‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 86 sur 1159 · LETTRE LXXXVII · texte numérisé non relu

LETTRE LXXXVII

RICA A ***

Il semble ici que les familles se gouvernent toutes seules. Le mari n’a qu’une ombre d’autorité sur sa femme, le père sur ses enfants , le maître sur ses esclaves. La justice se mêle de tous leurs différends ; et sois sûr qu’elle est toujours contre le mari jaloux, le père chagrin, le maître incommodé.

J’allai l’autre jour dans le lieu où se rend la justice. Avant que d’y arriver, il faut passer sous les armes d’un nombre infini de jeunes marchandes qui vous appellent d’une voix trompeuse1. Ce spectacle d’abord est assez riant ; mais il devient lugubre lorsqu’on entre dans les grandes salles , où l’on ne voit que des gens dont l’habit est encore plus grave que la figure. Enfin on entre dans le lieu sacré où se révèlent tous les secrets des familles , et où les actions les plus cachées sont mises au grand jour.

Là , une fille modeste vient avouer les tourments d’une virginité trop longtemps gardée, ses combats, et sa douloureuse résistance : elle est si peu fière de sa victoire, qu’elle menace toujours d’une défaite prochaine; et pour que son père n’ignore plus ses besoins, elle les expose à tout le peuple.

Une femme effrontée vient ensuite exposer les outrages qu’elle a faits à son époux , comme une raison d’en être séparée.

Avec une modestie pareille , une autre vient dire qu’elle est lasse de porter le titre de femme sans en jouir; elle vient révéler les mystères cachés dans la nuit du mariage ; elle veut qu’on la livre aux regards des experts les plus habiles, et qu’une sentence la rétablisse dans tous les droits de la virginité. Il y en a même qui osent défier leurs maris , et leur demander en public un combat 2 que les témoins rendent si difficile : épreuve aussi flétrissante pour la femme qui la soutient que pour le mari qui y succombe.

Un nombre infini de filles ravies ou séduites font les hommes beaucoup plus mauvais qu’ils ne sont. L’amour fait retentir ce tribunal ; on n’y entend parler que de pères irrités, de filles abusées, d’amants infidèles et de maris chagrins.

1 Les galeries du palais de Justice étaient alors fréquentées, comme le sont aujourd’hui celles du Palais-Royal, par les étrangers et les curieux , qui y trouvaient tout ce qu’ils cherchaient , et souvent ce qu’ils ne cherchaient pas. Elles avaient déjà fourni à l’ainé des Corneille le sujet d’une comédie qui offre des détails pleins d’intérêt. (P.)

2 Ce honteux usage , connu sous le nom de congrès, et déjà flétri par Boileau dans sa huitième satire , avait été aboli vers la tin du dix-septième siècle. (P.)

Par la loi qui y est observée , tout enfant né pendant 2e mariage est censé être au mari : il a beau avoir de bonnes raisons pour ne pas le croire , la loi le croit pour lui , et îe soulage de l’examen et . des scrupules.

Dans ce tribunal , on prend les voix à la majeure ; mais on a reconnu par expérience qu’il vaudrait mieux les recueillir à la mineure : et cela est bien naturel, car il y a très-peu d’esprits justes, et tout le monde convient qu’il y en a une infinité de faux.

A Paris, le Ier de la lune de Gemmadi 2, 1715.

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