‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 208 sur 1159 · E XXI · texte numérisé non relu

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de l’orient; au midi, ils étaient bornés par la mer Il leur était facile d’entretenir la division parmi les princes arabes, qui ne songeaient qu’à se piller les uns les autres. Il n’avaient donc proprement d’en nemis que les Romaiqs. « Nous savons, disait un « ambassadeur de Hormisdas 1 , que les Romains « sont occupés à plusieurs guerres, et ont à eorn- « battre contre presque toutes les nations; ils sa- « vent au contraire que nous n’avons de guerre que « contre eux. »

« Autant que les Romains avaient négligé l’art' militaire, autant les Perses l’avaient-ils cultivé.

« Les Perses , disait Bélisaire à ses soldats , ne « vous surpassent point en courage, ils n’ont sur « vous que l’avantage de la discipline. »

Ils prirent dans les négociations la même supériorité que dans la guerre. Sous prétexte qu’ils tenaient une garnison aux portes Caspiennes , ils demandaient un tribut aux Romains, comme si chaque peuple n’avait pas ses frontières à garder; ils se faisaient payer pour la paix, pour les trêves, pour les suspensions d’armes, pour le temps qu on employait à négocier, pour celui qu’on avait passé à faire la guerre.

Les Avares ayant traversé le Danube , les Romains , qui la plupart du temps n’avaient point de troupes à leur opposer, occupés contre les Perses lorsqu’il aurait fallu combattre les Avares, et contre les Avares quand il aurait fallu arrêter les Perses , furent encore forcés de se soumettre à un tribut; et la majesté de l’empire fut flétrie chez toutes les nations.

Justin , Tibère et Maurice , travaillèrent avec soin à défendre l’empire. Ce dernier avait des vertus; mais elles étaient ternies par une avarice presque inconcevable dans un grand prince.

Le roi des Avares offrit à Maurice de lui rendre les prisonniers qu’il avait faits, moyennant une demi-pièce d’argent par tête ; sur son refus , il les fit égorger. L’armée romaine, indignée., se révolta; et les verts s’étant soulevés en même temps, un centenier, nommé Phocas , fut élevé à l’empire , et fit tuer Maurice et ses enfants.

L’histoire de l’empire grec, c’est ainsi que nous nommerons dorénavant l’empire romain , n’est plus qu’un tissu de révoltes, de séditions et de perfidies. Les sujets n’avaient pas seulement l’idée de la fidélité que l’on doit aux princes ; et la succession des empereurs fut si interrompue, que le titre de porphyrogénète 2 , c’est-à-dire né dans l’appartement

1 Ambassades de Ménandre.

2 Ce mot, dérivé du grec, signifie né dans la pourpre. (P.)

GRANDEUR ET DECADENCE DES ROMAINS

où accouchaient les impératrices, fut un titre distinctif que peu de princes des diverses familles impériales purent porter.

Toutes les voies furent bonnes pour parvenir à l’empire : on y alla par les soldats, par le clergé, par le sénat , par les paysans , par le peuple de Constantinople, par celui des autres villes.

La religion chrétienne étant devenue dominante dans l’empire, il s’éleva successivement plusieurs hérésies qu’il fallut condamner. Arius ayant nié la divinité du Verbe; les Macédoniens, celle du Saint-Esprit; Nestorius, l’unité de la personne de Jésus-Christ ; Eutychès , ses deux natures ; les monothélites , ses deux volontés , il fallut assembler des conciles contre eux; mais les décisions n’en ayant pas été d’abord universellement reçues , plusieurs empereurs séduits revinrent aux erreurs condamnées. Et, comme il n’y a jamais eu de nation qui ait porté une haine si violente aux hérétiques que les Grecs , qui se croyaient souillés lorsqu’ils parlaient à un hérétique, ou habitaient avec lui, il arriva que plusieurs empereurs perdirent l’affection de leurs sujets; et les peuples s’accoutumèrent à penser que des princes si souvent rebelles à Dieu n’avaient pu être choisis par la providence pour les gouverner.

Une certaine opinion, prise de cette idée qu’il ne fallait pas répandre le sang des chrétiens , laquelle s’établit de plus en plus lorsque les Mahométans eurent paru , fit que les crimes qui n’intéressaient pas directement la religion furent faiblement punis : on se contenta de crever les yeux , m de couper le nez ou les cheveux , ou de mutiler de quelque manière ceux qui avaient excité quelque révolte , ou attenté à la personne du prince 1 ; des actions pareilles purent se commettre sans danger, et même sans courage.

Un certain respect pour les ornements impériaux fit que l’on jeta d’abord les yeux sur ceux qui osèrent s’en revêtir. C’était un crime de porter ou d’avoir chez soi des étoffes de pourpre ; mais dès qu’un homme s’en vêtissait 2 , il était d’abord suivi, parce que le respect était plus attaché à l’habit qu’à la personne.

L’ambition était encore irritée par l’étrange manie de ces temps-là*, n’y ayant guère d’homme considérable qui n’eût par devers lui quelque prédiction qui lui promettait l’empire.

Comme les maladies de l’esprit ne se guérissent

1 Zenon contribua beaucoup à établir ce relâchement. Voyez

Malchus, Histoire byzantine , dans Y Extrait des ambassades.

2 On dit aujourd’hui vêtait.

guère 1 , l’astrologie judiciaire et l’art de prédire par les objets vus dans l’eau d’un bassin avaient succédé, chez les chrétiens, aux divinations par les entrailles des victimes ou le vol des oiseaux, abolies avec le paganisme. Des promesses vaines furent le motif de la plupart des entreprises téméraires des particuliers, comme elles devinrent la sagesse du conseil des princes.

Les malheurs de l’empire croissant tous les jours , on fut naturellement porté à attribuer les mauvais succès dans la guerre, et les traités honteux dans la paix, à la mauvaise conduite de ceux qui gouvernaient.

Les révolutions mêmes firent les révolutions, et l’effet devint lui-même la cause. Comme les Grecs avaient vu passer successivement tant de diverses familles sur le trône, ils n’étaient attachés à aucune ; et la fortune ayant pris des empereurs dans toutes les conditions , il n’y avait pas de naissance assez basse ni de mérite si mince qui pût ôter l’espérance.

Plusieurs exemples reçus dans la nation en formèrent l’esprit général , et firent les mœurs , qui régnent aussi impérieusement que les lois.

Il semble que les grandes entreprises soient parmi nous plus difficiles à mener que chez les anciens. On ne peut guère les cacher, parce que la communication est telle aujourd’hui entre les nations que chaque prince a des ministres dans toutes les cours , et peut avoir des traîtres dans tous les cabinets.

L’invention des postes fait que les nouvelles volent et arrivent de toutes parts.

Comme les grandes entreprises ne peuvent se faire sans argent, et que depuis l’invention des lettres de change les négociants en sont les maîtres , leurs affaires sont très-souvent liées avec les. secrets de l’État; et ils ne négligent rien pour les pénétrer.

Des variations dans le change , sans une cause connue , font que bien des gens la cherchent , et la trouvent à la fin.

L’invention de l’imprimerie, qui a mis les livres dans les mains de tout le monde ; celle de la gravure, qui a rendu les cartes géographiques si communes; enfin l’établissement des papiers politiques , font assez connaître à chacun les intérêts généraux pour pouvoir plus aisément être éclairci sur les faits secrets.

Les conspirations dans l’État sont devenues difficiles, parce que, depuis l’invention des postes, tou?

Voyez Nicétas , Vie d’Andronic Comnène.

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