‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 507 sur 1159 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Du climat de l’Asie.

Les relations nous disent* « que le nord de l’Asie, « ce vaste continent qui va du quarantième degré « ou environ jusques au pôle, et des frontières de « la Moscovie jusqu’à la mer orientale , est dans « un climat très-froid ; que ce terrain immense est « divisé de l’ouest à l’est par une chaîne de monta- « gnes qui laissent au nord la Sibérie, et au midi la « grande Tartarie; que le climat de la Sibérie est « si froid, qu’à la réserve de quelques endroits elle « ne peut être cultivée; et que quoique les Russes « aient des établissements tout le long de l’irtis, ils « n’y cultivent rien; qu’il ne vient dans ce pays que « quelques petits sapins et arbrisseaux ; que les na- « turels du pays sont divisés en de misérables peu- « plades , qui sont comme celles du Canada ; que la « raison de cette froidure vient, d’un côté, de la hau- « teur du terrain, et de l’autre, de ce qu’à mesure que

le ferait expédier sans forme de procès. Et en effet, Guise fut tué peu de jours après cette conversation. On était alors à Noël, et au milieu des rigueurs de la saison. ( Note communiquée par M. A. M.)

1 Le P. Duhalde, tom. I, pag. 112.

2 Les livres chinois le disent ainsi. Ibid. tom. IV, pag. 448.

3 Quand tout le midi serait couvert de républiques, et tout le nord d’États despotiques, il n’en serait pas moins vrai que, par l’effet du climat , le despotisme convient aux pays chauds , la barbarie aux pays froids, et la bonne police aux régions intermédiaires. (J. J. Rousseau, Contrat social, liv. III, chap. viii.) — Aristote pense, comme Montesquieu et Rousseau, que la servitude ou la liberté politique dépendent du climat ; mais il ajoute que dans des climats égaux les mêmes gouvernements ont des nuances différentes, d’après la différence des classes et professions locales. (P.)

* Voyez les Voyages du nord, tom. VIII; V Histoire des Tattars, et le quatrième volume de la Chine du P. Duhalde.

« l’on va du midi au nord les montagnes s’aplanis- « sent, de sorte que le vent du nord souffle partout « sans trouver d’obstacles; que ce vent, qui rend la « Nouvelle-Zemble inhabitable, soufflant dans la Si- « bérie, la rend inculte ; qu’en Europe , au contraire, « les montagnes deNorwégeet de Laponjesont des « boulevards admirables qui couvrent de ce vent les « pays du nord ; que cela fait qu’à Stockholm, qui est. « à cinquante-neuf degrés de latitude ou environ, le « terrain produit des fruits, des graines, des plantes ; « et qu’ autour d’Abo , qui est au soixante et unième « degré , de même que vers les soixante-trois et « soixante-quatre, il y a des mines d’argent, et que « le terrain est assez fertile. »

Nous voyons encore dans les relations « que « la grande Tartarie, qui est au midi de la Sibérie, « est aussi très-froide ; que le pays ne se cultive point; « qu’on n’y trouve que des pâturages pour les trou- « peaux; qu’il n’y croît point d’arbres, mais quel- « ques broussailles, comme en Islande; qu’il y a au- « près de la Chine et du Mogol quelques pays où il « croît une espèce de millet, mais que le blé ni le '« riz n’y peuvent mûrir; qu’il n’y a guère d’endroits « dans la Tartarie chinoise, aux quarante-troisième, « quarante-quatrième et quarante-cinquième degrés « où il ne gèle sept ou huit mois de l’année : de sorte « qu’elle est aussi froide que l’Islande, quoiqu’elle « dût être plus chaude que le midi de la France ; « qu’il n’y a point de villes , excepté quatre ou cinq « vers la mer orientale, et quelques-unes que les « Chinois , par des raisons de politique , ont bâties « près de la Chine; que, dans le reste de la grande « Tartarie , il n’y en a que quelques-unes placées « dans les Boucharies, Turkestan et Charisme ; que « la raison de cette extrême froidure vient de la « nature du terrain nitreux, plein de salpêtre, et « sablonneux, et de plus, de la hauteur du terrain. « Le P. Verbiest avait trouvé qu’un certain endroit, « à quatre-vingts lieues au nord de la grande mu- « raille, vers la source de Kavamhuram , excédait la « hauteur du rivage de la mer, près de Pékin, de « trois mille pas géométriques ; que cette hauteur 1 « est cause que , quoique quasi toutes les grandes « rivières de l’Asie aient leur source dans le pays, « il manque cependant d’eau; de façon qu’il ne « peut être habité qu’auprès des rivières et des « lacs. »

Ces faits posés, je raisonne ainsi : l’Asie n’a point proprement de zone tempérée ; et les lieux situés dans un climat très-froid y touchent immédiatement

i La Tartarie est donc comme une espèce de montagne plate.

DE L’ESPRIT DES LOIS

ceux qui sont dans un climat très-chaud, c’est-àdire la Turquie, la Perse, le Mogol, la Chine, la Corée et le Japon.

En Europe, au contraire, la zone tempérée est très-étendue, quoiqu’elle soit située dans des climats très-différents entre eux, n’y ayant point de rapport entre les climats d’Espagne et d’Italie , et ceux de Norwége et de Suède. Mais, comme le climat y devient insensiblement froid en allant du midi au nord, à peu près à proportion de la latitude de chaque pays, il y arrive que chaque pays est à peu près semblable à celui qui en est voisin; qu’il n’y a pas une notable différence ; et que , comme je viens de le dire, la zone tempérée y est trèsétendue.

De là il suit qu’en Asie les nations sont opposées aux nations du fort au faible; les peuples guerriers, braves et actifs , touchent immédiatement des peuples efféminés, paresseux, timides : il faut donc que l'un soit conquis , et l’autre conquérant. En Europe, au contraire, les nations sont opposées du fort au fort; celles qui se touchent ont à peu près le même courage. C’est la grande raison de la faiblesse de l’Asie et de la force de l’Europe , de la liberté de ‘l’Europe et de la servitude de l’Asie ; cause que je ne sache pas que l’on ait encore remarquée1. C’est ce qui fait qu’en Asie il n’arrive jamais que la liberté augmente; au lieu qu’en Europe elle augmente ou diminue, selon les circonstances.

Que la noblesse moscovite ait été réduite en servitude par un de ses princes, on y verra toujours des traits d’impatience que les climats du midi ne donnent point. N’y avons-nous pas vu le gouvernement aristocratique établi pendant quelques jours ? Qu’un autre royaume du nord ait perdu ses lois , on peut s’en fier au climat ; il ne les a pas perdues d’une manière irrévocable.

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