CAMILLE
Après avoir lu cette lettre le chevalier hésita longtemps. Il avait eu d'abord peine à s'en fier à ses yeux, et à croire que c'était Camille elle-même qui lui avait écrit : mais il fallait se rendre à l'évidence. Qu'allait-il faire? ST cédait à sa fille, et s'il allait en effet à Paris, il s'exposait à retrouver, dans une douleur nouvelle, tous les souvenirs d'une ancienne douleur. Un enfant qu'il ne connaissait pas, il est vrai, mais qui n'en était pas moins \t fils de sa fille, pouvait lui rendre les chagrins du passé. Camille pouvait lui rappeler Cécile, et cependant il ne pouvait s'empêcher en môme temps de partager l'inquiétude de cette jeune mère attendant une parole de son enfant.
— Il faut y aller, dit l'oncle Giraud quand le chevalier le consulta. C'est moi qui ai fait ce mariagelà, et je le tiens pour bon et durable. Youlcz-vous laisser votre sang dans la peine? N'en est-ce pas assez, soit dit sans reproche, d'avoir oublié votre femme au bal, moyennant quoi elle est tombée à feau? Oubliez-vous aussi cette petite? Pensez-vous jue ce soit tout d'être triste? Vous. l'êtes, j'en consens, et môme plus que de raison; mais croyezvous qu'on n'ait pas autre chose à faire au monde? Elle vous demande de venir; partons. Je vais avec
VOUS, et je n'ai qu'un regret, c'est qu'elle ne m'ait pas appelé aussi. Il n'est pas bien de sa part de n'avoir pas frappé à ma porte, moi qui lui ai toujours ouvert.
— Il a raison, pensait le chevalier. J'ai fait inutilement et cruellement souffrir la meilleure des femmes. Je l'ai laissée mourir d'une mort affreuse, quand j'aurais dû l'en préserver. Si je dois en Otre puni aujourd'hui par le spectacle du malheur de ma fille, je ne saurais m'en plaindre; quelque pénible que soit pour. moi ce spectacle, je dois m'y résoudre et m'y condamner. Ce châtiment m'est dû. Que la fille me punisse d'avoir abandonné la mère! J'irai à Paris, je verrai cet enfant. J'ai délaissé ce que j'aimais, je me suis éloigné du malheur ; je veux prendre maintenant un amer plaisir à le contempler.
Dans un joli boudoir boisé, à l'entresol d'un bon hôtel situé dans le faubourg Saint-Germain, se tenaient la jeune femme et son mari, lorsque le père et l'oncle arrivèrent. Sur une table étaient des dessins, des livres, des gravures. Le mari lisait, la femme brodait, l'enfant jouait sur le tapis.
Le marquis s'était levé ; Camille courut à son père, qui l'embrassa tendrement, et ne put retenir quelques larmes ; mais les regards du chevalier se reportèrent aussitôt sur l'enfant. Malgré lui l'horreur qnil avait eue autrefois pour l'infirmité de Camille reprenait place dans son cœur, à la vue de cet être qui allait hériter de la malédiction qu'il
10« PIERRE ET CAMILLlî.
lui avait léguée. li recula lorsqu'on le lui présenta.
— Encore un muetl s'écria-t-il.
Camille prit son fils dans ses bras ; sans entendre elle avait compris. Soulevant doucement l'enfant devant le chevalier, elle posa son doigt sur ses petites lèvres, en les frottant un peu, comme pckir l'inviter à parler. L'enfant se fit prier quelques minutes, puis prononça bien distinctement ces deux mots, que la mère lui avait fait apprendre d'avance : Bonjour, papa.
— Et vous voyez bien que Dieu pardonne tout, et toujours, dit l'oncle Giraud.
fjj DE PIERRE F.T CAKILLlî
L'automne dernier, vers huit heures du soir, deux jeunes gens revenant de la chasse suivaient à cheval la route de Noisy, à quelque distance de Luzarches. Derrière eux marchait un piqueux menant les chiens. Le soleil se couchait et dorait au loin la belle forêt de Garenelle, où le feu duc de Bourbon aimait à chasser. Tandis que le plus jeune des deux cavaliers, âgé d'environ vingt-cinq ans, trottait gaiement sur sa monture, et s'amusait à sauter les haies, l'autre paraissait distrait et préoccupé. Tantôt il excitait son cheval et le frappait avec impatience, tantôt il s'arrêtait tout à coup et restait au pas en arrière, comme absorbé par ses pensées. A peine répondait-il aux joyeux discours de son compagnon,
qui, de scn côté, le raillait de son silence. En un mot, il semblait livré à cette rêverie bizarre, particulière aux savants et aux amoureux, qui sont rarement où ils paraissent être. Arrivé à un carrefour, il mit pied à terre, et, s'avançantau bord d'un fossé, il ramassa une petite branche de saule qui étaii enfoncée dans le sable assez profondément; il détacha une feuille de cette branche, et, sans qu'on l'aperçût, la glissa furtivement dans son sein; puis, remontant aussitôt à cheval :
— Pierre, dit-il au piqueux, prends le tourne- ^ride et va-t'en aux Clignets par le village ; nous ren-
rerons, mon frère et moi, par la garenne; car je vois qu'aujourd'hui Gitana n'est pas sage; elle me ferait quelque sottise si nous rencontrions dans le chemin creux quelque troupeau de bestiaux rentrant à la ferme.
Le piqueux obéit et prit avec ses chiens un sentier tracé dans les roches. Voyant cela, lejeune Armand de Berville (ainsi se nommait le moins âgé des deux frcres; partit d'un grand éclat de rire:
— Parbleu, dit-il, mon cher Tristan, tu es d'une prudence admirable ce soir. N'as-lu pas peur que Gitana ne soit dévorée par un mouton? Mais tu as beau faire; je parierais que, malgré toutes tes précautions, cette pauvre bête, d'ordinaire si tranquille, va te jouer quelque mauvais tour d'ici à une
lemi-heure.
— Pourquoi cela? demanda Tristan d'un ton bref et presque irrité.
LE SECRET DE JAVOïTE. 109
— Mais, apparemment, répondit Armand en se rapprochant de son frère, parce quenons allons passer devanti'avenue de Renonval, ctque tajument est sujette à caracoler quand elle voit la grille. Heureusement, ajouta-t-il en riant et de plus belle, que madame de Vernage est là, et que tu trouveras chez ella ton couvert mis, si Gitana te casse une jamhe.
— iMauvaise langue, dit Tristan souriant à son tour un peu à contre-cœur, qu'est-ce qui pourra donc te déshabif 'ler de tes méchantes plaisanteries?
— Je ne plaisante pas du tout, reprit Armand ; et quel mal y a-t-il à cela? Elle a de l'esprit, cette marquise ; elle aime le passe-poil, c'est de son âge. N'aslu pas l'honneur d'ôtre au service du roi dans le régiment des hussards noirs? Si, d'une autre part, elle aime aussi la chasse, et si elle trouve que ton cor lait bon effet au soleil sur ta veste rouge, est-ce que c'est un péché mortel?
— Écoute, écervelé, dit Tristan. Que tu badines ainsi entre nous, si cela te plaît, rien de mieux ; mais pense sérieusement à ce que tu dis, quand il y a un tiers pour l'entendre. Madame de Vernage est l'amie de notre mère ; sa maison est une des seules ressources que nous ayons dans le pays pour nous désen- Tiuypide cette vie monotone qui t'amuse, toi, avocat 3ans causes, mais qui me tuerait si je la menais longtemps. La marquise est presque la seule femme parmi nos rares connaissances...
— La plus agréable, ajouta Armand.
— Tant que tu vaudras. Tu n'es pas fâché, toi-
le
liO LE SECRET DE JAVOTTE.
même, d'aller à Renonval, lorsqu'on nous y invite. Ce ne serait pas un trait d'esprit de notre part que denous brouiller avec ces gens-là, et c'est ce que tes discours finiront par faire, si tu continues à jaser au hasard. Tu sais très bien que je n'ai pas plus qu'un autre la prétention de plaire à madame deVernage... 1— Prends garde à Gitana! s'écria Armand, Regarde comme elle dresse les oreilles ; je te dis qu'elle sent la marquise d'une lieue.
— Trêve de plaisanteries. Retiens ce que je te recommande, et tâche d'y penser sérieusement.
— Je pense, dit Armand, et très sérieusement, que la marquise est très bien en manches plates, et que le noir lui va à merveille.
— A quel propos cela?
— A propos de manches. Est-ce que tu te figures qu'on ne voit rien dans ce monde? L'autre jour, en causant dans le bateau, est-ce que je ne t'ai pas entendu très clairement dire que le noir était ta couleur, et cette bonne marquise, sur ce renseignement, n'a-t-elle pas eu la grâce de monter dans sa chambre en rentrant, et de redescendre galamment avec la plus noire de toutes ses robes?
— Qu'y a-t-il d'étonnant? n'est-il pas tout simple de changer de toilette pour dîner?
— Prends garde à Gitana, te dis-je; elle est capable de s'emporter, et de te mener tout droit, malgré toi, à l'écurie de Renonval. Et la semaine dernière à la fête, cette même marquise, toujours de noî' 6tue, n'a-t-elle pas trouvé naturel de m'installer dans la
grande calèche avec mon chien et M. le curé, pour grimper dans ton tilbury, au risque de montrer sa jambe?
