LETTRE XXXVII
J’ai étudié son caractère , et j’y ai trouvé des cou- , tradictions qu’il m’est impossible de résoudre : par | exemple, il a un ministre qui n’a que dix-huit ans j et une maîtresse qui en a quatre-vingts 2 ; il aime ; sa religion , et il ne peut souffrir ceux qui disent | qu’il la faut observer à la rigueur ; quoiqu’il fuie ! le tumulte des villes, et qu’il se communique peu ,
J il n’est occupé depuis le matin jusqu’au soir qu’à faire parler de lui ; il aime les trophées et les vicj toires , mais il craint autant de voir un bon général à la tête de ses troupes qu’il aurait sujet de le craindre à la tête d’une armée ennemie 3. Il n’est , je crois , jamais arrivé qu’à lui d’être en même temps comblé de plus de richesses qu’un prince n’en sau- ! rait espérer, et accablé d’une pauvreté qu’un particulier ne pourrait soutenir.
Il aime à gratifier ceux qui le servent; mais il paye aussi libéralement les assiduités , ou plutôt l’oisiveté de ses courtisans, que les campagnes laborieuses de ses capitaines; souvent il préfère un homme qui le déshabille, ou qui lui donne la serviette lorsqu’il se met à table , à un autre qui lui prend des villes ou lui gagne des batailles : il ne croit pas que la grandeur souveraine doive être gênée dans la distribution des grâces ; et , sans examiner si celui qu’il comble de biens est homme de mérite , il croit que son choix va le rendre tel ; aussi lui a-t-on vu donner une petite pension à un homme qui avait fui deux lieues, et un beau gouvernement à un autre qui en avait fui quatre.
Il est magnifique , surtout dans ses bâtiments : il y a plus de statues dans les jardins de son palais 4 que de citoyens dans une grande ville. Sa garde est aussi forte que celle du prince devant qui tous les trônes se renversent ; ses armées sont aussi nombreuses , ses ressources aussi grandes , et ses finances aussi inépuisables.
A Paris , le 7 de la lune de Maharram , 1713.
LETTRES PERSANES
USBEK A IBBEN
A Smyrne.
Le roi de France est vieux *. Nous n’avons point d’exemple dans nos histoires d’un monarque qui ait si longtemps régné. On dit qu’il possède à un trèshaut degré le talent de se faire obéir : il gouverne avec le même génie sa famille, sa cour, son État. On lui a souvent entendu dire que , de tous les gouvernements du monde, celui des Turcs, ou celui de notre auguste sultan , lui plairait le mieux : tant il fait de cas de la politique orientale.
1 On croit que Montesquieu a voulu désigner ici Louis-François le Tellier, marquis de Barbezieux , troisième lils de Louvois. Il mourut en 1701 , à l’âge de trente-trois ans. (P.).
2 Madame de Maintenon. (P.)
3 On a reproché à l’auteur, et non sans sujet, d’avoir cédé à la mode du moment dans le jugement qu’il porte de Louis XIV, qu’alors il était de bon air de décrier, comme il l’avait été auparavant de le flatter. Ce qu’il en dit n’est nullement d’un philosophe, mais d’un satirique ; car il ne montre guère que les fau tes et les faiblesses. S’il eût écrit l’histoire , sans doute il aurait montré l’homme tout entier, et l’homme était grand. (L. H.)
4 A Versailles. (P.)
1 Louis XIV , né en 1638, était alors dans sa 75e année. (P.)
LETTRES PERSANES