‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 90 sur 1159 · LETTRE XCI · texte numérisé non relu

LETTRE XCI

USBEK AU MÊME

A Smyrne.

De cette passion générale que la nation française a pour la gloire, il s’est formé dans l’esprit des particuliers un certain je ne sais quoi qu’on appelle point d’honneur : c’est proprement le caractère de chaque profession ; mais il est plus marqué chez les gens de guerre, et c’est le point d’honneur par excellence. Il me serait bien difficile de te faire sentir ce que c’est ; car nous n’en avons point précisément d’idée.

Autrefois les Français, surtout les nobles, ne suivaient guère d’autres lois que celles de ce point d’honneur : elles réglaient toute la conduite de leur

vie; et elles étaient si sévères qu’on ne pouvait, sans une peine plus cruelle que la mort, je ne dis pas les enfreindre , mais en éluder la plus petite disposition.

Quand il s’agissait de régler les différends , elles ne prescrivaient guère qu’une manière de décision, qui était le duel , qui tranchait toutes les difficultés ; mais ce qu’il y avait de mal , c’est que souvent le jugement se rendait entre d’autres parties que celles qui y étaient intéressées *.

Pour peu qu’un homme fût connu d’un autre , il fallait qu’il entrât dans la dispute , et qu’il payât de sa personne , comme s’il avait été lui-même en colère. II se sentait toujours honoré d’un tel choix et d’une préférence si flatteuse; et tel qui n’aurait pas voulu donner quatre pistoles à un homme pour le sauver de la potence , lui et toute sa famille , ne faisait aucune difficulté d’aller risquer pour lui mille fois sa vie.

Cette manière de décider était assez mal imaginée; car de ce qu’un homme était plus adroit ou plus fort qu’un autre , il ne s’ensuivait pas qu’il eût de meilleures raisons.

Aussi les rois font-ils défendue sous des peines très- sévères ; mais c’est en vain : l’honneur, qui veut toujours régner, se révolte, et il ne reconnaît point de lois.

Ainsi les Français sont dans un état bien violent ; car les mêmes lois de l’honneur obligent un honnête homme de se venger quand il a été offensé; mais d’un autre côté, la justice le punit des plus cruelles peines lorsqu’il se venge. Si l’on suit les lois de l’honneur, on périt sur un échafaud ; si l’on suit celles de la justice, on est banni pour jamais de la société des hommes : il n’y a donc que cette cruelle alternative , ou de mourir ou d’être in digne de vivre.

De Paris, le 18 de la lune de Gemmadi 2, ni5

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