— Qu'est-ce que cela prouve? Il fallait bien qut, l'un de nous deux subît cette corvée.
— Oui, mais cet un, c'est toujours moi . Je ne m'en plain» pas, je ne suis pas jaloux ; mais pas plus tard qu'hier, au rendez-vous de chasse, n'a-t-elle pas imaginé de quitter sa voiture et de me prendre mon propre cheval, que je lui ai cédé avec un désintéressement admirable, pour qu'elle pût galoper dans les bois à côté de monsieur l'officier? Plainstoi donc de moi, je suis ta providence; au lieu de te renfermer dans tes dénégations, tu me devrais, honnêtement parlant, ta confiance et tes secrets.
— Quelle confiance veux-tu qu'on ait dans un étourdi tel que toi, et quels secrets veux-tu que je te dise, s'il n'y a rien de vrai dans tes contes?
— Prends garde à Gitana, mon frère.
— Tu m'impatientes, avec ton refrain. Et quan il serait vrai que j'eusse fantaisie d'aller ce soir faire une visite à Renonval, qu'y aurait-il d'extraordinaire? Aurais-je besoin d'un prétexte pour te prier d'y venir avec moi ou de rentrer seul à la maison?
— Non, certainement; de même que si nous venions à rencontrer madame de Vernage se promenant devant son avenue, il n'y aurait non plus rien de surprenant. Le chemin que tu nous fais prendre est bien le plus long, il est vrai; mais qu'est-ce que
Uî LE SECRET DE JAVOTTE.
c'est qu'un quart de lieue de plus ou de moins en comparaison de l'éternité? La marquise doit nous avoir entendus sonner du cor; il serait bien juste qu'elle prît le frais sur la route, en compagnie de son inévitable adorateur et voisin, M. de la Brelonnière.
— J'avoue, dit Tristan, bien aise de changer de texte, que ce M. de la Bretonnière m'ennuie cruellement. Semble-til concevable qu'une femme d'aulant d'esprit que madame de Vernage se laisse accaparer par un sot, et traîne partout une pareille ombre?
— Il est certain, répondit Armand, que le personnage est lourd et indigeste. C'est un vrai hobereau, dans la force du terme, créé et mis au monde pour l'état de voisin. Voisiner est son lot; c'est même presque sa science, car il voisine comme personne ne le fait. Jamais je n'ai vu un homme mieux établi que lui hors de chez soi. Si on va dîner chez madame de Vernage, il est au bout de la table, au milieu des enfants. Il chuchote avec la gouvernante, il donne de la bouillie au petit; et remarque bien que ce n'est pas un pique-assiette ordinaire et classique, qui se croit oblige de rire si la maîtresse du logis dit un bon mot ; il serait plutôt disposé, s'il osait, atout blâmer ettoul contrecarrer. S'il s'agit d'une partie de campagne, jamais il ne manquera de trouver que le baromètre est à variable. Si quelqu'un cite une anecdote, ou parle d'une eu riosilé, il a vu quelque chose de bien mieux ;
mais il ne daigne pas dire quoi, et se contente de hocher la tête avec une modestie à le souffleter. L'assommante créature! je ne sais pas, en vérité, s'il est possible de causer un quart d'heure durant avec madame de Vernage, quand il est là, sans que sa tête inquiète et elTArouchée vienne se placer entre elle et vous. Il n'est certes pas beau, il n'a pas d'esprit; les trois quarts du temps il ne dit mot, et, par une faveur spéciale de la Providence, il trouve moyen, en se taisant, d'être plus ennuyeux qu'un bavard, rien que par la façon dont il regarde parler les autres. Mais que lui importe? Il ne vit pas, il assiste à la vie, et tâche de gêner, de décourager et d'impatienter les vivants. Avec tout cela, la marquise le supporte ; elle a la charité de l'écouter, de l'encourager; je crois, ma foi, qu'elle l'aime, et qu'elle ne s'en débarrassera jamais.
— Qu'entends-tu par là? demanda Tristan un peu troublé à ce dernier mot. Crois-tu qu'on puisse aimer un personnage semblable?
— Non pas d'amour, reprit Armand avec un air d'indiflérence railleuse. Mais enlln ce pauvre homme n'est pas non plus un monstre. 11 est garçon et fort à l'aise. 11 a, comme nous, un petit castcl, une petite meute, et un grand vieux carrosse. Il possède sur tout autre, près de la marquise, cet incomparable avantage que donnent une habitude de dix ans et une obsession de tous les jours. Un nouveau venu, un officier en congé, permets-moi de te le dire tout bas, peut éblouir et plaire en passant;
mais ceiiii qui est là tous les jours a quinte et quatorze par état, sansvcompter Tindustrie, comme dit Basile.
Tandis que les deux frères causaient ainsi, ils avaient laissé les bois derrière eux et commençaient à entrer dans les vignes. Déjà ils apercevaient sur le coteau le clocher du village de Renonval .
— Madame de Vernage, continua Armand, a cen belles qualités ; mais c'est une coquette. Elle passe pour dévote, et elle a un chapelet bénit accroché à son étagère; mais elle aime assez les fleurettes. Ne t'en dépîaise, c'est, à mon avis, une femme difficile à deviner et passablement dangereuse
— Cela est possible, dit Tristan.
— Et même probable, reprit son frère. Je ne suis pas fâché que tu le penses comme moi, et je te dirai volontiers à mon tour : Parlons sérieusement. J'ai depuis longtemps occasion de la connaître et de l'étudier de près. Toi, tu viens ici pour quelques jours; tu es un jeune et beau garçon, elle une belle et spirituelle femme; tu ne sais que faire, elle te plaît, tu lui en contes, et elle te laisse dire. Moi, qui la vois l'hiver comme l'été, à Paris comme à la campagne, je sufs moins confiant, et elle le sait bien ; c'est pourquoi elle me prend mon cheval et me laisse en tête-à-tôte avec le curé. Ses grands yeux noirs, qu'elle baisse vers la terre avec une modestie parfois si sévère, savent se relever vers toi, j'en suis bien sûr, lorsque vous courez la forêt, et je dois convenir q le celte femme a un grand charme.
Elle a tourné la IGle, ^ ma connaissance, à trois ou quatre pauvres petits garçons qui ont failli en perdre l'esprit; mais veux-tu que je t'exprime ma pensée? Je te dirai, en style de Scudéry, qu'on pénètre assez facilement jusqu'à l'antichambre de son cœur, mais que l'appartement est toujours fermé, peut-être parce qu'il n'y a personne.
— Si tu ne te trompais pas, dit Tristan, ce serait un assez vilain caractère.
— Non pas à son avis; qu a-t-on à lui reprocher? Est-ce sa faute si on devient amoureux d'elle? Bien qu'elle n'ait guère plus de trente ans, elle dit à qui veut 1 entendre qu'elle a renoncé, depuis qu'elle est veuve, aux plaisirs du monde, qu'elle veut vivre en paix dans sa terre, monter à cheval et prier Dieu. Elle fait l'aumône et va à confesse ; or, toute femme qui a un confesseur, si elle n'est pas sincèrement et véritablement religieuse, est la pire espèce de coquette que la civilisation ait inventée. Une femme pareille, sûre d'elle-même, belle encore et jouissant volontiers des petits privilèges de la beauté, sait composer sans cesse, non avec sa conscience, mais avec sa prochaine confession. Aux momf^nts mêmes où elle sem.ble se livrer avec le plus charmant abandon aux cajoleries qu'elle aime tout bas, elle regarde si le bout de son pied est suffisamment caché sous sa robe, et calcule la place oij elle peut laisser prendre, sans péché, un baiser sur samitaine. Aquoi bon, diras-tu? Si lafoi lui manque pourçiuoi ne oas être francliciuent coquette? Si elle
croit, pourquoi s'exposer à la tentation? parce qu'elle la brave et s'fen amuse. El, en effet, on ne saurait dire qu'elle soit sincère ni hypocrite ; elle est ainsi et elle plaît; ses victimes passent et disparaissent. La Bretonnière, le silencieux, restera jusqu'à sa mort, très probablement, sur le seuil du temple où ce sphinx aux grand? yeux rend ses oracles et respire l'encens.
Tristan pendant que son frère parlait, avait arrêté son cheval. La grille du château de Renonval n'était plus éloignée que d'une centaine de pas. Devant cette grille, comme Armand l'avait prévu, madame de Vernage se promenait sur la pelouse, mais elle était seule, contre l'ordinaire. Tristan changea tout à coup de visage.
— Écoute, Armand, dit-il, je t'avoue que Jel'aîme. Tu es homme et tu as du cœur; tu sais aussi bien que moi que devant la passion il n'y a ni loi ni conseil. Tu n'es pas le premier qui me parle ainsi d'elle ; on m'a dit tout cela, mais je n'en puis rien croire. Je suis subjugué par cette femme; elle est si charmante, si aimable, si séduisante, quand elle veut...
— ^ Je le sais très bien, dit Armand.
