‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 47 sur 1159 · LETTRE XL1II · texte numérisé non relu

LETTRE XL1II

USBEK A PHARAN.

Aux jardins de Fatmé.

Recevez la joie dans votre cœur, et reconnaissez ces sacrés caractères ; faites-les baiser au grand eunuque et à l’intendant de mes jardins. Je leur défends de mettre la main sur vous jusqu’à mon retour; dites -leur d’acheter l’eunuque qui manque. Acquittez-vous de votre devoir comme si vous m’aviez toujours devant les yeux; car sachez que plus mes bontés sont grandes , plus vous serez puni si vous en abusez.

De Paris, le 25 de la lune de Rhégeb, 1713.

LETTRE XLIY.

USBEK A RHÉDI

A Venise.

Il y a en France trois sortes d’états : l’église , l’épée et la robe. Chacun a un mépris souverain pour les deux autres ; tel , par exemple , que l’on devrait mépriser, parce qu’il est un sot , ne l’est souvent que parce qu’il est homme de robe.

Il n’y a pas jusqu’aux plus vils artisans qui ne disputent sur l’excellence de l’art qu’ils ont choisi; chacun s’élève au-dessus de celui qui est d’une profession différente , à proportion de l’idée qu’il s’est faite de la supériorité de la sienne.

Les hommes ressemblent tous, plus ou moins, à cette femme de la’ province d’Érivan, qui, ayant reçu quelque grâce d’un de nos monarques , lui souhaita mille fois, dans les bénédictions qu’elle lui donna , que le ciel le fît gouverneur d’Érivan.

J’ai lu, dans une relation, qu’un vaisseau français ayant relâché à la côte de Guinée, quelques hommes de l’équipage voulurent aller à terre acheter quelques moutons. On les mena au roi , qui rendait la justice à ses sujets sous un arbre. Il était sur son trône , c’est-à-dire sur un morceau de bois, aussi fier que s’il eût été assis sur celui du grand Mogol ; il avait trois ou quatre gardes avec des pi- ■ques de bois ; un parasol en forme de dais le couvrait de l’ardeur du soleil ; tous ses ornements et ceux de la reine sa femme consistaient en leur peau noire et quelques bagues. Ce prince, plus vain encore que misérable, demanda à ces étrangers si l’on parlait beaucoup de lui en France. 11 croyait que son nom devait être porté d’un pôle à l’autre; et, à la différence de ce conquérant de qui on a dit

LETTRES PERSANES

qu’il avait fait taire toute la terre, il croyait, lui , qu’il devait faire parler tout l’univers.

Quand le kan de Tartarie a dîné, un héraut crie que tous les princes de la terre peuvent aller dîner si bon leur semble; et ce barbare, qui ne mange que du lait , qui n’a pas de maison , qui ne vit que de brigandages, regarde tous les rois du monde comme ses esclaves , et les insulte régulièrement deux fois par jour.

De Paris, le 28 de la lune de Rhégeb, 1713.

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