CHAPITRE IV
Des lois somptuaires dans les monarchies.
« Les Suions 2 , nation germanique , rendent hon- « neur^aux richesses, dit Tacite3 : ce qui fait qu’ils « vivent sous le gouvernement d’un seul. » Cela signifie bien que le luxe est singulièrement propre aux monarchies , et qu’il n’y faut point de lois somptuaires.
Comme, par la constitution des monarchies, les richesses y sont inégalement partagées, il faut bien
qu'il y ait du luxe. Si les riches n’y dépensent pas
1 Cum maximus omnium impetus ad luxuriam esset , ibid .
2 Les Suions, selon Tacite, étaient des habitants d’une ile de l’Océan au delà de la Germanie*. Suionum hinc civitates in ipso Occa.no. Guerriers valeureux et bien armés , ils ont encore des flottes. Propter viros arma, que classibus valent. Les riches y sont considérés. Est et opibus honos. Ils n’ont qu’un chef. Eisque unus imperitat. Ces barbares, que Tacite ne connaissait point , qui , dans leur petit pays , n’avaient qu’un seul chef , et qui préféraient le possesseur de cinquante vaches a celui qui n’en avait que douze, ont-ils le moindre rapport avec nos monarchies et nos lois somptuaires? (Volt.)
3 De moribus Germanorum.
* Les Suions occupaient cette partie de l’Europe que nous connaissons aujourd’hui sous le nom de Suède.
beaucoup , les pauvres mourront de faim. Il faut même que les riches y dépensent à proportion de l’inégalité des fortunes; et que, comme nous avons dit, le luxe y augmente dans cette proportion. Les richesses particulières n’ont augmenté que parce qu’elles ont ôté à une partie des citoyens le nécessaire physique : il faut donc qu’il leur soit rendu.
Ainsi , pour que l’État monarchique se soutienne, lé luxe doit aller en croissant, du laboureur à l’artisan, au négociant, aux nobles, aux magistrats, aux grands seigneurs, aux traitants principaux, aux princes, sans quoi tout serait perdu.
Dans le sénat de Rome, composé de graves magistrats, de jurisconsultes, et d’hommes pleins de l’idée des premiers temps, on proposa, sous Auguste , la correction des mœurs et du luxe des femmes. Il est curieux de voir dans Dion 1 avec quel art il éluda les demandes importunes de ces sénateurs. C’est qu’il fondait une monarchie, et dissolvait une république.
Sous Tibère , les édiles proposèrent , dans le sénat, le rétablissement des anciennes lois somptuaires 2. Ce prince, qui avait des lumières, s’y opposa. « L’État ne pourrait subsister, disait-il, dans « la situation où sont les choses. Comment Rome « pourrait-elle vivre? comment pourraient vivre « les provinces? Nous avions de la frugalité lorsque « nous étions citoyens d’une seule ville : aujour- « d’hui nous consommons les richesses de tout l’u- « nivers ; on fait travailler pour nous les maîtres « et les esclaves. » Il voyait bien qu’il ne fallait plus de lois somptuaires.
Lorsque, sous le même empereur, on proposa au sénat de défendre aux gouverneurs de mener leurs femmes dans les provinces, à cause des dérèglements qu’elles y apportaient, cela fut rejeté. On dit « que les exemples de la dureté des an- « ciens avaient été changés en une façon de vivre « plus agréable 3. » On sentit qu’il fallait d’autres mœurs.
Le luxe est donc nécessaire dans les États monarchiques, il l’est encore dans les États despotiques. Dans les premiers, c’est un usage que l’on fait de ce qu’on possède de liberté; dans les autres, c’est un abus qu’on fait des avantages de sa servitude, lorsqu’un esclave, choisi par son maître pour tyranniser ses autres esclaves, incertain pour le
1 Dion Cassius , liv. LIY.
2 Tacite, Annal, liv. III.
3 Multa duritici veterummelius et lœtius mutata.( Tacite,
Ann. liv. III. )
DE L’ESPRIT DES LOIS
lendemain de la fortune de chaque jour, n’a d’autre félicité que celle d’assouvir l’orgueil, les désirs et les voluptés de chaque jour.
Tout ceci mène à une réflexion : les républiques finissent par le luxe; les monarchies, par la pauvreté x.