— Non, s'écria Tristan, je ne puis croire qu'avec tant de grâce, de douceur, de piété, car enfin elle fait l'aumône, comme tu le dis, et remplit ses devoirs ; je ne puis, je ne veux pas croire qu'avec tous les dehors de la franchise et de la bonté, elle puisse être telle que tu te l'imagines. Mais il n'importe: je cherchais un motif pour te laisser en chemin, et
pour rester seul ; j'aime mieux m'en fier à la parole. Je vais à Renonval; retoarne aux Clignets.Si notre bonne mère s'inquiète de ne pas me voir avec toi, tu lui diras que j'ai perdu la chasse, que mon cheval est malade, ce que tu voudras. Je ne veux faire qu'une courte visite, et je reviendrai sur-le-champ.
— Pourquoi ce mystère, s'il en est ainsi?
— Parce que la marquise elle-même reconnaît que c'est le plus sage. Les gens du pays sont bavards, sots, et importuns comme trois petites villes ensemble. Garde-moi le secret; à ce soir.
Sans attendre une réponse, Tristan partit au galop.
Demeuré seul, Armand changea de route, et prit un chemin de traverse qui le menait plus vite chez lui. Ce n'était pas, on le pense bien, sans déplaisir ni sans une sorte de crainte qu'il voyait son frère s'éloigner. Jeune d'années, mais déjà mûri par une précoce expérience du monde, Armand de Berville, avec un esprit souvent léger en apparence, avait beaucoup de sens et de raison. Tandis que Tristan, officier distingué dans l'armée, courait en Algérie Jes chances de la guerre, et se livrait parfois aux dangereux écarts d'une imagination vive et passionnée, Armand restait à la maison et tenait compagnie à sa vieille mère.. Tristan le raillait parfois de ses goûts sédentaires, et l'appelait M. l'abbé, prétendant que, sans la révolution, il aurait poité la tonsure, en sa qualité de cadet; niais cela ne le fâchait pas. Va pour le titre, répondait- il, mais
118 LE StCRET DE JAVOTTE.
donne-moi le bénéfice. La baronne de Berville, la mère, veuve depui'^ longtemps, habitait le Marais en hiver, et dans la belle saison la petite terre des Clignets. Ce n'était pas une maison assez riche pour entretenir un grand équipage ; mais comme les jeunes gens aimaient la chasse, et que la baronne adorait ses enfants, on avait fait venir des foxhounds •^'Angleterre ; quelques voisins avaient suivi cet exemple ; ces petites meutes réunies formaient de quoi composer des chasses passables dans les bois qui entouraient la forêt de Carenelle. Ainsi s'étaient établies rapidement, entre les habitants des Clignets, et ceux de deux ou trois châteaux des environs, des relations amicales et presque intimes. Madame de Vernage, comme on vient de le voir, était la reine du canton. Depuis le sieur de Franconville, et le magistrat de Beauvais. jusqu'à l'élégant un peu arriéré de Luzarches, tout rendait hommage à la belle marquise, voire même le curé de Noisy. Renonval était le rendez-vous de ce qu'il y avait de personnes notables dans l'arrondissement de Pontoise. Toutes étaient d'accord pour vanter, comme Tristan, la grâce et la bonté de la châtelaine. Per-* sonne ne résistait à l'empire souverain qu'elle exerçait, comme on dit, sur les cœurs: et c'était précisément pourquoi Armand était fâché que son frère ne revînt pas souper avec lui.
Il ne lui fut pas difficile de trouver un prétexte pour justifier cette absence, et de dire à la baronne en rentrant que Tristan s'était arrêté chez un fer-
mier, avec lequel il était en marché pour un coin de terre. Madame de Berville, qui ne dînait qu'à neuf heures quand ses enfants allaient à la chasse, aûn de prendre son repas en famille, voulut attendre pour se mettre à table que son lils aîné fût revenu. Armand, mourant de faim et de soif, comme tout chasseur qui a fait son métier, parut médiocrement satisfait de ce retard qu'on lui imposait. Peutêtre craignait-il, à part lui, que la visite à Renonval ne se prolongeât plus longtemps qu'il n'avait été dit. Quoi qu'il en fût, il prit d'abord, pour se donner un peu de patience, un acompte sur le dîner, puis il alla visiter ses chiens et jeter à l'écurie le coup d'oeil du maître, et revint s'étendre sur un canapé, déjà à moitié endormi par la fatigue de la journée, La nuit était venue, et le temps s'était mis à l'orage. Madame de Berville, assise, comme de coutume, devant son métier à tapisserie, regardait la pendule, puis la fenêtre, où ruisselait la pluie. Une demi-heure s'écoula lentement, et bientôt vint l'inquiétude :
— Que fait donc ton frè'^e ? disait la baronne ; il esl impossible qu'à cette heure et par un temps semblable il s'arrête si longtemps en route ; quelque accident lui sera arrivé : je vais envoyer à sa rencontre.
— C'est inutile, répondait Armand ; je vous jure qu'il se porte aussi bien que nous, et peut-être mieux, car, voyant cette pluie, il se sera sans doute fait donner à souper dans quelque cabaret de Noisy, pendant que nous sommes à l'attendre.
L'orage redoublait, le temps se passait; de
guerre Insse, on servit le dîner; mais il fui Uiste et silencieux. Âi niand se reprochait de laisseï- ainsi sa mère dans une incertitude cruelle, et qui lui semblait inutile ; mais il avait donné sa parole. De son côté, madame de Berville voyait aisément, sur le visage de son fils, l'inquiétude qui l'agitait; elle n'en pénétrait pas la cause, mais l'effet ne lui échappait pas. Habituée à toute la tendresse et aux confidences même d'Armand, elle sentait que s'il gardait le silence, c'est qu'il y était obligé. Par quelle raison? Elle l'ignorait, mais elle respectait cette réserve, tout en ne pouvant s'empêcher d'en souffrir. Elle levait les yeux vers lui d'un air craintif et presque suppliant, puis elle écoutait gronder la foudre, et haussait les épaules en soupirant. Ses mains tremblaient, malgré elle, de l'effort qu'elle faisait pour paraître tranquille. A mesure que l'heure avançait, Armand se sentait de moins en moins le courage de tenir sa promesse. Le dîner terminé, il n'osait se lever ; la mère et le fils restèrent longtemps seuls appuyés sur la table desservie, et se comprenant sans ouvrir les lèvres.
Vers onze heures, la femme de chambre de la baronne étant venue apporter les bougeoirs, madame de Berville souhaita le bonsoir à son fils, et se retira dans son appartement pour dire ses prières accoutumées.
— Que fait-il, en effet, cet étourdi garçon? se disait Armand, tout en se débarrassant, pour semetti'a au lit, de son attirail de chasseur. Rien de bien in-
quiétant, cela est probable. Il failles yeux doux à madame de Vernage, et subit le silence imposant de la Bretoniiière. Est-ce bien sûr? Il me sembla qu'à cette beure-ci la Bretonnière doit être dans son coche, en route pour aller se coucher. Il est vrai que Tristan est peut-être en route aussi ; j'en dou le, pourtant; le chemin n'est pas bon, il pleut bien fort pour monter à cheval. D'une autre part, il y a d'excellents litsà Renonval, et une marquise si polie peut certainement offrir un asile à un capitaine surpris par l'orage. Il est probable, tout bien considéré, que Tristan ne reviendra que demain. Cela est fâcheux, pour deux raisons : d'abord, cela inquiète notre mère et puis, c'est toujours une chose dangereuse que ces abris trouvés chez une voisine ; il n'y a rien qui porte moins conseil qu'une nuit passée sous le toit d'une jolie femme, et on ne dort jamais bien chez les gens d^nt on rêve. Quelquefois même, on ne dort pas du tout. Que va-t il advenir de Tristan s'il se prend tout de bon pour cette coquette? Il a du cœur pour deux, mais tant pis. Elle trouvera aisé de le jouer, trop aisé, peut-être, c'est là mon espoir. Elle dédaignera d'en agir faussement envers un si loyal caractère. Mais, après tout, se disait encore Armand, en soufflant sur sa bougie, qu'il revienne quand il voudra, il est beau et brave, il s est tiré d'affaire à Constantine, il s'en tirera à Renonval.
11 y avait longtemps que toute la maison reposait et que le silence régnait dans la campagne, lorsque le bruit des pas d'un cheval se ût entendre sur la
route. Il était deux heures du matin ; une voix impérieuse cria qu'on ouvrît, et tandis que le garçon d écurie levait lourdement, l'une après l'autre, les b rres de fer qui retenaient la grande porte, les cniens se mirent, selon leur coutume, à pousser de longs gémissements. Armand, qui dormait de tout son cœur, réveillé en sursaut, vit tout à coup devant lui son frère tenant un flambeau et enveloppé d'un manteau dégouttant de pluie.
— Tu rentres à cette heure-ci ? lui dit-il ; il est bien tard ou bien matin.
Tristan s'approcha de lui, lui serra la main, et lui dit, avec l'accent d'une colère presque furieuse :
— Tu avais raison, c'est la dernière des femmes, et je ne la reverrai de ma vie.
Après quoi il sortit brusquement.
Malgré toutes les questions, toujtes les instances que put faire Armand, Tristan ne voulut donner à son frère aucune explication des étranges paroles, qu'il avait prononcées en rentrant. Le lendemain^ il annonça à sa mère que ses affaires le forçaient d'aller à Paris pour quelques jours, et donna ses ordres en conséquence ; il avait le dessein de partii le soir même.
11 faut convenir, disait Armand, que tu en agis avec moi d'une façon un peu cavalière. Tu me fais la moitié d'une confidence, et tu t'en vas d'un jour à l'autre avec le reste de ton secret. Que veux- tu que je pense de ce départ impromptu?
