CHAPITRE Xin
Des crimes inexpiables.
Il paraît, par un passage des livres des pontifes, rapporté par Cicéron 1 , qu’il y avait , chez les Romains, des crimes inexpiables2; et c’est là-dessus que Zosime fonde le récit si propre à envenimer les motifs de la conversion de Constantin , et Julien cette raillerie amère qu’il fait de cette même conversion dans ses Césars 3.
La religion païenne, qui ne défendait que quelques crimes grossiers, qui arrêtait la main et abandonnait le cœur, pouvait avoir des crimes inexpiables ; mais une religion qui enveloppe toutes les passions, qui n’est pas plus jalouse des actions que des désirs et des pensées , qui ne nous tient point attachés par quelques chaînes , mais par un nombre innombrable de fils; qui laisse derrière elle la justice humaine , et commence une autre justice ; qui est faite pour mener sans cesse du repentir à l’amour , et de l’amour au repentir ; qui met entre le juge et le criminel un grand médiateur, entre le juste et le médiateur un grand juge : une telle religion ne doit point avoir de crimes inexpiables. Mais , quoiqu’elle donne des craintes et des espérances à tous , elle fait assez sentir que s’il n’y a point de crime qui, par sa nature, soit inexpiable , toute une vie peut l’être ; qu’il serait très-dangereux de tourmenter sans cesse la miséricorde par de nouveaux crimes et de nouvelles expiations ; qu’inquiets sur les anciennes dettes , jamais quittes envers le Seigneur, nous devons craindre d’en contracter de nouvelles , de combler la mesure , et d’aller jusqu’au terme où la bonté paternelle finit.
1 Liv. II , des Lois.
2 Sacrum commissum, quod neque expiari poterit, impie commissum est ; quod expiare poterit, publici sacerdotes expianto.
3 Zosime dit que ce prince, ayant eu le malheur de se laisser prévenir contre son fils Crispus par sa femme Fausta, fit mourir ce prince innocent, et punit pareillement de mort la calomniatrice ; que, troublé d’inquiétude et de remords, il s’adressa aux prêtres païens pour leur demander l’expiation de son crime, et que, sur la déclaration qu’ils lui firent qu’ils ne trouvaient rien dans leur religion qui fût capable d’expier un tel forfait, il recourut aux chrétiens, qui se montrèrent plus traitables. Mais ce récit a été réfuté, il y a douze cents ans, par Sozomène, et, de nos jours , par M. de Tillemont. Une observation bien simple suffit pour le détruire : la conversion de Constantin est anterieure de quatorze ans à la mort de Crispus. (Crév.)