CHAPITRE XX
II est singulier que les nations les plus faibles aient été celles qui firent de plus grands établissements. On se tromperait beaucoup , si l’on jugeait de leurs forces par leurs conquêtes. Dans cette longue suite d’incursions, les peuples barbares, ou plutôt les essaims sortis d'eux , détruisaient ou étaient détruits : tout dépendait des circonstances; et pendant qu’une grande nation était combattue ou arrêtée, une troupe d’aventuriers qui trouvaient un pays ouvert y faisaient des ravages effroyables. Les Goths , que le désavantage de leurs armes fit fuir devant tant de nations, s’établirent en Italie, en Gaule et en Espagne; les Vandales, quittant l’Espagne par faiblesse, passèrent en Afrique, où ils fondèrent un grand empire.
Justinien ne put équiper contre les Vandales que cinquante vaisseaux; et quand Bélisaire débarqua, il n’avait que cinq mille soldats *. C’était une entreprise bien hardie; et Léon, qui avait autrefois envoyé contre eux une flotte composée de tous les vaisseaux de l’Orient , sur laquelle il avait cent mille hommes, n’avait pas conquis l’Afrique, et avait pensé perdre l’empire.
Ces grandes flottes, non plus que les grandes armées de terre, n’ont guère jamais réussi. Comme elles épuisent un État, si l’expédition est longue ou cfue quelque malheur leur arrive, elles ne peuvent être secourues ni réparées; si une partie se perd, ce qui reste n’est rien , parce que les vaisseaux de guerre, ceux de transport, la cavalerie, l’infanterie, les munitions, enfin les diverses parties, dépendent du tout ensemble. La lenteur de l’entreprise fait qu’on trouve toujours des ennemis préparés ; outre qu’il est rare que l’expédition se fasse jamais dans une saison commode, on tombe dans le temps des orages : tant de choses n’étant presque jamais prêtes que quelques mois plus tard qu’on ne se l’était promis.
Bélisaire envahit l’Afrique ; et ce qui lui servit beaucoup, c’est qu’il tira de Sicile une grande quantité de provisions , en conséquence d’un traité fait avec Amalasonte, reine des Goths. Lorsqu’il fut envoyé pour attaquer l’Italie, voyant que les Goths tiraient leur subsistance de la Sicile, il commença par la conquérir ; il affama ses ennemis., et se trouva dans l’abondance de toutes choses.
Bélisaire prit Carthage, Rome et Ravenne, et envoya les rois des Goths et les Vandales captifs à Constantinople , où l’on vit , après tant de temps , les anciens triomphes renouvelés 1 2.
1 Procope, Guerre des Goths, liv. II.
1 Justinien ne lui accorda que le triomphe de l’Afrique.
On peut trouver dans les qualités de ce grand homme * les principales causes de ses succès. Avec un général qui avait toutes les maximes des premiers Romains, il se forma une armée telle que les anciennes armées romaines.
Les grandes vertus se cachent ou se per dent ordinairement dans la servitude ; mais le gouvernement tyrannique de Justinien ne put opprimer la grandeur de cette âme , ni la supériorité de ce génie.
L’eunuque Narsès fut encore donné à ce règne pour le rendre illustre. Élevé dans le palais, il avait plus la confiance de l’empereur; car les princes regardent toujours leurs courtisans comme leurs plus fidèles sujets.
Mais la mauvaise conduite de Justinien, ses profusions, ses vexations, ses rapines, sa fureur de bâtir, de changer, de réformer, son inconstance dans ses desseins, un règne dur et faible, devenu plus incommode par une longue vieillesse, furent des malheurs réels mêlés à des succès inutiles, et une gloire vaine.
Ces conquêtes, qui avaient pour cause non la force de l’empire , mais de certaines circonstances particulières, perdirent tout : pendant qu’on y occupait les armées , de nouveaux peuples passèrent le Danube, désolèrent l’Illyrie, la Macédoine et la Grèce; et les Perses , dans quatre invasions, firent à l’Orient des plaies incurables 2.
Plus ces conquêtes furent rapides, moins elles eurent un établissement solide : l’Italie et l’Afrique furent à peine conquises , qu’il fallut les reconquérir.
Justinien avait pris sur le théâtre une femme qui s’y était longtemps prostituée 3 : elle le gouverna avec un empire qui n’a point d’exemple dans les histoires; et mettant sans cesse dans les affaires 'les passions et les fantaisies de son sexe, elle corrompit les victoires et les succès les plus heureui.
En Orient , on a de tout temps multiplié l’usage des femmes pour leur ôter l’ascendant prodigieux qu’elles ont sur nous dans ces climats ; mais à Constantinople la loi d’une seule femme donna à ce sexe l’empire : ce qui mit quelquefois de la faiblesse dans le gouvernement.
Le peuple de Constantinople était de tout temps divisé en deux factions, celle des bleus et celle des verts : elles tiraient leur origine de l’affection que
1 Voyez Suidas, à l’article Bélisaire.
2 Les deux empires se ravagèrent d’autant plus qu’on n’espérait pas conserver ce qu’on avait conquis.
3 L’impératrice Théodora.
GRANDEUR ET DÉCADENCE DES ROMAINS
l’on prend dans les théâtres pour de certains acteurs plutôt que pour d’autres. Dans les jeux du cirque , les chariots dont les cochers étaient habillés de vert disputaient le prix à ceux qui étaient habillés de bleu? et chacun y prenait intérêt jusqu’à la fuveur.
Ces deux factions, répandues dans toutes les villes de l’empire, étaient plus ou moins furieuses, à proportion de la grandeur des villes , c’est-à-dire de l’oisiveté d’une grande partie du peuple.
