‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 616 sur 1159 · LIVRE XXI, CHAPITRE X · texte numérisé non relu

LIVRE XXI, CHAPITRE X

mer Rouge jusqu’à Siagre , en remontant la côte de l’Arabie heureuse au nord-est, on alla directement de l’ouest à l’est, d’un côté à l’autre, par le moyen des moussons , dont on découvrit les changements en naviguant dans ces parages. Les anciens ne quittèrent les côtes que quand ils se servirent des moussons 1 et des vents alisés , qui étaient une espèce de boussole pour eux.

Pline 2 dit qu’on partait pour les Indes au milieu de l’été, et qu’on en revenait vers la fin de décembre et au commencement de janvier. Ceci est entièrement conforme aux journaux de nos navigateurs. Dans cette partie de la mer des Indes qui est entre la presqu’île d’Afrique et celle de deçà le Gange, il y a deux moussons : la première , pendant laquelle les vents vont de l’ouest à l’est , commence aux mois d’août et de septembre ; la deuxième , pendant laquelle les vents vont de l’est à l’ouest, commence en janvier. Ainsi nous partons d’Afrique pour le Malabar dans le temps que partaient les flottes de Ptolomée, et nous en revenons dans le même temps.

La flotte d’Alexandre mit sept mois pour aller de Patale à Suse. Elle partit dans le mois de juillet , c’est-à-dire dans un temps où aujourd’hui aucun navire n’ose se mettre en mer pour revenir des Indes. Entre l’une et l’autre mousson , il y a un intervalle de temps pendant lequel les vents varient , et où un vent du nord , se mêlant avec les vents ordin aires , cause , surtout auprès des côtes , d’horribles tempêtes. Cela dure les mois de juin, de juillet et d’août. La flotte 4’ Alexandre, partant de Patale au mois de juillet, essuya bien des tempêtes, et le voyage fut long , parce qu’elle navigua dans une mousson contraire.

Pline dit qu’on partait pour les Indes à la fin de l’été : ainsi on employait le temps de la variation de la mousson à faire le trajet d’Alexandrie à la mer Rouge.

Voyez, je vous prie, comment on se perfectionna peu à peu dans la navigation. Celle que Darius fit faire, pour descendre l’Indus et aller à la mer Rouge, fut de deux ans et demi 3. La flotte d’Alexandre 4 , descendant l’Indus , arriva à Suse dix mois après , ayant navigué trois mois sur l’Indus et sept sur la mer des Indes. Dans la suite, le trajet de la côte de Malabar à la mer Rouge se fit en quarante jours5.

1 Les moussons soufflent une partie de l’année d’un côté , et une partie de l’année de l’autre ; et les vents alisés soufflent du même côté toute l’année.

2 Liv. VI , chap. xxm.

3 Hérodote , in Melpomene.

4 Pline , liv„ VI , chap. xxm.

5 Ibid.

Strabon , qui rend raison de l’ignorance où l’on était des pays qui sont entre l’Hypanis et le Gange, dit que , parmi les navigateurs qui vont de l’Égypte aux Indes, il y en a peu qui aillent jusqu’au Gange. Effectivement, on voit que les flottes n’y allaient pas ; elles allaient , par les moussons de l’ouest à l’est , de l’embouchure de la mer Rouge à la côte de Malabar. Elles s’arrêtaient dans les étapes qui y étaient , et n’allaient point faire le tour de la presqu’île deçà le Gange par le cap de Comorin et la côte de Coromandel. Le plan de la navigation des rois d’Égypte et des Romains était de revenir la même année1.

Ainsi il s’en faut bien que le commerce des Grecs et des Romains aux Indes ait été aussi étendu que le nôtre, nous qui connaissons des pays immenses qu’ils ne connaissaient pas ; nous qui faisons notre commerce avec toutes les nations indiennes , et qui commerçons même pour elles et naviguons pour elles.

Mais ils faisaient ce commerce avec plus de facilité que nous , et si l’on ne négociait aujourd’hui que sur la côte du Guzarat et du Malabar, et que , sans aller chercher les îles du midi , on se contentât des marchandises que les insulaires viendraient apporter, il faudrait préférer la route de l’Égypte à celle du cap de Bonne-Espérance. Strabon dit2 que l’on négociait ainsi avec les peuples de la Taprobane.

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