TROISIÈME OBJECTION
L’auteur a dit que « la création , qui paraît être un acte arbitraire, suppose des règles aussi invariables que la fatalité des athées. » De ces termes , le critique conclut que l’auteur admet la fatalité des athées.
RÉPONSE
Un moment auparavant il a détruit cette fatalité par ces paroles : « Ceux qui ont dit qu’une fatalité aveugle gouverne l’univers ont dit une grande absurdité : car quelle plus grande absurdité qu’une fatalité aveugle qui aurait produit des êtres intelligents? » De plus, dans le passage qu’on censure, on ne peut faire parler l’auteur que de ce dont il parle. Il ne parle point des causes, et il ne compare point les causes ; mais il parle des effets, et il compare les effets. Tout l’article, celui qui le précède, et celui qui le suit, font voir qu’il n’est question ici que des règles du mouvement , que l’auteur dit avoir été établies par Dieu : elles sont invariables, ces règles, et toute la physique le dit avec lui; elles sont invariables , parce que Dieu a voulu qu’elles fussent telles, et qu’il a voulu conserver le monde. Il n’en dit ni plus ni moins.
Je dirai toujours que le critique n’entend jamais le sens des choses, et ne s’attache qu’aux paroles. Quand l’auteur a dit que la création , qui paraissait être un acte arbitraire, supposait des règles aussi invariables que la fatalité des athées, on n’a pas pu l’entendre comme s’il disait que la création fut un acte nécessaire comme la fatalité des athées, puisqu’il a déjà combattu cette fatalité. De plus ,
L'ESPRIT DES LOIS
DE
les deux membres d’une comparaison doivent se rapporter; ainsi il faut absolument que la phrase veuille dire : La création, qui paraît d’abord devoir produire des règles de mouvement variables, en a d’aussi invariables que la fatalité des athées. Le critique, encore une fois, n’a vu et ne voit que les mots.
Il n’y a donc point de spinosisme dans Y Esprit des Lois. Passons à une autre accusation, et voyons s’il est vrai que l’auteur ne reconnaisse pas la religion révélée. L’auteur, à la fin du chapitre premier, parlant de l’homme, qui est une intelligence finie, sujette à l’ignorance et à l’erreur, a dit : «Un tel être pouvait, à tous les instants, oublier son créateur; Dieu l’a rappelé à lui par les lois de la religion. »
Il a dit , au chapitre premier du livre vingt-quatrième : « Je n’examinerai les diverses religions du monde que par rapport au bien que l’on en tire dans l’état civil , soit que je parle de celle qui a sa racine dans le ciel , ou bien de celles qui ont la leur sur la terre. »
« Il ne faudra que très-peu d’équité pour voir que je n’ai jamais prétendu faire céder les intérêts de la religion aux intérêts politiques , mais les unir : or, pour les unir, il faut les connaître. La religion chrétienne, qui ordonne aux hommes de s’aimer, veut sans doute que chaque peuple ait les meilleures lois politiques et les meilleures lois civiles, parce qu’elles sont , après elle , le plus grand bien que les hommes puissent donner et recevoir. »
Et au chapitre second du même livre : « Un prince qui aime la religion, et qui la craint, est un lion qui cède à la main qui le flatte, ou à la voix qui l’apaise. Celui qui craint la religion, et qui la hait, est comme les bêtes sauvages, qui mordent la chaîne qui les empêche de se jeter sur ceux qui passent. Celui qui n’a point du tout de religion est cet animal terrible qui ne sent sa liberté que lorsqu’il déchire et qu’il dévore. »
Au chapitre troisième du même livre : « Pendant que les princes mahométans donnent sans cesse la mort ou la reçoivent , la religion , chez les chrétiens, rend les princes moins timides, et par conséquent moins cruels. Le prince compte sur ses sujets , et les sujets sur le prince. Chose admirable! la religion chrétienne, qui ne semble avoir d’objet que la félicité de l’autre vie , fait encore notre bonheur dans celle-ci. »
Au chapitre quatrième du même livre : « Sur le
caractère de la religion chrétienne et celui de la mahométane, on doit, sans autre examen, embrasser l’une et rejeter l’autre. » On prie de continuer.
Dans le chapitre sixième : « M. Bayle, après avoir insulté toutes les religions , flétrit la religion chrétienne : il ose avancer que de véritables chrétiens ne formeraient pas un État qui pût subsister. Pourquoi non? Ce seraient des citoyens infiniment éclai rés sur leurs devoirs , et qui auraient un très-grand zèle pour les remplir; ils sentiraient très-bien les droits de la défense naturelle ; plus ils croiraient devoir à la religion, plus ils penseraient devoir à la patrie. Les principes du chistianisme, bien gravés dans le cœur, seraient infiniment plus forts que ce faux honneur des monarchies, ces vertus humaines des républiques, et cette crainte servile des États despotiques.
