‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 492 sur 1159 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

De la polygamie en elle-même.

A regarder la polygamie en général, indépendamment des circonstances qui peuvent la faire un peu tolérer, elle n’est point utile au genre humain ni à aucun des deux sexes, soit à celui qui abuse, soit à celui dont on abuse *. Elle n’est pas non plus utile aux enfants , et un de ses grands inconvénients est que le père et la mère ne peuvent avoir la même affection pour leurs enfants : un père ne peut pas aimer vingt enfants comme une mère en aime deux. C’est bien pis quand une femme a plusieurs maris; car pour lors l’amour paternel ne tient plus qu’à cette opinion, qu’un père peut croire, s’il veut , ou que les autres peuvent croire que de certains enfants lui appartiennent.

On dit que le roi de Maroc a dans son sérail des femmes blanches , des femmes noires , des femmes jaunes. Le malheureux ! à peine a-t-il besoin d’une couleur.

La possession de beaucoup de femmes ne prévient pas toujours les désirs 2 pour celle d’un autre : il en est de la luxure comme de l’avarice; elle augmente sa soif par l’acquisition des trésors.

fian tes, troisième et dixième recueils , sur le Malléami dans la côte du Malabar. Cela est regardé comme un abus de la profession militaire; et, comme dit Pirard, une femme de la caste des brahmanes n’épouserait jamais plusieurs maris.

1 On observe généralement , tant en Perse que dans tout l’Orient, que la multiplicité des femmes ne peuple pas le monde davantage ; et même d’ordinaire les familles sont moins nombreuses en Perse qu’en France. Cela vient , dit-on , de ce que les hommes et les femmes se mettent trop tôt ensemble , et avant l’âge mûr, et, bien loin de ménager leur vigueur, s’excitent par des remèdes qui les consument à force de les échauffer. Les femmes cessent aussi fort vite d’enfanter en Orient, savoir dès l’âge de vingt-sept ou trente ans. (Chardin, Voyage en Perse, description du gouvernement, ch. xii.)

2 C’est ce qui fait que l’on cache avec tant de soin les femmes en Orient.

DE L’ESPRIT DES LOIS

Du temps de Justinien, plusieurs philosophes, gênés par le christianisme , se retirèrent en Perse auprès de Cosroès. Ce qui les frappa le plus , dit Agathias 1 , ce fut que la polygamie était permise à des gens qui ne s’abstenaient pas même de l’adultère.

La pluralité des femmes ( qui le dirait! ) mène à cet amour que la nature désavoue ; c’est qu’une dissolution en entraîne toujours une autre- A la révolution qui arriva à Constantinople, lorsqu’on déposa le sultan Achmet, les relations disaient que le peuple ayant pillé la maison du chiaya, on n’y avait pas trouvé une seule femme.^ On dit qu’à Alger 2 on est parvenu à ce point qu’on n’en a pas dans la plupart des sérails.

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