‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 214 sur 1159 · SG · texte numérisé non relu

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GRANDEUR ET DECADENCE DES ROMAINS

C’est leur félicité que Dieu ait permis qu’il y ait dans le monde des nations propres à posséder inutilement un grand empire.

Dans le temps de Basile Porphyrogénète, la puissance des Arabes fut détruite en Perse ; Mahomet, fils de Sambraël, qui y régnait, appela du nord trois mille Turcs en qualité d’auxiliaires *. Sur quelque mécontentement, il envoya une armée contre eux; mais ils la mirent en fuite. Mahomet, indigné contre ses soldats, ordonna qu’ils passeraient devant lui vêtus en robes de femmes; mais ils se joignirent aux Turcs, qui d’abord allèrent ôter la garnison qui gardait le pont de l’Araxe, et ouvrirent le passage à une multitude innombrable de leurs compatriotes.

Après avoir conquis la Perse, ils se répandirent d’Orient en Occident sur les terres de l’empire ; et Romain Diogène ayant voulu les arrêter, ils le prirent prisonnier, et soumirent presque tout ce que les Grecs avaient en Asie jusqu’au Bosphore.

Quelque temps après , sous le règne d’Alexis Com- •nène, les Latins attaquèrent l’Orient. Il y avait longtemps qu’un malheureux schisme avait mis une haine implacable entre les nations des deux rites , et elle aurait éclaté plus tôt si les Italiens n’avaient plus pensé à réprimer les empereurs d’Allemagne , qu’ils craignaient, que les empereurs grecs, qu’ils ne faisaient que haïr.

On était dans ces circonstances , lorsque tout à coup il se répandit en Europe une opinion religieuse que les lieux où Jésus-Christ était rié, ceux où il avait souffert, étant profanés par les infidèles, le moyen d’effacer ses péchés était de prendre les armes pour les en chasser. L’Europe était pleine de gens qui aimaient la guerre, qui avaient beaucoup de crimes à expier, et qu’on leur proposait d’expier en suivant leur passion dominante : tout le monde prit donc la croix et les armes.

Les croisés , étant arrivés en Orient , assiégèrent Nicée, et la prirent : ils la rendirent aux Grecs; et, dans la consternation des infidèles , Alexis et Jean Comnène rechassèrent les Turcs jusqu’à l’Euphrate.

Mais, quel que fût l’avantage que les Grecs pussent tirer des expéditions des croisés, il n’y avait pas d’empereur qui ne frémît du péril de voir passer

sous le pontilicat de Léon , par lequel l’empereur devait se rendre par la Bosnie à Constantinople ; le roi de France , par 1 Albanie et la Grèce ; d’autres princes, s’embarquer dans leurs ports; ces projets, dis-je, n’étaient pas sérieux, où étaient faits par des gens qui ne voyaient pas l’intérêt de l’Europe.

1 Histoire écrite -par Nicéphore Bryenne César, Vies de Constantin Ducas et de Romain Diogène.

au milieu de ses États , et se succéder , des héros si fiers et de si grandes armées.

Ils cherchèrent donc à dégoûter l’Europe de ces entreprises; et les croisés trouvèrent partout des trahisons , de la perfidie , et tout ce qu’on peut attendre d’un ennemi timide.

Il faut avouer que les Français, qui avaient commencé ces expéditions, n’avaient rien fait pour se faire souffrir. Au travers des invectives d’Àndronic Comnène contre nous1, on voit , dans le fond , que chez une nation étrangère nous ne nous contraignions point , et que nous avions pour lors les défauts qu’on nous reproche aujourd’hui.

Un comte français alla se mettre sur le trône de l’empereur ; le comte Baudouin le tira par le bras , et lui dit : « Vous devez savoir que, quand on est « dans un pays, il en faut suivre les usages. Vrai- « ment, voilà un beau paysan, répondit-il, de s’asseoir « ici , tandis que tant de capitaines sont debout ! »

Les Allemands, qui passèrent ensuite, et qui étaient les meilleures gens du inonde, firent une rude pénitence de nos étourderies, et trouvèrent partout des esprits que nous avions révoltés 2.

Enfin la haine fut portée au dernier comble; et quelques mauvais traitements faits à des marchands vénitiens , l’ambition, l’avarice , un faux zèle, déterminèrent les Français et les Vénitiens à se croiser contre -les Grecs.

Us les trouvèrent aussi peu aguerris que dans ces derniers temps les Tartares trouvèrent les Chinois. Les Français se moquaient de leurs habillements efféminés : ils se promenaient dans les rues de Constantinople , revêtus de leurs robes peintes ; ils portaient à la main une écritoire et du papier par dérision pour cette nation , qui avait renoncé à la profession des [armes3; et , après la guerre , ils refusèrent de recevoir dans leurs troupes quelque Grec que ce fût.

Ils prirent toute la partie d’Occident , et y élurent empereur le comte de Flandre , dont les États éloignés ne pouvaient donner aucune jalousie aux Italiens. Les Grecs se maintinrent dans l’Orient , séparés des Turcs par les montagnes , et des Latins par la mer.

Les Latins, qui n’avaient pas trouvé d’obstacles dans leurs conquêtes , en ayant trouvé une infinité dans leur établissement, les Grecs repassèrent d’Asie en Europe , reprirent Constantinople et près que tout l’Occident.

1 Histoire d’Alexis , son père, liv. X et XI.

2 NICÉTAS, Histoire de Manuel Comnène. T „v. I.

3 Nicétas, Histoire, après la prise de Constantinople, ch. h.

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