‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 92 sur 1159 · LETTRE XCIII · texte numérisé non relu

LETTRE XCIII

USBEK A RHÉDI

A Venise.

Le monarque qui a si longtemps régné n’est plus 1 . Il a bien fait parler des gens pendant sa vie; tout le monde s’est tu à sa mort. Ferme et courageux dans ce dernier moment , il a paru ne céder qu’au destin. Ainsi mourut le grand Cha-Abas, après avoir rempli toute la terre de son nom.

Ne crois pas que ce grand événement n’ait fait faire ici que des réflexions morales. Chacun a pensé à ses affaires , et à prendre ses avantages dans ce changement. Le roi , arrière-petit-fils du monarque défunt , n’ayant que cinq ans , un prince son oncle 2 a été déclaré régent du royaume.

Le feu roi avait fait un testament qui bornait l’autorité du régent. Ce prince habile a été au parlement ; et, y exposant tous les droits de sa naissance, il a fait casser la disposition du monarque, qui, voulant se survivre à lui-même , semblait avoir prétendu régner encore après sa mort.

Les parlements ressemblent à ces ruines que l’on foule aux pieds, mais qui rappellent toujours l’idée de quelque temple fameux par l’ancienne religion des peuples. Ils ne se mêlent guère plus que de rendre-la justice; et leur autorité est toujours languissante , à moins que quelque conjoncture imprévue ne vienne lui rendre la force et la vie. Ces grands corps ont suivi le destin des choses humaines : ils

1 II mourut le Ier septembre 1715.

2 Philippe d’Orléans, petit-fils de Louis XIII. Il mourut le 2 décembre 1723 , âgé de cinquante ans. (PO

ont cédé au temps, qui détruit tout ; à la corruption des mœurs, qui a tout affaibli ; à l’autorité suprême, qui a tout abattu.

Mais le régent , qui a voulu se rendre agréable au peuple , a paru d’abord respecter cette image de la liberté publique; et, comme s’il avait pensé à relever de terre le temple et l’idole , il a voulu qu’on les regardât comme l’appui de la monarchie et le fondement de toute autorité légitime.

A. Paris, le 4 de la lune de Rhégeb, 1715

LETTRE XCIY.

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