USBEK A SON AMI IBBEN
A Smyrne.
Les lois sont furieuses en Europe contre ceux qui se tuent eux-mêmes. On les fait mourir, pour ainsi dire, une seconde fois ; ils sont traînés indignement par les rues; on les note d’infamie; on coniisque leurs biens.
Il me paraît, lbben, que ces lois sontbien injustes. Quand je suis accablé de douleur, de misère, de mépris , pourquoi veut-on m’empêcher de mettre fin à mes peines, et me priver cruellement d’un remède qui est en mes mains?
Pourquoi veut-on que je travaille pour une société dont je consens de n’être plus; que je tienne malgré moi une convention qui s’est faite sans moi ? La société est fondée sur un avantage mutuel; mais lorsqu’elle me devient onéreuse , qui m'empêche d’y renoncer ? La vie m’a été donnée comme une faveur ; je puis donc la rendre lorsqu’elle ne l’est plus : la cause cesse, l’effet doit donc cesser aussi.
Le prince veut-il que je sois son sujet quand je ne retire point les avantages de la sujétion? Mes concitoyens peuvent-ils demander ce partage inique de leur utilité et de mon désespoir? Dieu, différent de tous les bienfaiteurs, veut-il me condamner à recevoir des grâces qui m’accablent?
Je suis obligé de suivre les lois quand je vis sous les lois; mais quand je n’y vis plus, peuvent-elles me lier encore?
Mais , dira-t-on , vous troublez l’ordre de la Providence. Dieu a uni votre âme avec votre corps , et vous l’en séparez : vous vous opposez donc à ses desseins , et vous lui résistez.
Que veut dire cela ? troublé-je l’ordre de la Providence lorsque je change les modifications de la
1 Les mahométans ne se soucient point de prendre Venise , parce qu’ils n’y trouveraient point d’eau pour leurs purifications. — Voyez ci-devant la lettre XXXI.
matière, et que je rends carrée une boule que les premières lois du mouvement, c’est-à-dire les lois de la création et de la conservation, avaient faite ronde? Non sans doute : je ne fais qu’user du droit qui m’a été donné; et, en ce sens , je puis troubler a ma fantaisie toute la nature sans que l’on puisse dire que je m’oppose à la Providence.
Lorsque mon âme sera séparée de mon corps , y aura-t-il moins d’ordre et moins d’arrangement dans l’univers? Croyez-vous que cette nouvelle combinaison soit moins parfaite et moins dépendante des lois générales, que le monde y ait perdu quelque chose , et que les ouvrages de Dieu soient moins grands, ou plutôt moins immenses?
Croyez-vous que mon corps , devenu un épi de blé, un ver, un gazon, soit changé en un ouvrage de la nature moins digne d’elle, et que mon âme , dégagée de tout ce qu’elle avait de terrestre , soit devenue moins sublime ?
Toutes ces idées, mon cher lbben, n’ont d’autre source que notre orgueil. Nous ne sentons point notre petitesse; et, malgré qu’on en ait, nous voulons être comptés dans l’univers, y figurer, et y être un objet important. Nous nous imaginons que l’anéantissement d’un être aussi parfait que nous dégraderait toute la nature ; et nous ne concevons pas qu’un homme de plus ou de moins dans le monde , que dis-je ? tous les hommes ensemble , cent millions de terres comme la nôtre , ne sont qu’un atome subtil et délié que Dieu n’aperçoit qu’à cause de l’immensité de ses connaissances.
A Paris, le 15 de la lune de Saphar, 1715.