MÉHÉMET ALI, SERVITEUR DES PROPHÈTES, A USBEK
A Erzeron.
Vous nous faites toujours des questions qu’on a faites mille fois à notre saint prophète. Que ne lisezvous les traditions des docteurs ? que n’allez-vous à cette source pure de toute intelligence? vous trouveriez tous vos doutes résolus.
Malheureux! qui toujours embarrassés des choses de la terre, n’avez jamais regardé d’un œil fixe celles du ciel , et qui révérez la condition des mollahs sans oser ni l’embrasser ni la suivre!
Profanes! qui n’entrez jamais dans les secrets de l’Éternel , vos lumières ressemblent aux ténèbres de l’abîme, et les raisonnements de votre esprit sont comme la poussière que vos pieds font élever lorsque le soleil est dans son midi, dans le mois ardent de Chahban.
Aussi le zénith de votre esprit ne va pas au nadir
de celui du moindre des immaums *. Votre vaine philosophie est cet éclair qui annonce l’orage et l’obscurité : vous êtes au milieu de la tempête , et vous errez au gré des vents.
Il est bien facile de répondre à votre difficulté : il ne faut pour cela que vous raconter ce qui arriva un jour à notre saint prophète lorsque, tenté par les chrétiens, éprouvé par les juifs , il confondit également les uns et les autres.
Le juif Abdias Ibesalon 2 lui demanda pourquoi Dieu avait défendu de manger de la chair de pourceau. Ce n’est pas sans raison, reprit le prophète : c’est un animal immonde; et je vais vous en convaincre. Il fit sur sa main, avec de la boue, la figure d’un homme; il le jeta à terre, et lui cria : Levezvous. Sur-le-champ un homme se leva, et dit : Je suis Japhet, fils de Noé. Avais-tu les cheveux aussi blancs quand tu es mort? lui dit le saint prophète. Non, répondit-il : mais, quand tu m’as réveillé, j’ai cru que le jour du jugement était venu ; et j’ai eu une si grand frayeur, que mes cheveux ont blanchi tout à coup.
Or çà, raconte-moi, lui dit l’envoyé de Dieu, toute l’histoire de l’arche de Noé. Japhet obéit, et détailla exactement tout ce qui s’était passé les premiers mois; après quoi il parla ainsi :
Nous mîmes les ordures de tous les animaux dans un côté de l’arche ; ce qui la fit si fort pencher, que nous en eûmes une peur mortelle, surtout nosfemmes, qui se lamentaient de la belle manière. Notre père Noé ayant été au conseil de Dieu, il lui commanda de prendre l’éléphant, de lui faire tourner la tête vers le côté qui penchait. Ce grand animal fit tant d’ordures , qu’il en naquit un cochon. Croyezvous, Usbek, que depuis ce temps-là nous nous en soyons abstenus, et que nous l’ayons regardé comme un animal immonde?
Mais, comme le cochon remuait tous les jours ces ordures , il s’éleva une telle puanteur dans l’arche, qu’il ne put lui-même s’empêcher d’éternuer, et il sortit de son nez un rat, qui allait rongeant tout ce qui se trouvait devant lui : ce qui devint si insupportable à Noé, qu’il crut qu’il était à propos de consulter Dieu encore. Il lui ordonna de donner au lion un grand coup sur le front, qui éternua aussi, et fit sortir de son nez un chat. Croyez-vous que
1 Ce mot est plus en usage chez les Turcs que chez les Persans — Immaum ou Iman signilie vicaire de Dieu chef des peuples. Réservé d’abord aux douze premiers successeurs de Mahomet, ce titre se donne aujourd’hui aux chefs des mosquées et aux gardiens des tombeaux et autres lieux sacrés. (P.)
2 Tradition mahométane.
LETTRES PERSANES
ces animaux soient encore immondes? Que vous en semble?
Quand donc vous n’apercevez pas la raison de l’impureté de certaines choses, c’est que vous en ignorez beaucoup d’autres , et que vous n’avez pas la connaissance de ce qui s’est passé entre Dieu, les anges et les hommes. Vous ne savez pas l’histoire de l’éternité; vous n’avez point lu les livres qui sont éerits au ciel; ce qui vous en a été révélé n’est qu’une petite partie de la bibliothèque divine ; et ceux qui, comme nous, en approchent de plus près, tandis qu’ils sont en cette vie, sont encore dans l’obscurité et les ténèbres. Adieu. Mahomet soit dans votre cœur.
A Com , le dernier de la lune de Chahban , 171 1 .