— Ce qu'il te plaira, répondit Tristan avec une indifférence si tranquille qu'elle semblait n'avoir rien d'emprunté ; tu ne feras qu'y perdre ta peine. J'ai eu un mouvement de colère, il est vrai, pour une bagatelle, une querelle d'amour-propre, une bouderie, comme tu voudras l'appeler. La Bretonnière m'a ennuyé; la marquise était de mauvaise humeur ; l'orage m'a contrarié; je suis revenu je ne sais pourquoi, et je t'ai parlé sans savoir ce que je disais. Je conviendrai bien, si tu veux, qu'il y a un peu de froid entre la marquise et moi ; mais à la première occasion, tu nous verras amis comme devant.
— Tout cela est bel et bon, répliquait Armand, mais tu ne parlais pas hier par énigme, quand tu m'as dit : C'est la dernière des femmes. Il n'y a là mauvaise humeur qui tienne. Quelque chose est arrivé que tu me caches.
— Et que veux-tu qu'il me soit arrivé? demandait Tristan.
A cette question, Armand baissait la tête, et restait muet, car, en pareille circonstance, du moment que son frère se taisait, toute supposition, même faite en plaisantant, couvait être aisément blessante^
Vers le milieu de la journée, une calèche découverte entra dans la cour des Glignets. Un petit homme d'assez mauvaise tournure, à l'air gauche et endimanché, descendit aussitôt de la voiture, baissa lui-même le marchepied et présenta la main à une grande et belle femme, mise simplement et avec goût. C'était madame de Vernage et la Bretonnière qui venaient faire visite à la baronne. Tandis qu'ils montaient le perron, où madame de Berville vint les recevoir, Armand observa le visage de son frère avec un peu de surprise et beaucoup d'attention Mais Tristan le regarda en souriant, comme pour lui dire : Tu vois qu'il n'y a rien de nouveau.
A la tournure aisée que prit la conversation, aux politesses froides, mais sans nulle contrainte, qu'échangèrent Tristan et la marquise, il ne semblait pas, en effet, que rien d'extraordinaire se fût passé la veille. La marquise apportait à madame de Berville, qui aimait les oiseaux, un nid de rougesgorges ; la Bretonnière l'avait dans son chapeau. On descendit dans le jardin et on alla voir la volière. La Bretonnière, bien entendu, donna le bras à la baronne ; les deux jeunes gens restèrent près de madame de Vernage. Elle paraissait plus gaie que de coutume ; elle marchait au hasard de côté el d'autre sans respect pour les buis de la baronne, et tout en se faisant un bouquet au passage :
— Eh bien 1 messieurs, dit-elle, quand chassonsnous?
Armand attendait cette question pour entendre
LE SECRET DE JAVOTTE. Îi5
Tristan annoncer son départ. 11 l'annonça effectiyement du ton le plus calme, mais, en même temps, il fixa sur la marquise un regard pénétrant, presque dur et offensif. Elle ne parut y faire aucune at* lenlion, et ne lui demanda même pas quand il comptait revenir.
— Kn ce cas-là, reprit-elle, monsieur Armand, vous serez le seul représentant desBervilleque nous verrons à Renonval ; car je suppose que nous vous aurons. La Bretonnière dit qu'il a découvert, avec les lunetles de mon garde, une espèce de cochon sauvage à qui la barbe vient comme aux oiseaux les plumes...
— Point du tout, dit la Bretonnière, c'est une sorte de truie chinoise, de couleur noire, appelée lonkin. Lorsque ces animaux quittent la basse-cour et s'habituent à vivre dans les bol-...
— Oui,ditla marquise, ils deviennent farouches, ol, à force de manger du gland, les défenses leur [)0ussent au bout du museau.
— C'est de toute vérité, répondit la Bretonnière, non pas, il est vrai, à la première, ni même à la seconde génération ; mais il me suflit que le fait existe, ajouta-t-il d'un air satisfait.
— Sans doute, reprit madame de Vernage, et si un homme s'avisait de faire comme mesd;imes les lonkines, de s'installer dans une forêt, il en résulterait que ses petits-enfants auraient des cornes sur la tête. Et c'est ce qui prouve, continua-t-elie en frappant de son bouquet sur la main de Tristan,
qu'on a grand tort de faire le sauvage : cela ne réussit à personne.
— Gela est encore vrai, dit la Bretonnière ; la sauvagerie est un grand défaut.
— Elle vaut pourtant mieux, répondit Tristan, qu'une certaine espèce de domesticité.
La Bretonnière ouvrait de grands yeux, ne sachant trop s'il devait se fâcher.
— Oui, dit madame de Berville àla marquise vous avez bien raison. Grondez-moi ce méchant garçon, qui est toujours sur les grands chemins, et qui veut encore nous quitter ce soir pour aller à Paris. Défendez-lui donc de partir.
Madame de Vernage, qui, tout à l'heure, n'avait pas dit un mot pour essayer de retenir Tristan, se Toyant ainsi priée de le faire, y mit aussitôt toute l'insistance et toute la bonne grâce dont elle était capable. Elle prit son plus doux regard et son plus doux sourire pour dire à Tristan qu'il se moquait, qu'il n'avait point d'affaires à Paris, que la curiosité d'une chasse au tonkin devait l'emporter sur tout au monde ; qu'enfin elle le priait officiellement de venir déjeuner le lendemain à Renonval. Tristan répondait à chacun de ses compliments par un de ces petits saints insignifiants qu'ont inventés les gens qui ne savent quoi dire : il était clair que sa patience était mise à une cruelle épreuve. Madame de Vernage n'attendit pas un refus qu elle prévoyait, et, dès qu'elle eut cessé de parler, elle se retourna et s'occupa d'autre chose, exactement <;omme si ello
eùl répété une coînédie et que son rôle eût été fini.
— Que signifie tout cela? se disait toujours Armand. Quel est celui qui en veut à l'autre? Est-ce mon frère? est-ce la Bretonnière? Que vient faire ici la marquise?
La façon d'être de madame de Vernage était, en effet, difficile à comprendre. Tantôt elle témoignait à Tristan une froideur et une indifférence marquées, tantôt elle paraissait le traiter avec plus de familiarité et de coquetterie qu'à l'ordinaire. — Cassez-moi donc cette branche-là, lui disait-elle, cherchez-moi du muguet. J'ai du monde ce soir, je veux être toute en fleurs ; je compte mettre une robe botanique, et avoir un jardin sur la tête.
Tristan obéissait : il le fallait bien. La marquise se trouva bientôt avoir une véritable botte de fleurs, mais aucune ne lui plaisait. — Vous n'êtes pas cou naisseur, disait-elle, vous êtes un mauvais jardinier; vous brisez tout, et vous croyez bien faire parce qi;e vous vous piquez les doigts ; mais ce n'est pas cela, vous ne savez pas choisir.
En parlant ainsi, elle effeuillait les branches, puis les laissait tomber à terre, et les repoussait du pied en marchant, avec ce dédain sans souci qui fait quelquefois tant de mal le plus innocemmentdu monde.
Il y avait au milieu du parc une petite rivière avec
iUn pont de bois qui était brisé, mais dont il restait
tncore quelques planches. La Bretonnière, selon sa
manie, déclara qu'il y avait danger à s'y hasarder,
et qu'il fallait revenir par un autre chemin. La niar-
quise voulut passer, et commençait à prendre les devants, quand la baronne lui représenta qu'en effet ce pont était vermoulu, et qu'elle courait le risque d'une chi te assez grave.
— Bah ! dit madame deVernage. Vous calomniez vos planches pour faire les honneurs de la profondeur de votre rivière ; et si je faisais comme Gondé, qu'est-ce qu'il arriverait donc?
Devant monter à cheval au retour, elle avait à la main une cravache. Elle la jeta de l'autre côté de l'eau, dans une petite île : — Maintenant, messieurs, reprit-elle, voilà mon bâton jeté à l'ennemi. Qui de vous ira le chercher?
— C'est fort imprudent, dit la Bretonnière; cette cravache est fort jolie; la pomme en est très-bien ciselée.
-^ Y aura-t-il du moins une récompense honnête? demanda Armand.
— Fi donc! s'écria la marquise. Vous marchandez avec la gloire! Et vous, monsieur le hussard, ajouta-t-elle en se tournant vers Tristan, qu'est-ce que vous dites? passerez-vous?
Tristan semblait hésiter, non par crainte du danger ni du ridicule, mais par un sentiment de répugnance à se voir ainsi provoqué pour une semblable bagatelle. Il fronça le sourcil et répondit froidement :
— Non, madame.
— Hélas 1 dit madame de Vernage en soupirant, si
mon pauvre Phanor était là, il m'aurait déjà rendu ma cravache.
