitié de l’un des deux. ( Histoire de Malchus, dans Y Extrait des am-

, bassades.)

3 Priscus, liv. II.

4 Ibid.

5 Procope, Guerre des Vandales.

6 Priscus, liv. II.

7 Voyez Jornandès, de Rebus geticis, cap. xxxvi.

lui d’Occident fut surtout déplorable : il n’avait point de forces de mer; elles étaient toutes en Orient *, en Égypte, Chypre, Phénicie, Ionie, Grèce, seuls pays où il y eût alors quelque commerce. Les Vandales et d’autres peuples attaquaient partout les côtes d’Occident. II vint une ambassade des Italiens à Constantinople , dit Priscus 2 , pour faire savoir qu’il était impossible que les affaires se soutinssent sans une réconciliation avec les Vandales.

Ceux qui gouvernaient en Occident ne manquèrent pas de politique : ils jugèrent qu’il fallait sauver l’Italie, qui était en quelque façon la tête, et en quelque façon le cœur de l’empire. On fit passer les barbares aux extrémités , et on les y plaça. Le dessein était bien conçu, il fut bien exécuté. Ces nations ne demandaient que la subsistance : on leur donnait les plaines; on se réservait les pays montagneux , les passages des rivières , les défilés , les places sur les grands fleuves ; on gardait la souveraineté. Il y a apparence que ces peuples auraient été forcés de devenir Romains; et la facilité avec laquelle ces destructeurs furent eux-mêmes détruits par les Francs, par les Grecs, par les Maures, justifie assez cette pensée. Tout ce système fut renversé par une révolution plus fatale que toutes les autres : l’armée d’Italie, composée d’étrangers , exigea ce qu’on avait accordé à des nations plus étrangères encore; elle forma sous Odoacer une aristocratie qui se donna le tiers des terres de l’Italie; et ce fut le coup mortel porté à cet empire.

Parmi tant de malheurs on cherche avec une curiosité triste le destin de la ville de Rome. Elle était pour ainsi dire sans défense; elle pouvait être aisément affamée ; l’étendue de ses murailles faisait qu’il était très-difficile de les garder. Comme elle était située dans une plaine, on pouvait aisément la forcer; il n’y avait point de ressource dans le peuple , qui en était extrêmement diminué. Les empereurs furent obligés de se retirer à Piavenne , ville autrefois défendue par la mer, comme Venise l’est aujourd’hui.

Le peuple romain, presque toujours abandonné de ses souverains , commença à le devenir et à faire des traités pour sa conservation 3 : ce qui est le moyen le plus légitime d’acquérir la souveraine

1 Cela parut surtout dans la guerre de Constantin et de Licinius.

2 Priscus, liv. II.

3 Du temps d’Honorius, Alaric, qui assiégeait Rome, obligea cette ville à prendre son alliance même contre l’empereur, qui ne put s’y opposer. (Procope, Guerre des Goths, liv. I.) Voyez Zosime, liv. VI.

GRANDEUR ET DECADENCE DES ROMAINS

puissance. C’est ainsi que l’Armorique et la Bretagne commencèrent à vivre sous leurs propres lois *.

Telle fut la fin de l’empire d’Occident. Rome s’était agrandie parce qu’elle n’avait eu que des guerres successives, chaque nation, par un bonheur inconcevable , ne l’attaquant que quand l’autre avait été ruinée. Rome fut détruite parce que toutes les nations l’attaquèrent à la fois et pénétrèrent partout.

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