LIVRE XXIV, CHAPITRE III
Que le gouvernement modéré convient mieux à la religion
chrétienne , et le gouvernement despotique à la maho-
métane.
La religion chrétienne est éloignée du pur despotisme : c’est que la douceur étant si recommandée dans l’Évangile, elle s’oppose à la colère despotique avec laquelle le prince se ferait justice et exercerait ses cruautés.
Cette religion défendant la pluralité des femmes , les princes y sont moins renfermés , moins séparés de leurs sujets, et par conséquent plus hommes; ils sont plus disposés à se faire des lois, et plus capables de sentir qu’ils ne peuvent pas tout.
Pendant que les princes mahométans donnent sans cesse la mort ou la reçoivent, la religion, chez les chrétiens, rend les princes moins timides, et par conséquent moins cruels. Le prince compte sur ses sujets, et les sujets sur le prince. Chose admirable! la religion chrétienne, qui ne semble avoir d’objet que la félicité de l’autre vie, fait ëncore notre bonheur dans celle-ci *.
C’est la religion chrétienne qui , malgré la grandeur de l’empire et le vice du climat, a empêché le despotisme de s’établir en Éthiopie , et a porté au milieu de l’Afrique les mœurs de l’Éthiopie et ses lois.
Le prince héritier d’Éthiopie jouit d’une principauté , et donne aux autres sujets l’exemple de l’amour et de l’obéissance. Tout près de là, on voit le mahométisme faire enfermer les enfants du roi de Sennar; à sa mort, le conseil les envoie égorger en faveur de celui qui monte sur le trône 2.
Que, d’un côté, l’on se mette devant les yeux les massacres continuels des rois et des chefs grecs et romains , et de l’autre , la destruction des peuples et des villes par ces mêmes chefs ; Timur et Gengis-kan, qui ont dévasté l’Asie; et nous verrons que nous devons au christianisme, et dans le gouvernement un certain droit politique, et dans la
1 II est impossible de suspecter la sincérité de ce langage. Si Montesquieu ne pensait pas ce qu’il a dit, une réserve politique pouvait l’engager à se taire; mais rien ne l’engageait à parler. Remarquez qu’il fait partout dans V Esprit des Lois, et en termes très-expressifs, l’éloge de cette môme religion, qu’il avait si légèrement traitée dans sa jeunesse. Il ne la recommande pas seulement comme le plus parfait système religieux, mais comme le plus puissant de tous les soutiens du système social, et réfute solidement ceux qui en ont méconnu l’utilité et la nécessité. (La H.)
2 Relation d’Éthiopie, par le sieur Poncet, médecin, au quatrième recueil des Lettres édifiantes