« Il est étonnant que ce grand homme n’ait pas su distinguer les ordres pour l’établissement du christianisme, d’avec le christianisme même; et qu’on puisse lui imputer d’avoir méconnu l’esprit de sa propre religion. Lorsque le législateur, au lieu de donner des lois, a donné des conseils, c’est qu’il a vu que ses conseils, s’ils étaient ordonnés comme des lois, seraient contraires à l’esprit de ses lois. »
Au chapitre dixième : « Si je pouvais un moment cesser de penser que je suis chrétien, je ne pourrais m’empêcher de mettre la destruction de la secte de Zénon au nombre des malheurs du genre humain, etc. Faites abstraction des vérités révélées , cherchez dans toute la nature , vous n’y trouverez pas de plus grand objet que les Antonins, etc. »
Et au chapitre treizième : « La religion païenne , qui ne défendait que quelques crimes grossiers, qui arrêtait la main et abandonnait le cœur, pouvait avoir des crimes inexpiables. Mais une religion qui enveloppe toutes les passions; qui n’est pas plus jalouse des actions que des désirs et des pensées ; qui ne nous tient point attachés par quelques chaînes , mais par un nombre innombrable de fils; qui laisse derrière elle la justice humaine, et commence une autre justice; qui est faite pour mener sans cesse du repentir à l’amour, et de l’amour au repentir; qui met entre le juge et le criminel un grand médiateur, entre le juste et le médiateur un grand juge : une telle religion ne doit point avoir de crimes inexpiables. Mais , quoiqu’elle donne des craintes et des espérances à tous, elle fait assez sentir que , s’il n’y a point de crime qui , par sa nature, soit inexpiable, toute une vie peut l’être; qu’il se-
DEFENSE
rait très-dangereux de tourmenter la miséricorde par de nouveaux crimes et de nouvelles expiations; qu’inquiets sur les anciennes dettes , jamais quittes envers le Seigneur, nous devons craindre d’en contracter de nouvelles, de combler la mesure, et d’aller jusqu’au terme où la bonté paternelle finit. »
Dans le chapitre dix-neuvième, à la' fin, l’auteur, après voir fait sentir les abus des diverses religions païennes, sur l’état des âmes dans l’autre vie, dit : « Ce n’est pas assez pour une religion d’établir un dogme, il faut encore qu’elle le dirige : c’est ce qu’a fait admirablement bien la religion chrétienne , à l’égard des dogmes dont nous parlons. Elle nous fait espérer un état que nous croyions , non pas un état que nous sentions ou que nous connaissions : tout, jusqu’à la résurrection des corps, nous mène à des idées spirituelles. »
Et au chapitre vingt-sixième , à la fin : « Il suit de là qu’il est presque toujours convenable qu’une religion ait des dogmes particuliers, et un culte général. Dans les lois qui concernent les pratiques de culte, il faut peu de détails; par exemple, des mortifications , et non pas une certaine mortification. Le christianisme est plein de bon sens : l’abstinence est de droit divin ; mais une abstinence particulière est de droit de police , et on peut la changer. »
Au chapitre dernier, livre vingt-cinquième : « Mais il n’en résulte pas qu’une religion apportée d’un pays très-éloigné, et totalement différent de climat, de lois, de mœurs et de manières, ait tout le succès que sa sainteté devrait lui promettre. »
Et au chapitre troisième du livre vingt -quatrième : « C’est la religion chrétienne qui , malgré la grandeur de l’empire et le vice du climat, a empêché le despotisme de s’établir en Éthiopie , et a porté au milieu de l’Afrique les mœurs de l’Europe et ses lois, etc.... Tout près de là, on voit le mahométisme faire enfermer les enfants du roi de Sennar : à sa mort , le conseilles envoie égorger, en faveur de celui qui monte sur le trône.
« Que, d’un côté, l’on se mette devant les yeux les massacres continuels des rois et des chefs grecs et romains: et, de l’autre, la destruction des peuples et des villes par ces mêmes chefs; Timur et Gengis-kan, qui ont dévasté l’Asie; et nous verrons que nous devons au christianisme , et dans le gouvernement un certain droit politique, et dans la guerre un certain droit des gens, que la nature humaine ne saurait assez reconnaître. » On supplie de lire tout le chapitre.
Dans le chapitre huitième du livre vingt-quatrième : « Dans un pays où l’on a le malheur d’avoir une religion que Dieu n’a pas donnée, il est toujours nécessaire qu’elle s’accorde avec la morale; parce que la religion, même fausse, est le meilleur garant que les hommes puissent avoir de la probité des hommes. »
Ce sont des passages formels. On y voit un écrivain qui non-seulement croit la religion chrétienne, mais qui l’aime. Que dit-on pour prouver le contraire? Et on avertit, encore une fois, qu’il faut que les preuves soient proportionnés à l’accusation : cette accusation n’est pas frivole, les preuves ne doivent point' l’être. Et comme ces preuves sont données dans une forme assez extraordinaire, étant toujours moitié preuves, moitié injures, et se trouvant comme enveloppées dans la suite d’un discours fort vague, je vais les chercher.