CHAPITRE XXVII
Des mœurs du monarque.
Les mœurs du prince contribuent autant à la liberté que les lois : il peut, comme elles, faire des hommes des bêtes , et des bêtes faire des hommes. S’il aime les âmes libres, il aura des sujets; s’il aime les âmes basses, il aura des esclaves. Veut-il savoir le grand art de régner, qu’il approche de lui l’honneur et la vertu, qu’il appelle le mérite personnel. Il peut même jeter quelquefois les yeux sur les talents. Qu’il ne craigne point ces rivaux qu’on appelle les hommes de mérite : il est leur égal dès qu’il les aime. Qu’il gagne le cœur,
1 Nerva , dit Tacite, augmenta la facilité de l’empire *.
2 État de la Grande-Russie , pag. 173, édit, de Paris, 1717.
3 Le roi de Perse reçoit toutes les requêtes qu’on lui présente, sans en refuser jamais aucune, soit dans son palais, soit ailleurs. Comme il ne sort qu’à cheval , il les envoie prendre d’un signe d’œil par un valet de pied; et comme le roi va toujours assez doucement, chacun a le temps de délivrer sa requête. Le roi se la fait lire ou sur-le-champ, ou à la première occasion, et donne la réponse que le ministre met à la marge. Elle est ensuite rendue à celui qui l’a présentée, pour faire exécuter l’ordre du roi ; ou bien on la remet dans les mains du ministre à qui l’affaire est renvoyée , ou que l’affaire regarde directement ; ou bien enfin on l’envoie aux secrétaires d’État pour faire les expéditions ordonnées. (Chardin, Voxjage de Perse, description du gouvernement , ch. viii.) (P.)
* Vie d’Agricola, cliap. III. Remarquez que les meilleures éditions de Tacite portent felicitatem imperii, et non facilitatem impeni.
DE L’ESPRIT DES LOIS
mais qu'il ne captive point l’esprit. Qu’il se rende populaire. Il doit être flatté de l’amour du moindre de ses sujets : ce sont toujours des hommes. Le peuple demande si peu d’égards qu’il est juste de les lui accorder; l’infinie distance qui est entre le souverain et lui empêche bien qu’il ne le gêne. Qu’exorable à la prière, il soit ferme contre les demandes; et qu’il sache que son peuple jouit de ses refus, et ses courtisans de ses grâces.