La Bietonnière, tâtant le pont avec sa canne, le contemplait d'un air de réflexion profonde ; appuyée nonchalamment sur la poutre brisée qui servait de rampe, la marquise s'amusait à faire plier les planches en se balançant au-dessus de l'eau : elle s'élança tout à coup, traversa le pont avec une vivacité et une légèreté charmantes, et se mit à courir dans l'île. Armand avait voulu la prévenir, mais son frère lui prit le bras, et se mettant à marcher à grands pas, l'entraîna à l'écart dans une allée; là, dès que les deux jeunes gens furent seuls :
— La patience m'échappe, dit Tristan. J'espère que tu ne me crois pas assez sot pour me fâcher d'une plaisanterie; mais celte plaisanterie a un motif. Sais-tu ce qu'elle vient chercher ici? Elle vient me braver, jouer avec ma colère, et voir jusqu'à quel point j'endurerai son audace; elle sait ce que signifie son froid persiflage. Misérable cœur! méprisable femme, qui, au lieu de respecter mon silence et de me laisser m'éloigner d'elle en paix, vient promener ici sa petite vanité, et se faire une sorte de triomphe d'une discrétion qu'on ne lui doit pas !
— Explique-toi, dit Armand; qu'y a-t-il?
— Tu sauras tout, car, aussi bien, lu y es intéressé, puisque es mon frère. Hier au soir, pendant que nous causions sur la roule, et que tu me disais tant de mal de cette femme, je suis descendu de che\al au carrefour des Ruuhes. Il y avait à terre
une branche de saule, que tu ne m'as pas vu ramasser; cette branche de saule, c'était madame d« Vernage qui l'avait enfoncée dans le sable, en se promenant le matin. Elle riait tout à l'heure en m'en faisant casser d'autres aux arbres; mais celle-là avait un sens ; elle voulait dire que la gouvernante et les enfants de la marquise étaient allés chez son oncle àBeaumont, quela Bretonnière ne viendrait pas dîner, et que si je craignais d'éveiller les gens en sortant de Renonval un peu plus tard, je pouvais laisser mon cheval chez le bonhomme du Héloy.
— Peste 1 dit Armand, tout cela dans un brin de saule 1
— Oui, et plût à Dieu que j'eusse repoussé du pied ce brin de saule comme elle vient de le faire pour nos fleurs ; mais je te l'ai dit, et tu l'as vu toimême, je l'aimais, j'étais sous le charme. Quelle bizarrerie! Oui! hier encore je l'adorais. J'étais tout amour, j'aurais donné mon sang pour elle, et aujourd'hui...
— Eh bien ! aujourd'hui?
— Écoute; il faut, pour que tu me comprennes, que tu saches d'abord une petite aventure qui m'est arrivée l'an passé. Tu sauras donc qu'au bal de l'Opéra j'ai rencontré une espèce de grisette, de modiste, je ne sais quoi. Je suis venu à faire sa connaissance par un hasard assez singulier. Elle était assise à côté de moi, et je ne faisais nulle attention à elle, lorsque Saint-Aubin, que tu connais, vint me dire bonsoir. Au même instant, ma voisme, comme
LE ^E:RE1 de JAVOTTE. 131
effrayée, cacha sa tête derrière mon épaule; elie me dit à l'oreille qu'elle me suppliait de la tirer 'embarras de lui donner le bras pour faire un tour e foyer je ne pouvais guère m'y refuser. Je me cvai a^ec elle, et je quittai Saint-Aubin. Elle me jonta là-dessus qu'il était son amant, qu'elle avait ^eurde lui, qu'il était jaloux, enfin, qu'elle le fuyait. Je me trouvais ainsi tout à coup jouer, aux yeux de Saint-Aubin, le rôle d'un rival heureux ; car il avait reconnu sa grisette, et nous suivait d'un air mécontent. Que dirai-je? Il me parut plaisant de teprendre àpeu près au sérieux ce rôle que l'occasion m'offrait. J'emmenai souper la petite fille, Saint-Aubin, le lendemain, vint me trouver et voulut se fâcher. Je lui ris au nez, et je n'eus pas de peine à lui faire entendre raison. Il convint de bonne grâce qu'il n'était guère possible de se couper la gorge pour une demoiselle qui se réfugiait au bal masqué pour fuir la jalousie de son amant. Tout se passa en plaisanterie, et rafi"aire fut oubliée ; tu vois que le mal n'est pas grand.
— Non, certes; il n'y a là rierj de bien grave.
— Voici maintenant ce qui arrive. Saint-Aubin, comme tu sais, voit quelquefois madame de Vernage. 11 est venu ici «t à Renonval. Or, cette nuit, au moment même où la marquise, assise près do moi, écoutait do son air de reine toutes les folies qui me passaient par la tête, et essayait, en souriant, cette bague qui. grâce au ciel, est encore à mon doigt, sais-tu ce qu'elle imagine de me dire? que
celle histoire de bal lui a été contée, qu'elle la sait de bonne source, que Saint Aubin adorait celte griselte, qu'il a été au désespoir de l'avoir perdue, qu'il a voulu se venger, qu'il m'a demandé raison, que j'ai reculé, et qu'alors...
Tristan ne put achever. Pendant quelques minutes les deux frères marchèrent en silence.
— Qu'as-tu répondu? dit enQn Armand.
— Je lui ai répondu une chose très simple. Je lui ai dit tout bonnement : « Madame la marquise, un homme qui souffre qu'un autre homme lève la main sur lui impunément s'appelle un lâche, vous le savez très bien. Mais la femme qui, sachant cela, ou le croyant, devient la maîtresse de ce lâche, s'appelle aussi d'un certain nom qu'il estinulile de vous dire. » Là-dessus, j'ai pris mon chapeau.
— Et elle ne t'a pas retenu?
— Si fait, elle a d'abord voulu prendre les choses en riant, et me dire que je me fâchais pour un propos en l'air. Ensuite, elle m'a demandé pardon do m'avoir offensé sans dessein; je ne sais même pas si elle n'a pas essayé de pleurer. A tout cela, je n'ai rien répliqué, sinon que je n'attachais aucune importance à une indignité qui ne pouvait m'atteindre, qu'elle était libre de croire et de penser tout ce que bon lui semblerait, et que je ne me donnerais pas la moindre peine pour lui ôter son opinion. Je suis, lui ai-je dit, soldat depuis dix ans, mes camarades qui me connaissent auraient quelque peine à admettre votre conte, et par con-
séquent je ne m'en soucie qu'autant qu'il faut pour le mépriser.
— Est-ce là réellement ta pensée?
— Y songes-tu? Si je pouvais hésiter à savoir ce que j'ai à faire, c'est précisément parce que je suis soldat que je n'aurais pas deux partis à prendre. Yeux-tu que je laisse une femme sans cœur- plaisanter avec mon honneur, et répéter demain sa misérable histoire à une coquette de son bord, ou à quelqu'un de ces petits garçons à qui tu prétends qu'elle tourne la tête? Supposes-tu que mon, nom, le tien, celui de notre mère, puisse devenir un objet de risée ? Seigneur Dieu 1 cela fait frémir !
— Oui, dit Armand, et voilà cependant les petits badinages pleins de grâce qu'inventent ces dames pour se désennuyer. Faire d'une niaiserie un roman bien noir, bien scandaleux, voilà le bon plaisir de leur cervelle creuse. Mais que comptes-tu faire maintenant?
— Je compte aller ce soir à Paris. Saint-Aubin est aussi un soldat; c'est un brave; je suis loin de croire. Dieu m'en préserve ! qu'un mot de sa part ait jamais pu donner l'idée de cette fable fabriquée par quelque femme de chambre ; mais, à coup sûr, je le ramènerai ici, et il ne lui sera pas plus diflicile de dire tout haut la vérité, qu'il ne me le sera, à moi, de l'entendre. C'est une démarche fâcheuse, pénible, que je ferai là, sans nul doute ; ;'fcst une triste chose que d'aller trouver un camarade, et de lui dire : On m'accuse d'avoir manqué de coeur.
Mais n'importe, en pareille circonstance, tout est juste et doit être permis. Je te le répète, c'est notre nom que je défends, et s'il ne devait pas sortir de là pur comme de l'or, je m'arracherais moi-même la croix que je porte. Il faut que la marquise entende Saint-Aubin lui dire, en ma présence, qu'on lui arépété un sot conte, et que ceux qui l'ont forgé en ont menti. Mais une fois cette explication faite, il faut que la marquise m'entende aussi à mon tour ; il faut que je lui donne bien discrètement, en termes bien polis, en tête-à-tête, une leçon qu'elle n'oublie jamais; je veux avoir le petit plaisir de lui exprimer nettement ce que je pense de son orgueil et de sa ridicule pruderie. Je ne prétends pas faire comme Bussy d'Amboise, qui, après avoir exposé sa vie pour aller chercher le bouquet de sa maîtresse, le lui jeta à la figure : je m'y prendrai plus civilement; mais quand une bonne parole produit son effet, il importe peu comment elle est dite, et je te réponds que d'ici à quelque temps, du moins, la marquise sera moins fîère, moins coquette et moins hypocrite.
— Allons rejoindre la compagnie, dit Armand, et ce soir j'irai avec toi. Je te laisserai faire tout seul, cela va sans dire; mais, si tu le permets, je serai dans la coulisse.
La marquise se disposait à retourner chez elle lorsque les deux frères reparurent. Elle se doutait vraisemblablement qu'elle avait été pour quelque chose dans leur conversation, mais son visage n'en
exprimait rien ; jamais, au contraire, elle n'avait semblé plus calme et plus contente d'elle-même. Ainsi qu'il a été dit, elle s'en allait à cheval. Tristan, faisant les honneurs de la maison, s'approcha pour lui prendre le pied et la mettre en selle. Comme elle avait marché sur le sable mouillé, son brodequin était humide, en sorte que l'empreinte en resta marquée sur le gant de Tristan. Dès que madame de Vernage fut partie, Tristan ôta ce gant, et le jeta à terre :
— Hier, je l'aurais baisé, dit-il à son frère.
