‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 957 sur 1159 · SECONDE OBJECTION · texte numérisé non relu

SECONDE OBJECTION

L’auteur a loué Bayle, en l’appelant un grand homme 2.

RÉPONSE

Je suppose, encore un moment, qu’en général cette manière de raisonner soit bonne : elle ne l’est pas du moins dans ce cas-ci. II est vrai que l’auteur a appelé Bayle un grand homme ; mais il a censuré ses opinions : s’il les a censurées , il ne les admet pas. Et puisqu’il a combattu ses opinions, il ne l’appelle pas un grand homme à cause de ses opinions. Tout le monde sait que Bayle avait un grand esprit , dont il a abusé; mais , cet esprit dont il a abusé, il l’avait. L’auteur a combattu ses so-

1 Page 165 de la deuxième feuille du 16 octobre 1749.

2 Ibid.

DE L’ESPRIT DES LOJS

phismes, et il plaint ses égarements. Je n’aime point les gens qui renversent les lois de leur patrie; mais j’aurais de la peine à croire que César et Cromwell fussent de' petits esprits. Je n’aime point les conquérants; mais on ne pourra guère me persuader qu’Alexandre et Gengis-kan aient été des génies communs. Il n’aurait pas fallu beaucoup d’esprit à l’auteur pour dire que Bayle était un homme abominable; mais il y a apparence qu’il n’aime point à dire des injures, soit qu’il tienne cette disposition de la nature , soit qu’il l’ait reçue de son éducation. J’ai lieu de croire que s’il prenait la plume , il n’en dirait pas même à ceux qui ont cherché à lui faire un des plus grands maux qu’un homme puisse faire à un homme, en travaillant à le rendre odieux à tous ceux qui ne le connaissent pas, et suspect à tous ceux qui le connaissent.

De plus j’ai remarqué que les déclamations des hommes furieux ne font guère d’impression que sur ceux qui sont furieux eux-mêmes. La plupart des lecteurs sont des gens modérés : on ne prend guère un livre que lorsqu’on est de sang-froid; les gens raisonnables aiment les raisons. Quand l’auteur aurait dit mille injures à Bayle, il n’en serait résulté ni que Bayle eût bien raisonné, ni que Bayle eût mal raisonné : tout ce qu’on en aurait pu conclure aurait été que l’auteur savait dire des injures.

Page 1