CHAPITRE VII
Réflexions.
Les ennemis d’un grand prince qui a si longtemps régné l’ont mille fois accusé , plutôt , je crois , sur leurs craintes que sur leurs raisons, d’avoir formé et conduit le projet de la monarchie universelle. S’il y avait réussi, rien n’aurait été plus fatal à l’Europe, à ses anciens sujets , à lui , à sa famille. Le ciel , qui connaît les vrais avantages, l’a mieux servi par des défaites qu’il n’aurait fait par des victoires. Au lieu de le rendre le seul roi de l’Europe , il le favorisa plus en le rendant le plus puissant de tous.
Sa nation , qui , dans les pays étrangers , n’est jamais touchée que de ce qu’elle a quitté ; qui , en partant de chez elle, regarde la gloire comme le souverain bien , et , dans les pays éloignés , comme un obstacle à son retour ; qui indispose par ses bonnes qualités mêmes , parce qu’elle paraît y joindre du mépris ; qui peut supporter les blessures , les périls et les fatigues, et non pas la perte de ses plaisirs; qui n’aime rien tant que sa gaieté, et se console de la perte d’une bataille à chanter le général, n’aurait jamais été jusqu’au bout d’une entreprise qui ne peut manquer dans un pays sans manquer dans tous les autres , ni manquer un moment sans manquer pour toujours.
Cas où la force défensive d’un État est inférieure à sa force offensive.
C’était le mot du sire de Coucy au roi Charles Y, « que les Anglais ne sont jamais si faibles ni si aisés à vaincre que chez eux. » C’est ce qu’on disait des Romains ; c’est ce qu’éprouvèrent les Carthaginois ; c’est ce qui arrivera à toute puissance qui a envoyé au loin des armées pour réunir, par la force de la discipline et du pouvoir militaire, ceux qui sont divisés chez eux par des intérêts politiques ou civils. L’État se trouve faible, à cause du mal qui reste toujours , et il a été encore affaibli par le remède.
La maxime du sire de Coucy est une exception à la règle générale, qui veut qu’on n’entreprenne
DE L’ESPRIT DES LOIS
point de guerres lointaines ; et cette exception confirme bien la règle, puisqu’elle n’a lieu que contre ceux qui ont eux-mêmes violé la règle.