Mais les divisions, toujours nécessaires dans un gouvernement républicain pour ie maintenir, ne pouvaient être que fatales à celui des empereurs , parce qu’elles ne produisaient que le changement du souverain , et non le rétablissement des lois et la cessation des abus.
Justinien, qui favorisa les bleus, et refusa toute justice aux verts1, aigrit les deux factions, et par conséquent les fortifia.
Elles allèrent jusqu’à anéantir l’autorité des magistrats. Les bleus ne craignaient point les lois, parce que l’empereur les protégeait contre elles ; les verts cessèrent de les respecter, parce qu’elles ne pouvaient plus les défendre 2.
Tous les liens d’amitié, de parenté, de devoir, de reconnaissance , furent ôtés ; les familles s’entredétruisirent ; tout scélérat qui voulut faire un crime fut de la faction des bleus ; tout homme qui fut volé ou assassiné fut de celle des verts.
Un gouvernement si peu sensé était encore plus cruel : l’empereur, non content défaire à ses sujets une injustice générale en les accablant d’impôts excessifs, les désolait par toutes sortes de tyrannies dans leurs affaires particulières.
Je ne serais point naturellement porté à croire tout ce que Procope nous dit là-dessus dans son histoire secrète , parce que les éloges magnifiques qu’il a faits de ce prince dans ses autres ouvrages affaiblissent son témoignage dans celui-ci , où il nous le dépeint comme le plus stupide et le plus cruel des tyrans.
Mais j’avoue que deux choses font que je suis pour l’histoire secrète : la première , c’est qu’elle est mieux liée avec l’étonnante faiblesse où se trouva cet empire à la fin de ce règne et dans les suivants. L’autre est un monument qui existe encore parmi
1 Cette maladie était ancienne. Suétone dit que Caligula , attaché à la faction des verts, haïssait le peuple parce qu’il applaudissait à l’autre.
2 Pour prendre une idée de l’esprit de ces temps-là, il faut voir Théophanes , qui rapporte une longue conversation qu’il y eut au théâtre entre les verts et l’empereur .
I nous : ce sont les lois de cet empereur, où l'on voit dans le cours de quelques années la jurisprudence varier davantage qu’elle n’a fait dans les trois cents dernières années de notre monarchie.
Ces variations sont la plupart sur des choses de si petite importance 1 qu’on ne voit aucune raison qui eût dû porter un législateur à les faire, à moins qu'on n’explique ceci par l’histoire, secrète, et qu’on ne dise que ce prince vendait également ses jugements et ses lois.
Mais ce qui fit le plus de tort à l’état politique du gouvernement fut le projet qu’il conçut de réduire tous les hommes à une même opinion sur les matières de religion, dans des circonstances qui rendaient son zèle entièrement indiscret.
Comme les anciens Romains fortifièrent leur empire en y laissant toute sorte de culte, dans la suite on le réduisit à rien , en coupant l’une après l’autre les sectes qui ne dominaient pas.
Ces sectes étaient des nations entières. Les unes, après qu’elles avaient été conquises par les Romains, avaient conservé leur ancienne religion : comme les samaritains et les juifs. Les autres s’étaient répandues dans un .pays : comme les sectateurs de Montan dans la Phrygie ; les manichéens , les sabatiens , les ariens, dans d’autres provinces; outre qu’une grande partie des gens de la campagne étaient encore idolâtres et entêtés d’une religion grossière comme eux-mêmes.
Justinien, qui détruisit ces sectes par l’épée ou par ses lois , et qui , les obligeant à se révolter, s’obligea à les exterminer, rendit incultes plusieurs provinces. Il crut avoir augmenté le nombre des fidèles : il n’avait fait que diminuer celui des hommes.
Procope nous apprend que par la destruction des samaritains la Palestine devint déserte , et ce qui rend ce fait singulier, c’est qu’on affaiblit l’empire , par zèle pour la religion , du côté par où , quelques règnes après , les Arabes pénétrèrent pour la détruire.
Ce qu’il y avait de désespérant, c’est que, pendant que l’empereur portait si loin l’intolérance , il ne convenait pas lui-même avec l’impératrice sur les points les plus essentiels : il suivait le concile de Chalcédoine ; et l’impératrice favorisait ceux qui y étaient opposés , soit qu’ils fussent de bonne foi » dit Évagre, soit qu’ils le fissent à dessein a.
1 Voyez les Novelles de Justinien
2 Liv. IV, chap. x.
CU A Pi T
Lorsqu’on lit Procope sur les édifices de Justinien, et qu’on voit les places et les forts que ce prince fit élever partout, il vient toujours dans l’esprit une idée, mais bien fausse, d’un État florissant.
D’abord les Romains n’avaient point de places : ils mettaient toute leur confiance dans leurs armées, qu’ils plaçaient le long des fleuves, où ils élevaient des tours de distance en distance pour loger les soldats.
Mais losqu’on n’eut plus que de mauvaises armées , que souvent même on n’en eut point du tout, la frontière ne défendant plus l’intérieur, il fallut le fortifier; et alors on eut plus de places et moins de forces, plus de retraites et moins de sûreté r. La campagne n’étant plus habitable qu’autour des places fortes, on en bâtit de toutes parts. Il en était comme de la France du temps des Normands 2, qui n’a jamais été si faible que lorsque tous ses villages étaient entourés de murs.
Ainsi toutes ces listes de noms des forts que Justinien fit bâtir, dont Procope couvre des pages entières, ne sont que des monuments de la faiblesse de l’empire.