‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 384 sur 1159 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Réflexions générales sur l’état de Rome après l’expulsion des rois.

On ne peut jamais quitter les Romains : c’est ainsi qu’encore aujourd’hui , dans leur capitale, on laisse les nouveaux palais pour aller chercher des ruines; c’est ainsi que l’œil qui s’est reposé sur l’émail des prairies , aime à voir les rochers et les montagnes.

Les familles patriciennes avaient eu, de tout temps, de grandes prérogatives. Ces distinctions, grandes sous les rois , devinrent bien plus importantes après leur expulsion. Cela causa la jalousie des plébéiens , qui voulurent les abaisser. Les contestations frappaient sur la constitution sans affaiblir le gouvernement : car, pourvu que les magistratures conservassent leur autorité , il était assez indifférent de quelle famille étaient les magistrats.

Une monarchie élective, comme était Rome, suppose nécessairement un corps aristocratique puissant qui la soutienne; sans quoi elle se change d’abord en tyrannie ou en État populaire : mais un État populaire n’a pas besoin de cette distinction des familles pour se maintenir. C’est ce qui fit que les patriciens , qui étaient des parties nécessaires de la constitution du temps des rois, en dévinrent une partie superflue du temps des consuls : le peuple put les abaisser sans se détruire îui-même , et changer la constitution sans la corrompre.

1 Denys d’Halicarnasse, liv. IV.

2 Ibid.

3 L’exil des Tarquins , en délivrant Rome de ses tyrans domestiques, accrut au dehors le nombre de ses ennemis. Il lui fit perdre ses alliés ; et cette ville , destinée à être la maîtresse du monde , fut près de rentrer dans le néant d’où elle était sortie deux cent quarante-trois ans auparavant. D’ailleurs cet exemple , puisé dans les temps orageux d’un État naissant , ne justifiera jamais l’attentat des sujets contre leur souverain. Tarquin était un monstre que la nature avait vomi dans sa colère : assassin de sa femme, de ses enfants et de son beau-père qu’il précipita du trône; meurtrier des plus honnêtes gens de Rome, patriciens et plébéiens ; foulant aux piedsles coutumes, les usages et les lois les plus sacrées; protecteur du viol de Lucrèce : proscrit enfin; mais il ne fut pas jugé. (D.)

Quand Servius Tullius eut avili les patriciens, Rome dut tomber des mains des rois dans celles du peuple. Mais le peuple , en abaissant les patriciens, ne dut point craindre de retomber dans celles des rois.

Un État peut changer de deux manières , ou parce que la constitution se corrige, ou parce qu’elle se corrompt. S’il a conservé ses principes, et que la constitution change, c’est qu’elle se corrige; s’il a perdu ses principes, quand la constitution vient à changer, c’est qu’elle se corrompt.

Rome, après l’expulsion des rois, devait être une démocratie. Le peuple avait déjà la puissance législative : c’était son suffrage unanime qui avait chassé les rois ; et , s’il ne persistait pas dans cette volonté , les Tarquins pouvaient à tous les instants revenir. Prétendre qu’il eût voulu les chasser pour tomber dans l’esclavage de quelques familles , cela n’était pas raisonnable. La situation des choses demandait donc que Rome fût une démocratie ; et cependant elle ne l’était pas. Il fallut tempérer le pouvoir des principaux , et que les lois inclinassent vers la démocratie.

Souvent les États fleurissent plus dans le passage insensible d’une constitution à une autre, qu’ils ne le faisaient dans l’une ou l’autre de ces constitutions. C’est pour lors que tous les ressorts du gouvernement sont tendus ; que tous les citoyens ont des prétentions; qu’on s’attaque ou qu’on se caresse , et qu’il y a une noble émulation entre ceux qui défendent la constitution qui décline , et ceux qui mettent en avant celle qui prévaut.

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