‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 219 sur 1159 · LIVRE I, CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAPITRE IL

est que les êtres particuliers intelligents sont bornés par leur nature, et par conséquent sujets à l’erreur; et , d’un autre côté , il est de leur nature qu’ils agissentpar eux-mêmes. Ils ne suivent donc pas constamment leurs lois primitives ; et celles mêmes qu’ils se donnent , ils ne les suivent pas toujours.

On ne sait si les bêtes sont gouvernées par les lois générales du mouvement , ou par une motion particulière, Quoi qu’il en soit, elles n’ont point avec Dieu de rapport plus intime que le reste du monde matériel; et le sentiment ne leur sert que dans le rapport qu’elles ont entre elles, ou avec d’autres êtres particuliers, ou avec elles-mêmes.

Par l’attrait du plaisir, elles conservent leur être particulier, et par le même attrait elles conservent leur espèce. Elles ont des lois naturelles, parce qu’elles sont unies par le sentiment; elles n’ont point de lois positives, parce qu’elles ne sont point unies par la connaissance. Elles ne suivent pourtant pas invariablement leurs lois naturelles : les plantes, en qui nous ne remarquons ni connaissance ni sentiment, les suivent mieux.

Les bêtes n’ont point les suprêmes avantages que nous avons ; elles en ont que nous n’avons pas. Elles n’ont point nos espérances, mais elles n’ont pas nos craintes; elles subissent comme nous la mort, mais c’est sans la connaître : la plupart même se conservent mieux que nous , et ne font pas un aussi mauvais usage de leurs passions.

L’homme, comme être physique, est, ainsi que les autres corps , gouverné par des lois invariables; comme être intelligent , il viole sans cesse les lois que Dieu a établies, et change celles qu’il établit lui-même. Ii faut qu’il se conduise, et cependant il est un être borné ; il est sujet à l’ignorance et à l’erreur, comme toutes les intelligences finies ; les faibles connaissances qu’il a , il les perd encore. Comme créature sensible, il devient sujet à mille passions. Un tel être pouvait à tous les instants oublier son créateur : Dieu l’a rappelé à lui par les lois de la religion ; un tel être pouvait à tous les instants s’oublier lui-même : les philosophes l’ont averti par les lois de la morale ; fait pour vivre dans la société , il y pouvait oublier les autres : les législateurs l’ont rendu à ses devoirs par les lois politiques et civiles.

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