Le soir venu, les deux jeunes gens prirent la poste ensemble, et allèrent coucher à Paris. Madame de Berville, toujours inquiète et toujours mdulgente, comme une vraie mère qu'elle était fit semblant de croire aux raisons qu'ils prétendirent avoir pour partir. Dès le lendemain matin, comme on le pense .bien, leur premier soin fut d'aller demander M. de Saint-Aubin, capitaine de dragons, rue Neuve- Saint-Augustin, à l'hôtel garni où il logeait habituellement quand il était en congé.
— Dieu veuille que nous le trouvions ! disait Armand. Il est peut-être en garnison bien loin.
— Quand il serait à Alger, répond:iit Tristan, il faut qu'il parle, ou du moins qu'il écrive; j'y mettrai six mois, s'il le faut, mais je le trouverai, ou il dira pourquoi.
Le garçon de l'hôtel était un Anglais, chose fort commode peut-être pour les sujets de la reine Victoria curieux de visiter Paris, mais assez gê-
nanto pour les Parisiens. A la premièie parole de Tristan, il répondit par l'exclamation la plus britannique :
— Oh!
— Voilà qui est bien, dit Armand, plus impatieii encore que son frère ; mais M. de Saint-Aubin est-il ici ?
— Oh ! no.
— N'est-ce pas dans cette maison qu'il demeure ?
— Oh ! yes.
— Il est donc sorti ?
— Oh ! no !
— Expliquez-vous. Peut- on lui parler?
— No, sir, impossible,
— Pourquoi, impossible ?
— Parce que il tst... Gomment dites-vous?
— Il est mala le?
— Oh! no, il est mort.
Il serait Jirnclîc de peindre l'espèce de consternation qui frappa Tristan et son frère en apprenant la mon de l'homme qu'ils avaient un si gi and désir de retrouver. Ce n'est jamais, quoi qu'on en dise, une chose indifférente que la mort. On ne la brave pas sans courage, on ne la voit pas sans horreur, et il est même dorteux qu'un gros héritage puisse rendre
LE SECRET hE JAYOTTE. 137
rrainient agréable sa hideuse figure, dans le moment où elle se présente. Mais quand elle nous enlève subitement quelque bien ou quelque espérance, quand elle se môle de nos affaires et nous prend dans les mains ce que nous croyons tenir, c'est alors surtout qu'on sent sa puissance, et que l'homme reste muet devant le silence éternel.
Saint-Aubin avait été tué en Algérie, dans une razzia. Après s'être fait raconter, tant bien que mal, par les gens de l'hôtel, les détails de cet événement, les deux frères reprirent tristement le chemin de la maison qu'ils habitaient à Paris.
— Que faire maintenant? dit Tristan ; je croyais n'avoir, pour sortir d'embarras, qu'un mot à dire à un honnête homme, et il n'est plus. Pauvre garçon ! je m'en veux à moi-même de ce qu'un motif d'intérêt personnel se mêle au chagrin que me cause sa mort. C'était un brave et digne officier ; nous avions bivouaqué et trinqué ensemble. Ayez donc trente ans, une vie sans reproche, une bonne tête et un sabre au côté, pour aller vo"= faire assassiner par un Bédouin en embuscade ' Tout est fini, je u'd songe plus à rien, je ne veux pas nroccuper d'un conte quand j'ai à pleurer un ami. (Jiie toutes les marquises du monde disent (;e (|ni ieui* plaira.
— Tun chagrin est juste, répondit Ariii.ind : je le partageet jele respecte ; mais, tout en legrt'ltaiit up ami et en méprisant une coqnelti', il ne faut [murlaut rien oul)lierl Le monde est là, avec sus lois, il ne voit ni ton dédani ni tes iarui-^- il faut lui ré-
iSS LE SECRET DE JAVOTTE.
pondre dans sa langue, ou, tout au moins, l'obliger à se taire.
— Et que veux-tu que j'imagine ? Où veux-tu que je trouve un témoin, une preuve quelconque, un être ou une chose qui puisse parler pour moi? Tu comprends bien que Saint-Aubin, lorsqu'il est venu me trouver pour s'expliquer en galant homme sur une aventure de grisette, n'avait pas amené avec lui tout son régiment. Les choses se sont passées en tête-à-tête; si elles eussent dû devenir sérieuses, certes, alors, les témoins seraient là ; mais nous nous sommes donné une poignée de main, et nous avons déjeuné ensemble ; nous n'avions que faire d'inviter personne.
— Mais il n'est guère probable, reprit Armand, que cette sorte de querelle et de réconciliation soit demeurée tout à fait secrète. Quelques amis communs ont dû la connaître. Rappelle-toi, cherche dans tes souvenirs.
— Et à quoi bon ? quand même, en cherchant bien, je pourrais retrouver quelqu'un qui se souvînt de cette vieille histoire, ne veux-tu pas que j'aille me faire donner par le premier venu une espèce d'attestation comme quoi je ne suis pas un poltron? Avec Saint-Aubin, je pouvais agir sans crainte; tout se demande à un ami. Mais quel rôle jouerais-je, à l'heure qu'il est, en allant dire à un de nos camarades: Vous rappelez-vous une petite fille, un bal, une querelle de l'an passé? On se moquerait de moi, et on aurait raison.
— C'est vrai ; et cependant il est triste de laisser une femme, et une femme orgueilleuse, vindicative et offensée, tenir impunément de méchants propos.
— Oui, cela est triste, plus qu'on ne peut le dire, A une insulte faite par un homme on répond par un coup d'épée. Contre toute espèce d'injure, publique ou non... même imprimée, on peut se défendre; mais quelle ressource a-t-on contre une calomnie sourde, répétée dans l'ombre, à voix basse, par une femme malfaisante qui veut vous nuire? C'est là le triomphe de la lâcheté. C'est là qu'une pareille créature, dans toute la perfidie du mensonge, dans toute la sécurité de l'impudence, vous assassine à coups d'épingle; c'est là qu'elle ment avec tout l'orgueil, toute la joie de la faiblesse qui se venge ; c'est là qu'elle glisse à loisir, dans l'oreille d'un sot qu'elle cajole, une infamie étudiée, revue et augmentée, par l'auteur; et cette infamie fait son chemin, cela se répète, se commente, et l'honneur, le bien du soldat, l'héritage des aïeux, le patrimoine des enfants, est mis en question pour une telle misère !
Tristan parut réfléchir pendant quelque temps, puis il ajouta d'un ton à demi sérieux, à demi plaisant :
— J'ai envie de me battre avec la Brétonnière.
— A propos de quoi ? dit Armand, qui ne put i'empôcher de rire. Que t'a fait ce pauvre diable dans tout cela ?
— Ce qu'il m'a fait, c'est qu'il est très possible qu'il soit au courant de mes afiaires.Il est r\ssea
dans les initiés, et passablement curieux de sa nature; je ne serais pas du tout surpris que la marquise le prît pour confident.
— Tu avoueras du moins que ce n'est pas sa faute si on lui raconte une histoire, et qu'il n'en est pas responsable.
— Bah ! et s'il s'en fait l'éditeur? Cet homme-là, qui n'est qu'une mouche du coche, est plus jaloux cent fois de madame de Vernage que s'il était son mari ; et, en supposant qu'elle lui récite ce beau roman inventé sur mon compte, crois-tu qu'il s'am.use à en garder le secret?
— A la bonne heure, mais encore faudrait-il ôtre sûr d'abord qu'il en parle, et même, dans ce cas-là, j ' ne vois guère qu'il puisse être juste de chercher querelle à quelqu'un parce qu'il répète ce qu'il a entendu dire. Quelle gloire y aurait-il d'ailleurs à faire peur à la Bretonnière? Il ne se battrait certainement pas, et, franchement, il serait dans son droit.
— Il se battrait. Ce garçon-là me gêne ; il est ennuyeux, il est de trop dans ce monde.
— En vérité, mon cher Tristan, tu parles comme unhomme qui ne sait à qui s'en prendre. Ne dirait-on pas, à t'entendre, que tu cherches une affaire d'honneur pour rétablir ta réputation, ou que tu as besoin d'une balafrepour la montrer à ta maîtresse, comme un étudiant allemand?
— Mais aussi c'est que je me trouve dans une situation vraim 3ût intolérable. On m'accuse, on me
LE SECRir DE JAVOTTE, 14<
déshonore, et je n'ai pas un moyen de me vcngiT? Si je croyais réellement...
Les deux jeunes gens passaient en cet instant sur le boulevard, devant la boutique d'un bijoutier. Tristan s'arrêta de nouveau, tout à coup, pour regarder un bracelet placé dans l'étalage.
— Voilà une chose étrange, dit-il.
— Qu'est-ce que c'est? veux-tu te battre aussi avec la fille de comptoir?
