LIVRE IV, CHAPITRE IL 20 h
est-ce par amour pour elle? point du tout. On la [ Cet honneur bizarre fait que les vertus ne sont veut , parce qu’un homme qui est accoutumé à la ; que ce qu’il veut , et comme il les veut ; il met de
dire paraît être hardi et libre. En effet, un tel homme semble ne dépendre que des choses , et non pas de la manière dont un autre les reçoit.
C’est ce qui fait qu’autant qu’on y recommande cette espèce de franchise, autant on y méprise celle du peuple, qui n’a que la vérité et la simplicité pour objet.
Enfin, l’éducation dans les monarchies exige dans les manières une certaine politesse. Les hommes , nés pour vivre ensemble, sont nés aussi pour se plaire ; et celui qui n’observerait pas les bienséances, choquant tous ceux avec qui il vivrait, se décréditerait au point qu’il deviendrait incapable de faire aucun bien.
Mais ce n’est pas d’une source si pure que la politesse a coutume de tirer son origine. Elle naît de l’envie de se distinguer. C’est par orgueil que nous sommes polis : nous nous sentons flattés d’avoir des manières qui prouvent que nous ne sommes pas dans la bassesse , et que nous n’avons pas vécu avec cette sorte de gens que l’on a abandonnés dans tous les âges.
Dans les monarchies , la politesse est naturalisée à la cour. Un homme excessivement grand rend tous les autres petits. De là les égards que l’on doit à tout le monde; de là naît la politesse, qui flatte autant ceux qui sont polis que ceux à l’égard de qui ils le sont, parce qu’elle fait comprendre qu’on est de la cour, ou qu’on est digne d’en être.
L’air de la cour consiste à quitter sa grandeur propre pour une grandeur empruntée. Celle-ci flatte plus un courtisan que la sienne même. Elle donne une certaine modestie superbe qui se répand au loin , mais dont l’orgueil diminue insensiblement, à proportion de la distance où l’on est de la source de cette grandeur.
On trouve à la cour une délicatesse de goût en toutes choses , qui vient d’un usage continuel des superfluités d’une grande fortune , de la variété et surtout de la lassitude des plaisirs , de la multiplicité, de la confusion même des fantaisies, qui, lorsqu’elles sont agréables, y sont toujours reçues.
C’est sur toutes ces choses que l’éducation se porte pour faire ce qu’on appelle l’honnête homme , qui a toutes les qualités et toutes les vertus que l’on demande dans ce gouvernement.
Là l’honneur, se mêlant partout, entre dans toutes les façons de penser et toutes les manières de sentir, et dirige même les principes.
son chef des réglés à tout ce qui nous est prescrit; il étend ou il borne nos devoirs à sa fantaisie, soit qu’ils aient leur source dans la religion, dans la politique, ou dans la morale
Il n’y a rien dans la monarchie que les lois, la religion et l’honneur prescrivent tant que l’obéissance aux volontés du prince; mais cet honneur nous dicte que le prince ne doit jamais nous prescrire une action qui nous déshonore, parce qu’elle nous rendrait incapables de le servir.
Crillon refusa d’assassiner le duc de Guise ; mais il offrit à Henri III de se battre contre lui. Après la Saint-Barthélemi , Charles IX ayant écrit à tous les gouverneurs de faire massacrer les huguenots , le vicomte d’Orte qui commandait dans Baïonne, écrivit au roi1, « Sire, je n’ai trouvé « parmi les habitants et les gens de guerre que de « bons citoyens, de braves soldats, et pas un « bourreau : ainsi, eux et moi supplions Votre « Majesté d’employer nos bras et nos vies à choses « faisables. » Ce grand et généreux courage regardait une lâcheté comme une chose impossible.
11 n’y a rien que l’honneur prescrive plus à la noblesse que de servir le prince à la guerre : en effet, c’est la profession distinguée, parce que ses hasards, ses succès et ses malheurs même, conduisent à la grandeur. Mais en imposant cette loi, l’honneur veut en être l’arbitre; et, s’il se trouve choqué, il exige ou permet qu’on se retire chez soi.
Il veut qu’on puisse indifféremment aspirer aux emplois, ou les refuser; il tient cette liberté audessus de la fortune même.
L’honneur a donc ses règles suprêmes, et l’éducation est obligée de s’y conformer2. Les principales sont, qu’il nous est bien permis de faire cas de notre fortune ; mais qu’il nous est souverainement défendu d’en faire aucun de notre vie.
La seconde est que , lorsque nous avons été une fois placés dans un rang, nous ne devons rien faire ni souffrir qui fasse voir que nous nous tenons inférieurs à ce rang même.
La troisième , que les choses que l’honneur défend sont plus rigoureusement défendues lorsque les lois ne concourent point à les proscrire, et que celles qu’il exige sont plus fortement exigées lorsque les lois ne les demandent pas.
1 Voyez Y Histoire de d'Aubignè.
2 On dit ici ce qui est, et non pas ce qui doit être : l’honneur est unpréjugéque la religion travaille tantôt à détruire, tantôt à régler.
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DE L’ESPRIT DES LOIS