‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 881 sur 1159 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Continuation du même sujet.

Ce qui a donné l’idée d’un règlement général fait dans le temps de la conquête, c’est qu’on a vu en France un prodigieux nombre de servitudes vers le commencement de la troisième race; et, comme on ne s’est pas aperçu de la progression continuelle qui se fit de ces servitudes, on a imaginé dans un temps obscur une loi générale qui ne fut jamais.

Dans le commencement de la première race, on voit un nombre infini d’hommes libres, soit parmi les Francs , soit parmi les Romains ; mais le nombre des serfs augmenta tellement, qu’au commencement de la troisième tous les laboureurs et presque

nion du comte de Boulainvilliers. Dans le système du comte , l’épée a tout fait, et les vainqueurs ont imposé les lois ; dans le système de l’abbé, les Francs victorieux se sont soumis, l’épée à la main, aux lois et à la religion des vaincus. On est tenté d’abord de conclure que tout ce que prouvent leurs opinions opposées c’est que l’un était ecclésiastique, et l’autre gentilhomme. Mais tous les deux avaient trop de lumières pour prendre leurs idées dans les préjugés de leur état. Accoutumé, pour ainsi dire, à vivre dans l’antiquité, dont il connaissait très-bien les historiens, les poètes et les orateurs , l’abbé Dubos voit partout les anciens, et ne peut se résoudre à quitter Rome et Byzance. Au sortir des forêts , nos premiers rois , selon lui , ont été assez éclairés pour connaître et pour faire mouvoir tous les ressorts de l’administration compliquée des Romains ; il les revêt des ornements des magistrats de l’empire : de nos premiers monarques il en fait presque des consuls et des proconsuls. L’abbe Dubos avait sous les yeux le code salique et ripuaire, nos chartes, nos capitulaires, les lois des Lombards, des Wisigoths, et des Bourguignons , et il cherchait toujours le gouvernement français dans les lois de Justinien. Cette opiniâtreté donna un peu d’humeur à Montesquieu, qui a combattu à la fois les opinions du comte de Boulainvilliers et celles de l’abbé Dubos. Mais cette humeur rendit seulement la discussion plus vive et plus piquante ; elle lui lit porter la gaieté d’un esprit aimable au milieu des lois féodales, et lui inspira une multitude de ces traits saillants par lesquels un esprit supérieur renverse d’un mot les sophismes d’un volume. (Garat, Ibid.)

1 Nec preme , nec summum molire per œthera currum Altius egressus, cœlestia tecta cremabis;

Inferius, terras : medio tutissimus ibis.

Ne u te dexterior tortum décliné t ad Anguem ,

Ncve sinisterior pressam rota ducat ad Aram Inter utrumque tene...

Ovid. Metam. lib.

tous les habitants des villes se trouvèrent serfs 1 : et, au lieu que, dans le commencement de la première, il y avait dans les villes à peu près la même administration que chez les Romains, des corps de bourgeoisie, un sénat, des cours de judicature, on ne trouve guère vers le commencement de la troisième qu’un seigneur et des serfs.

Lorsque les Francs, les Rourguignons et lesGoths faisaient leurs invasions , ils prenaient l’or , l’argent , les meubles, les vêtements, les hommes, les femmes , les garçons , dont l’armée pouvait se charger : le tout se rapportait en commun , et l’armée le partageait2. Le corps entier de l’histoire prouve qu’après le premier établissement, c’est-à-dire après les premiers ravages, ils reçurent à composition les habitants . et leur laissèrent tous leurs droits politiques et civils. C’était le droit des gens de ces temps-là : on enlevait tout dans la guerre , on accordait tout dans la paix. Si cela n’avait pas été ainsi, comment trouverions-nous dans les lois saliques et bourguignones tant de dispositions contradictoires à la servitude générale des hommes ?

Mais ce que la conquête 11e fit pas, le même droit des gens3, qui subsista après la conquête, le fit : la résistance , la révolte , la prise des villes , emportaient avec elles la servitude des habitants. Et comme , outre les guerres que les différentes nations conquérantes firent entre elles, il y eut cela de particulier chez les Francs, que les divers partages de la monarchie firent naître sans cesse des guerres civiles entre les frères ou neveux , dans lesquelles ce droit des gens fut toujours pratiqué, les servitudes devinrent plus générales en France que dans les autres pays; et c’est, je crois, une des causes de la différence qui est entre nos lois françaises et celles d’Italie et d’Espagne , sur les droits des seigneurs.

La conquête ne fut que l’affaire d’un moment et le droit des gens que l’on y employa produisit quelques servitudes. L’usage du même droit des gens, pendant plusieurs siècles, fit que les servitudes s’étendirent prodigieusement.

Theuderic 4 , croyant que les peuples d’Auver-

1 Pendant que la Gaule était sous la domination des Romains, ils formaient des corps particuliers : c’étaient ordinairement des affranchis ou descendants d’affranchis.

