‹ Œuvres complètes de MontesquieuChapitre 990 sur 1159 · AUX DÉPENS DE VOTRE VERTU · texte numérisé non relu

AUX DÉPENS DE VOTRE VERTU

Quel triste talent que celui de savoir déchirer les hommes ! Les saillies de certains esprits sont peutêtre les plus grandes épines de notre ministère, et , bien loin que ce qui fait rire le peuple puisse mériter nos applaudissements , nous pleurons toujours sur les infortunés qu’on déshonore.

Quoi ! la honte suivra tous ceux qui approchent de ce sacré tribunal ! Hélas ! craint-on que les grâces de la justice ne soient trop pures ! Que peut-on faire de pis pour les parties? On les fait gémir sur leurs succès mêmes, et on leur rend, pour me servir des termes de l’Écriture, « les fruits de la justice a amers comme de l’absinthe. »

Eh ! de bonne foi , que voulez-vous que nous répondions, quand on viendra nous dire : « Nous sommes venus devant vous, et on nous y a couverts de confusion et d’ignominie; vous avez vu nos plaies, et vous n’avez pas voulu y mettre d’huile ; vous .vouliez réparer les outrages qu’on nous a faits loin de vous , et on nous en a fait sous vos yeux de plus réels, et vous n’avez rien dit : vous que, sur le tribunal où vous étiez, nous regardions comme les dieux de la terre, vous avez été muets comme des statues de bois et de pierre. Vous dites que vous nous conservez nos biens : eh! notre honneur nous est mille fois plus cher que nos biens. Vous dites que 1 vous mettez en sûreté notre vie! ah! notre honneur

DISCOURS AU PARLEMENT DE BORDEAUX

nous est bien d’un autre prix que notre vie. Si vous n’avez pas la force d’arrêter les saillies d'un orateur emporté, indiquez-nous du moins quelque tribunal plus juste que le vôtre. Que savons-nous si vous n’avez pas partagé le barbare plaisir que l’on vient de donner à nos parties , si vous n’avez pas joui de notre désespoir, et si ce que nous vous reprochons comme une faiblesse, nous ne devons pas plutôt vous le reprocher comme un crime?

A vocats , nous n’aurions jamais la force de soutenir de si cruels reproches, et il ne serait jamais dit que vous auriez été plus prompts à manquer aux premiers devoirs, que nous à vous les faire connaître.

Procureurs , vous devez trembler tous- les jours de votre vie sur votre ministère. Que dis-je? vous devez nous faire trembler nous-mêmes. Vous pouvez à tous moments nous fermer les yeux sur la vérité, nous les ouvrir sur des lueurs et des apparences. Vous pouvez nous lier les mains , éluder les dispositions les plus justes, et en abuser, présenter sans cesse à vos parties la justice , et ne leur faire embrasser que son ombre ; leur faire espérer la fin , et la reculer toujours ; les faire marcher dans un dédale d’erreurs. Pour lors , d’autant plus dangereux que vous seriez plus habiles , vous feriez verser sur nous-mêmes une partie de la haine. Ce qu’il y aurait de plus triste dans votre profession , vous le répandriez sur la nôtre; et nous deviendrions bientôt les plus grands criminels , après les premiers coupables. Mais que n’ennoblissez-vous votre profession par la vertu qui les orne toutes ? Que nous serions charmés de vous voir travailler à devenir plus justes que nous ne le sommes ! Avec quel plaisir vous pardonnerions-nous cette émulation! et combien nos dignités nous paraîtraientelle viles auprès d’une vertu qui vous serait chère !

Lorsque plusieurs de vous ont mérité l’estime de la cour, nous nous sommes réjouis des suffrages que nous leur avons donnés : il nous semblait que nous allions marcher dans des sentiers plus sûrs ; nous nous imaginions nous-mêmes avoir acquis un nouveau degré de justice.

Nous n’aurons point, disions-nous, à nous défendre de leurs artifices ; ils vont concourir avec nous à Y œuvre du jour, et peut-être verrons-nous le temps où le peuple sera délivré de tout fardeau. Procureurs, vos devoirs touchent de si près les nôtres , que nous , qui sommes préposés pour vous reprendre, nous vous conjurons de les observer. Nous ne vous parlons point en juges; nous oublions que nous sommes vos magistrats ; nous vous

prions de nous laisser notre probité, de ne nous point ôter le respect des peuples , et de ne nous point empêcher d’en être les pères.

DISCOURS

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