‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 584 sur 1159 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Quelques effets d’une grande navigation.

Il arrive quelquefois qu’une nation qui fait le commerce d’économie, ayant besoin d’une marchandise d’un pays qui lui serve de fonds pour se procurer les marchandises d’un autre, se contente de gagner très-peu, et quelquefois rien, sur les unes , dans l’espérance ou la certitude de gagner beaucoup sur les autres. Ainsi, lorsque la Hollande faisait presque seule le commerce du midi au nord de l’Europe, les vins de France, qu’elle portait au nord , ne lui servaient , en quelque manière , que de fonds pour faire son commerce dans le nord.

On sait que souvent , en Hollande , de certains genres de marchandise venue de loin ne s’y vendent pas plus cher qu’ils n’ont coûté sur les lieux mêmes. Voici la raison qu’on en donne : un capitaine qui a besoin de lester son vaisseau prendra du marbre; il a besoin de bois pour l’arrimage, il en achètera ; et , pourvu qu’il n’y perde rien , il croira avoir beaucoup fait. C’est ainsi que la Hollande a aussi ses carrières et ses forêts.

Non-seulement un commerce qui ne donne rien peut être utile , un commerce même désavantageux peut l’être. J’ai ouï dire en Hollande que la pêche

1 La Hollande est située si peu avantageusement , qu’elle ne produit aucune denrée pour transporter à l’étranger : environnée de grandes villes, ses rivales de commerce, elle ménage si bien son commerce , et se conduit avec tant de prudence , de jugement et d’application , qu’elle tire chez elle les marchandises du monde entier; elle dispose de la plus grande partie des productions du Portugal, de l’Espagne et du détroit, qu’elle débite dans la Baltique, à Brême, Hambourg, Lubeck et Dantzick. (M. de Secondât, fils de Montesquieu, traduction de J os. Gee, pag. 213.)

DE L’ESPRIT DES LOIS

de la baleine, en général , ne rend presque jamais ce qu’elle coûte; mais ceux qui ont été employés à la construction du vaisseau , ceux qui ont fourni les agrès, les apparaux, les vivres, sont aussi ceux qui prennent le principal intérêt à cette pêche. Perdissent-ils sur la pêche, ils ont gagné sur les fournitures. Ce commerce est une espèce de loterie, et chacun est séduit par l’espérance d’un billet noir. Tout le monde aime à jouer ; et les gens Jes plus sages jouent volontiers , lorsqu’ils ne voient point les apparences du jeu, ses égarements , ses violences , ses dissipations, la perte du temps, et même de toute la vie.

Page 1