— Non pas, mais tu me conseillais de chercher dans mes souvenirs. En voici un qui se présente. Tu vois bien ce bracelet d'or qui, du reste, n'a rien de merveilleux: un serpent avec deux turquoises. Dans le moment de ma dispute avec Saint-Aubin, il venait de commander, chez ce même marchand, dans cette boutique, un bracelet comme celui-là, lequel bracelet était destiné à cette griselte dont il s'occupait, et qui avait failli nous brouiller; lorsque, après notre querelle vidée, nous eûmes déjeuné i^i.^emble: « Parbleu, me dit-il en riant, tu viens de m'enlever « la reine de mes pensées à l'instan où je me dispo- « sais à lui faire un cadeau; c'élaitnn petit bracelet « avec mon nom gravé en dedans ; mais, ma foi, elle « ne l'aura pas. Si tu veux le lui donner, je te le « cède ; pui'^quetu es le préféré, il faut que tu payes « ta bienvenue. — Faisons mieux, répoiidis-je ,' « soyons de moitié dans l'envoi que tu comptais lui « faire. — Tu as raison, reprit-il; mon nom est déjà « sur la plaque, il faut que le t en y soit gravé aussi, « et, en signe de bonne amitié, nous y ferons ajou-
« ter la date. » Ainsi fat dit, ainsi fut fait. La date et les deux noms, écrits sur le bracelet, furent envoyés à la demoiselle, et doivent actuellement exister quelque part en la possessioK de mademoiselle Javotte (c'est lenom denotre héroïne), àmoins qu'elle ne l'ait vendu pour aller dîner.
— A merveille ! s'écria Armand ; cette preuve qne lu cherchais est toute trouvée. Il faut maintenant que ce bracelet reparaisse. Il faut que la marquise voie les deux signatures, et le jour bien spécifié. Il faut que mademoiselle Javotte elle-même témoigne au besoin de la vérité et de l'identité de la chose. N'en est-ce pas assez pour prouver clairement que rien de sérieux n'a pu se passer entre Saint- Aubin et toi? Certes, deux amis qui, pour se divertir font un pareil cadeau à une femme qu'ils se disputent, ne sontpasbienencolèrel'un contre l'autre, et il devient alors évident...
— Oai,toutcelaesttrès-bien,ditTristan;tatête va plus vite qye la mienne ; mais pour exécuter cette grande entreprise, ne vois-tu pas qu'avant de retrouver ce bracelet si précieux, il faudrait commencer par retrouver Javotte? Malheureusement ces deux découvertes semblent également difficiles. Si, d'un côté, la jeune personne est sujette à perdre ses nippes, elle est capable, d'une autre part, de s'égarer fort elle-même. Chercher, après un an d'intervalle, une grisette perdue sur le pavé de Paris, et, dans le tiroir de cette grisette, un gage d'amour fabriqué" en métal, cela me paraît au-dessus de la puissance
humaine; c'est un rêve impossible à réaliser.
— Pourquoi? reprit Armand ; essayons toujours. Vois comme le hasard, de lui-même, te fournit l'inilice qu'il te fallait: tu avais oublié ce bracelet; il te le met presque devant les yeux, ou, du moins, iJ te le rappelle. Tu cherchais un témoin, le voilà, il est irrécusable ; ce bracelet dit tout, ton amitié pour Saint-Aubin, son estime pour toi, le peu de gravité de l'affaire. La Fortune est femme, mon cher; quand elle fait des avances, il faut en profiter. Penses-y, tu n'as que ce moyen d'imposer silence à madame de Vernage ; mademoiselle Javotte et son serpentin bleu sont ta seule et unique ressource. Paris est grand, c'est vrai, mais nous avons du temps. Ne le perdons pas ; et d'abord, où demeurait jadis cette demoiselle?
— A te dire vrai, je n'en sais plus rien ; c'était, je crois, dans un passage, une espèce de square^ de cité.
— Entrons chez le bijoutier, et questionnons-le. Les marchands ont quelquefois une mémoire incroyable ; ils se souviennent des gens après des années, surtout de ceux qui ne les payent pas très bien.
Tristan se laissa conduire par son frère ; tous deux entrèrent dans la boutique. Ce n'était pas une ciiose facile que de rappeler au marchand un objet de peu de valeur acheté chez lui il y avait longtemps. Il ne l'avait pourtant pas oublié, à cause de la singularité des deux noms réunig:
— Je me souviens, en effet, dit-il, d'un petit bracelet que deux jeunes gens m'ont commandé l'hivei dernier, et je reconnais bien monsieur. Mais quan» à savoir où ce bracelet a été porté, et à qui, je n'en peux rien dire.
— C'était à une demoiselle Javotte, dit Armand, qui devait demeurer dans un passage.
— Attendez, reprit le bijoutier. Il ouvrit son livre, le feuilleta, réfléchit, se consulta, et finit par dire : « C'est cela même; mais ce n'est point le nom de Javotte que je trouve sur mon livre. C'est le nom de madame de Monval cité Bergère, 4. »
— Vous avez raison, dit Tristan, elle se faisait jppeler ainsi; ce nom de Monval m'était sorti de la tête; peut-être avait-elle le droit de le porter, car son titre de JavoUe n'était, je crois, qu'un sobriquet Travaillez-vous encore quelquefois pour elle? vous a-t-elle acheté autre chose?
— Non, monsieur; elle m'a vendu, au contraire, une chaîne d'argent cassée qu'elle avait.
— Mais point de bracelet?
— Non, monsieur.
— Va pour Monval, dit Armand; grand merci, monsieur. Et quant à nous, en route pour la cité Bergère.
— Je crois, dit Tristan en quittant le bijoutier, qu'il serait bon de prendre un fiacre. J'ai quelque peur que madame de Monval n'ait changé plusieurs fois de domicile, et que notre course ne soit longue.
lE SECRET DE JAVOTTE. 145
Celte prévision était fondée. La portière de la cité Bergère apprit aux deux frères que madame de MoRval avait déménagé depuis longtemps, qu'elle s'appelait à présent mademoiselle Durand, ouvrière en robes, et qu'elle demeurait rue Saint-Jacques.
— Est-elle à son aise? a-t-elle de quoi vivre? demanda Armand, poursuivi par la crainte du bracelet vendu.
— Oh ! oui, monsieur, elle fait beaucoup de dépense ; elle avait ici un logement complet, des meubles d'acajou et une batterie de cuisine. Elle voyait beaucoup de militaires, toutes personnes décorées et très comme il faut. Elle donnait quelquefois de très jolis dîners qu'on faisait venir du café Vachette. Tous ces messieurs étaient bien gais, et il y en avait un qui avait une bien belle voix ; il chantait comme un vrai artiste de l'Académie. Du reste, monsieur, il n'y a jamais eu rien à dire sur le compte de madame de Monval. Elle étudiait aussi pour être artiste; c'était moi qui Taisais son ménage, et elle ne sortait jamais qu'en citadine.
— Fort bien, dit Armand ; allons rue Saint Jacques.
— Mademoiselle Durand ne loge plus ici, répondit la seconde portière, il y a six mois qu'elle s'en est allée, et nous ne savons guère trop où elle est. Le ne doit pas être dans un palais, car elle n'est pas partie en carrosse, et elle n'emportait pas grand'* chose.
— Est-ce qu'elle menait une vie malheureuse?
— Oh ! mon Dieu, une vie bien pauvre. Elle n'était guère à l'aise, cette demoiselle. Elle de-meurait là au fond de l'allée, sur la cour, derrière la fruitière. Elle travaillait toute la sainte journée; elle ne gagnait guère, et elle avait bien du mal. Elle allait au marché le matin, et elle faisait sa soupe elle-même sur un petit fourneau qu'elle avait. On ne peut pas dire qu'elle manquait de soin, mais cela sentait toujours les choux dans sa chambre. Il y a une dame en deuil qui est venue, une de ses tantes, qui l'a emmenée ; nous croyons qu'elle s'est mise aux sœurs du Bon-Pasteur. La lingère du coin vous dira peut-être cela ; c'était elle qui l'employait.
— Allons chez la lingère, dit Armand; mais les choux sont de mauvais augure.
Le troisième renseignement recueilli sur Javotte ne fut pas d'abord plus satisfaisant que les deux premiers. Moyennant une petite somme que sa famille avait trouvé moyen de fournir, elle était entrée, en effet, au couvent des sœurs du Bon-Pasteur, et y avait passé environ trois mois. Gomme sa conduite était bonne, la protection de quelques personnes charitables l'avait fait admettre par les sœurs, qui lui montraient beaucoup de bonté et qui n'avaient qu'à se louer de son obéissance. Malheureusement, disait la lingère, cette pauvre enfant a une tôte si vive qu'il ne lui est pas possible de rester en place. C'était une grande faveur pour elle que d'avoir été reçue comme pensionnaire par
les religieuses. Tout le monde disait du bien d'elle et elle remplissait régulièrement ses devoirs de re ligion, en même temps qu'elle travaillait très biencar c'est une bonne ouvrière. Mais tout d'un coup sa tête est partie ; elle a demandé à s'en aller. Vous comprenez, monsieur, que dans ce temps-ci un couvent n'est pas une prison; on lui a ouvert les portes, et elle s'est envolée.
— Et vous ignorez ce qu'elle est devenue?
— Pas tout à fait, répondit en riant la lingère. Il y a une de mes demoiselles qui l'a rencontrée au Ranelagh. Elle se fait appeler maintenant Amélina Rosenval. Je crois qu'elle demeure rue deBréda, et qu'elle est figurante aux Folies-Dramatiques.
