‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 877 sur 1159 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Continuation du même sujet.

Ce qui donne l’idée d’une grande usurpation des terres des Romains par les barbares, c’est qu’on trouve dans les lois des Wisigoths et des Bourguignons que ces deux peuples eurent les deux tiers des terres ; mais ces deux tiers ne furent pris que dans de certains quartiers qu’on leur assigna.

Gondebaud dit , dans la loi des Bourguignons , que son peuple, dans son établissement, reçut les deux tiers des terres 1 : et il est dit, dans le second supplément à cette loi , qu’on n’en donnerait plus que la moitié à ceux qui viendraient dans le pays 2. Toutes les terres n’avaient donc pas d’abord été partagées entre les Romains et les Bourguignons.

On trouve dans les textes de ces deux règlements les mêmes expressions : ils s’expliquent donc l’un l’autre. Et, comme on ne peut pas entendre le second d’un partage universel des terres , on ne peut pas non plus donner cette signification au premier.

Les Francs agirent avec la même modération que les Bourguignons3; ils ne dépouillèrent pas les Romains dans toute l’étendue de leurs conquêtes. Qu’auraient-ils fait de tant de terres? Ils prirent celles qui leur convinrent, et laissèrent le reste.

1Licet eo tempore quo populus noster mancipiorum tertiam et duas terrarum partes accepit, etc. ( Loi des Bourguignons, tit. LIV, § I.)

2 Ut non amplius a Burgundionïbus qui infra venerunt requiratur, quam ad prcesens nécessitas fuerit, medietas terrœ. Art. 1 1 .

3Je ne distingue pas les Francs des Bourguignons et des Wisigoths ; il y a trop d’apparence que les Francs n’usèrent de leurs victoires que comme ces autres barbares ; et de ce que nous n’avons point de monuments des partages qu’ils purent faire, con dure qu’ils n’en firent point, c’est précisément conclure que le petit extrait de la loi salique , sous Charlemagne , renferme toute l’histoire des Francs , et que leurs princes n’avaient pas donné de lois avant Childebert, parce qu’une loi de ce prince est à peu près la plus ancienne que nous ayons découverte. Montes quieu s’est beaucoup élevé contre le système d’un autre auteur qu’il favorisait pourtant , parce que selon ce système tous les Romains auraient été dans la servitude chez les Francs ; et cependant s’il n’y avait pas eu quelque règlement qui eût restreint les invasions des Francs dans leurs conquêtes, comment les Romains auraient-ils conservé la propriété d’un pouce de terre; et ne conservant rien, comment auraient-ils conservé la liberté? Sans approuver l’opinion de Boulainvilliers je ne partage pas celle de Montesquieu. (Chabrit.)

DE L’ESPRIT DES LOIS

Page 1