‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 633 sur 1159 · LIVRE XXI, CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

LIVRE XXI, CHAPITRE XXII

raison, parce que le but de l’établissement a été l’extension du commerce, non la fondation d’une ville ou d’un nouvel empire.

Ainsi , c’est encore une loi fondamentale de l’Europe , que tout commerce avec une colonie étrangère est regardé comme un pur monopole punissable par les lois des pays , et il ne faut pas juger de cela par les lois et les exemples des anciens 1 peuples , qui n’y sont guère applicables.

Il est encore reçu que le commerce établi entre les métropoles n’entraîne point une permission pour les colonies, qui restent toujours en état de prohibition.

Le désavantage des colonies , qui perdent la liberté du commerce , est visiblement compensé par la protection de la métropole2, qui la défend par ses armes, ou la maintient par ses lois.

De là suit une troisième loi de l’Europe, que, quand le commerce étranger est défendu avec la. colonie, on ne peut naviguer dans ses mers que dans les cas établis par les traités.

Les nations , qui sont à l’égard de tout l’univers ce que les particuliers sont dans un État , se gouvernent , comme eux , par le droit naturel et par les lois qu’elles se sont faites. Un peuple peut céder à un autre la mer, comme il peut céder la terre. Les Carthaginois exigèrent3 4 des Romains qu’ils ne navigueraient pas au delà de certaines limites , comme les Grecs avaient exigé du roi de Perse qu’ils se tiendrait toujours éloigné des côtes de la mer 4 de la carrière d’un cheval.

L’extrême éloignement de nos colonies n’est point un inconvénient pour leur sûreté; car, si la métropole est éloignée pour les défendre, les nations rivales de la métropole ne sont pas moins éloignées pour les conquérir.

De plus , cet éloignement fait que ceux qui vont s’y établir ne peuvent prendre la manière de vivre d’un climat si différent : ils sont obligés de tirer toutes les commodités de la vie du pays d’où ils sont venus. Les Carthaginois5, pour rendre les Sardes et les Corses plus dépendants , leur avaient défendu, sous peine de la vie, de planter, de semer, et de faire rien de semblable; ils leur en-

1 Excepté les Carthaginois, comme on voit par le traité qui termina la première guerre punique.

2 Métropole est, dans le langage des anciens, l’Etat qui a fondé la colonie.

3 Polybe, liv. III. (M.)

4 Le roi de Perse s’obligea par un traité de ne naviguer avec aucun vaisseau de guerre au delà des roches Scyanées et des îles Chélidoniennes. (Plutarque, Fie de Cimon .)

5 Aristote, des choses merveilleuses; Tite-Live, liv. VII 4e la seconde décade.

voyaient d’Afrique des vivres. Nous sommes parvenus au même point , sans faire des lois si dures. Nos colonies des îles Antilles sont admirables; elles ont des objets de commerce que nous n’avons ni ne pouvons avoir; elles manquent de ce qui fait l’objet du nôtre.

L’effet de la découverte de l’Amérique fut de lier à l’Europe l’Asie et l’Afrique. L’Amérique fournit à l’Europe la matière de son commerce avec cette vaste partie de l’Asie qu’on appela les Indes orientales. L’argent, ce métal si utile au commerce comme signe, fut encore la base du plus grand commerce de l’univers, comme marchandise. Enfin, la navigation d’Afrique devint nécessaire; elle fournissait des hommes pour le travail des mines et des terres de l’Amérique.

L’Europe est parvenue à un si haut degré de puissance, que l’histoire n’a rien à comparer là-dessus, si l’on considère l’immensité des dépenses, la grandeur des engagements , le nombre des troupes , et la continuité de leur entretien , même lorsqu’elles sont le plus inutiles , et qu’on ne les a que pour l’ostentation.

Le P. Duhalde1 dit que le commerce intérieur de la Chine est plus grand que celui de toute l’Europe. Cela pourrait être , si notre commerce extérieur n’augmentait pas l’intérieur. L’Europe fait le commerce et la navigation des trois autres parties du monde , comme la France , l’Angleterre et la Hollande font à peu près la navigation et le commerce de l’Europe.

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