2 Voyez Grégoire de Tours, liv. II, chap. xxvn ; Aimoin, liv. I, chap. xii.

3 Voyez les Fies des saints citées ci-après.

4 Grégoire de Tours, liv. III. — Montesquieu s’éloigne ici du véritable sens de Grégoire de Tours. Suivant cet historien, Clotaire et Childebert, qui se préparaient à envahir la Bourgogne, ayant appelé à leur aide Théodoric leur frère, et celui-ci ayant

DE L’ESPRIT DES LOIS

gne ne lui étaient pas fidèles , dit aux Francs de son partage : « Suivez-moî : je vous mènerai dans « un pays où vous aurez de l’or, de l’argent, des « captifs, des vêtements, des troupeaux en abon- « dance ; et vous en transférerez tous les hommes « dans vos pays.»

Après la paix qui se fit entre Gontran et Chilpéric 1 , ceux qui assiégeaient Bourges ayant eu ordre de revenir, ils amenèrent tant de butin , qu’ils ne laissèrent presque dans le pays ni hommes ni troupeaux.

Théodoric , roi d’Italie, dont l’esprit et la politique étaient de se distinguer toujours des autres rois barbares , envoyant son armée dans la Gaule , écrit aif général : « 2 Je veux qu’on suive les lois « romaines, et que vous rendiez les esclaves fu- « gitifs à leurs maîtres : le défenseur de la liberté « ne doit point favoriser l’abandon de la servitude. « Que les autres rois se plaisent dans le pillage et « la ruine des villes qu’ils ont prises; nous vou- « Ions vaincre de manière que nos sujets se plai- « gnent d’avoir acquis trop tard la sujétion. » Il est clair qu’il voulait rendre odieux les rois des Francs et des Bourguignons , et qu’il faisait allusion à leur droit des gens.

Ce droit subsista dans la seconde race : l’armée de Pépin étant entrée en Aquitaine , revint en France chargée d’un nombre infini de dépouilles et de serfs, disent les annales de Metz 3.

Je pourrais citer des autorités sans nombre 4. Et comme, dans ces malheurs, les entrailles de la charité s’émurent; comme plusieurs saints évêques, voyant les captifs attachés deux à deux , employèrent l’argent des églises , et vendirent même les vases sacrés pour en racheter ce qu’ils purent; que des saints moines s’y employèrent; c’est dans la vie de saints que l’on trouve les plus grands éclaircissements sur cette matière 5. Quoiqu’on puisse reprocher aux auteurs de ces vies d’avoir été quelque-

refusé de se joindre à eux , les Francs , à qui cette expédition souriait, menacèrent de le quitter et de suivre ses frères. Alors Théodoric, pour prévenir cette défection, proposa aux Francs de les conduire en Auvergne, où ils trouveraient, disait-il, autant d’or et d’argent qu’ils en pouvaient souhaiter; et par cette promesse il les retint dans le devoir. (P.)

1 Grégoire de Tours, liv. VI, chap/xxxi.

2 Lettre xllii, liv. III, dans Cassiodore.

Sur l’an 763. Innumerabilïbus spoliis et captivis totus ille exercitus ditatns, in Franciam reversus est.

* Annotes deFulde, année 739 ; Paul Diacre, de gestis Longobardorum, liv. III, chap. xxx, et liv. IV, chap. i ; et les Vies des saints citées note suivante.

5 Voyez les vies de saint Épiphane, de saint Eptadius, de saint Césaire, de saint Fidole , de saint Porcien, de saint Trévérius, de saint Eusichius, et de saint Léger ; les miracles de saint Julien.

fois un peu trop crédules sur des choses que Dieu a certainement faites si elles ont été dans l’ordre da ses desseins, on ne laisse pas d’en tirer de grandes lumières sur les mœurs et les usages de ces tempslà.

Quand on jette les yeux sur les monuments de notre histoire et de nos lois, il semble que tout est mer , et que les rivages mêmes manquent à la mer *. Tous ces écrits froids , secs , insipides et durs , il faut les lire, il faut les dévorer , comme la Fable dit que Saturne dévorait les pierres.

Une infinité de terres que des hommes libres faisaient valoir se changèrent en mainmortables 2. Quand un pays se trouva privé des hommes libres qui l’habitaient , ceux qui avaient beaucoup de serfs prirent ou se firent céder de grands territoires , et y bâtirent des villages , comme on le voit dans diverses Chartres. D’un autre côté, les hommes libres qui cultivaient les arts se trouvèrent être des serfs qui devaient les exercer : les servitudes rendaient aux arts et au labourage ce qu’on leur avait ôté.

Ce fût une chose usitée, que les propriétaires des terres les donnèrent aux églises pour les tenir eux-mêmes à cens , croyant participer par leur servitude à la sainteté des églises.

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