Tristan commençait à se décourager. — Laissons tout cela, dit-il à son frère. A la tournure que prennent les choses, nous n'en auronsjamais fini. Qui sait si mademoiselle Durand, madame de Monval, madame Rosenval, n'est pas en Chine ou à Quimper- Corentin?
— Il faut y aller voir, disait toujours Armand. Nous avons trop fait pour nous arrêter. Qui te dit que nous ne sommes pas sur le point de découvrir notre voyageuse? Ouvrière ou artiste, nonne ou figurante, je la trouverai. Ne faisons pas comme cet homme qui avait parié de traverser pieds nus un bassin gelé au mois de janvier, et qui, arrivé à moitié chemin, trouva que c'était trop froid, et revint sur ses pas.
Armand avait raison cette fois. Madame Rosenval
en personne fut dccouverle rue de Bréda ; mais il ne s'agissait plus à cette nouvelle adresse du couvent, ni des choux, ni du Ranelagh. De figurante qu'elle élaitnaguère, madame Rosenvalétaitdevenue tout à coup, parla grâce du hasard et d'un ancien préfet, personnage important et protecteur des arts, prima donna d'un théâtre de province. Elle habitait depuis quelque temps une assez grande ville du midi de la France, oùson talent, nouvellement découvert, mais gcnéreusemenlencouragé, faisait les délices des connaisseurs du lieu et l'admiration de la garnison. Elle se trouvait à Paris en passant, pour contracter, si faire se pouvait, un engagement dans la capitale. On dit aux deux jeunes gens, ilestvrai, qu'onne savait pas s'ils pourraient être reçus ; mais ils furent introduitspar une femme de chambre dans un appartement assez riche, d'un goût peu sévère, orné de statuettes, de glaces et de cartons-pâtes, à peu près comme un café. La maîtresse du lieu était à sa toilette ; elle fit dire qu'on attendît, et qu'elle allait recevoir M. de Berville.
— A présent, jeté laisse, dit Armand à son frère; tu vois que nous sommes venus à bout de notre campagne. C'est à toi de faire le reste; décide madame Rosenval à te rendre ton bracelet ; qu'elle l'accompagne d'un mot de sa main qui donne plus de poids à cette restitution; reviens armé de cette preuve authentique, et moquons-nous de la marquise.
Armand sortit sur ces paroles, et Tristan resta seul à se promener dans le somptueux salon de Javotte.
Il y était depuis un quart d'heure, lorsque la porte de la chambre à coucher s'ouvrit. Un gros et grand monsieur, à la démarche grave, à la tète giisunnante, portant des lunettes, une chaîne, un binocle et des breloques de montre, le tout en or, s'avança d'un air affable et majestueux : — Monsieur, dit-^1 à Tristan, j'apprends que vous êtes le parent de madame Rosenval. Si vous voulez prendre la peine d'entrer, elle vous attend dans son cabinet.
Il fit un léger salut et se retira.
— ï*-su j se dit Tristan, il paraît que Javotte vo«* à présent meilleure compagnie que dans l'allée de la rue Saint-Jacques.
Soulevant une portière de soie chamarrée, que lui avait indiquée le monsieur aux lunettes d'or, il pénétra dans un boudoir tendu en mousseline rose, où madame Rosenval, étendue sur un canapé, le reçut d'un air nonchalant. Comme on ne retrouve jamais sans plaisir une femme qu'on a aimée, fût-ce Amélina, fût-ce même Javotte, surtout lorsque l'on s'est donné tant de peine pour la chercher, Tristan baisa avec empressement la main fort blanche de sou ancienne conquête, puis il prit place à côté d'elle, et débuta, comme cela se devait, par lui faire ses compliments sur ce qu'elle était embellie, qu'il la revoyait plus charmante que jamais, etc.. (toutes choses qu'on dit à toute femme qu'on retrouve, fût-elle devenue plus laide qu'un péché mortel):
— Permettez-moi, ma chère, ajouta-t-il, de vous féhciter sur l'heureux changement qui me semble
s'être opéré dans vos petites affaires. Vous êtes logée ici comme un grand seigneur.
— Vous serez donc toujours un mauvais plaisant, monsieur de Berville? répondit Javotte ; tout cela est fort simple; ce n'est qu'un pied à-terre; mais je me fais arranger quelque chose là-bas, car vous savez que je perche au diable.
— Oui, j'ai appris que vous étiez au théâtre.
— Mon Dieu, oui, je me suis décidée. Vous savei que la grande musique, la musique sérieuse, a été l'occupation de toute ma vie. M. le baron, que vous venez de voir, je suppose, sortant d'ici, et qui est un de mes bons amis, m'a persécutée pour prendre un engagement. Que voulez-vous? je me suis laissé faire. Nous jouons toutes sortes de choses, le drame, le vaudeville, l'opéra
— On m'a dit cela, reprit Tristan, mais j'ai à vous parler d'une affaire assez sérieuse, et, comme votre temps doit être précieux, trouvez bon quejemehâte de profiter de l'occasion que j'ai de vous faire jmes confidences. Vous souvenez-vous d'un certain bracelet
Tout en parlant, Tristan, par distraction, jeta les yeux sur la cheminée: la première chose qu'il y remarqua fut la carte de visite de la Bretonnière, accrochée à la glace.
— Est-ce que vous connaissez ce personnage-là? demanda-t-il avec surprise.
— Oui ; c'est un ami du baron ; je le vois de temps en temps, et je crois même qu'il dîne à la maison
LE SECRET DE JAVOTTB. loi
aujourd'hui. Mais, de grâce, continuez doue, je vous en prie, et je vous écoute.
Il y aurait peut-être pour le philosophe ou pour le psychologue, comme on dit, une curieuse étude à faire sur le chapitre des distractions. Supposez un homme qui est en train de parler des choses qui le touchent le plus à la personne dont il a le plus à craindre ou à espérer, à un avocat, à une femme ou à un ministre. Quel degré d'influence exercera sur lui une épingle qui le pique au milieu de son discours,une boutonnière qui se déchire, un voisin qui se met à jouer de la flûte ? Que fera un acteur,»récitant une tirade, et apercevant tout à coup un de ses créanciers dans la salle? Jusqu'à quel point, enfin, peut-on parler d'une chose, et en même temps penser à une autre ?
Tristan se trouvait à peu près dans une situation de ce genre. D'une part, comme il l'avait dit, le temps pressait; le monsieur à lunettes d'or pouvait reparaître à tout moment. D'ailleurs, dans l'oreille d'une femme qui vous écoute, il y a une mouche qu'il faut prendre au vol ; dès qu'il n'est plus trop tôt avec elle, presque toujours il est trop tard. Tristan attachait assez de prix à ce qu'il veinait demander à
Javolle pour y emploj 3r toute son éloquence. Plus la démarche qu'il faisait pouvait sembler bizarre et extraordinaire, plus il sentait la nécessité de la terminer promptement. Mais, d'une autre part, il avait devant les yeux la carte de la Bretonnière, ses regards ne pouvaient s'en détacher ; et, tout en poursuivant l'objet de sa visite, il se répétait à luimôme : Je retrouverai donc cet homme là partout?
— Enfin, que voulez-vous? dit Javotte. Vous êtes distrait comme un poëte en couches.
Il va sans dire que Tristan ne voulait point parler de son motif secret, ni prononcer le nom de la marquise.
— Je ne puis rien vous expliquer, répondit-il. Je ne puis que vous dire une seule chose, c'est que TOUS m'obligeriez infiniment en me rendant le bracelet que Saint-Aubin et moi nous vous avons donné, s'il est encore en votre possession.
— Mais, qu'est-ce que vous Youlez en faire?
— llien qui puisse vous inquiéter; je vous en donne ma parole.
— Je vous crois, Berville, vous êtes homme d'honneur. Le diable m'emporte, je vous crois.
(Madame Rosenval, dans ses nouvelles grandeurs, avaiî conservé quelques expressions qui sentaient encore un peu les choux.)
— Je suis enchanté, dit Tristan, que vous ayez de mo' un si bon souvenir . vous n'oubliez pas vos amis.
— Oublier mes amisi jamais. Vous m'avez vue dans le monde quand j'étais sans le sou, je me plais à le reconnaître. J'avais deux paires de bas à jour qui se succédaient l'une à l'autre, et je mangeais la soupe dans une cuillère de bois. Maintenant je dîne dans de l'argent massif avec un laquais par derrière et plusieurs dindons par devant; mais mon cœur est toujours le. même. Savez-vous que dans notre jeune temps nous nous amusions pour de bon? A présent je m'ennuie comme un roi. Vous souvenez-vous d'un jour... à Montmorency... Non, ce n'était pas vous, je me trompe ; mais c'est égal c'était charmant. Ah! les bonnes cerises! et ces côtelettes de veau que nous avons mangées chez le père Duval, au Château de la Chasse, pendant que le vieux coq, ce pauvre Coco, picotait du pain sur la table ! Il y a eu pourtant deux Anglais assez bêtes pour faire boire de l'eau-de-vie à ce pauvre animal, et il en est mort. Avez-vous su cela?
Lorsque Javotte parlait ainsi à peu près naturellement, c'était avec une volubilité extrême; mais quand ses grands airs la reprenaient, elle se mettait tout à coup à traîner ses phrases avec un air de rêverie et de distraction.
— Oui, vraiment, continua-t-elle d'une voix de duchesse enrhumée, je me souviens toujours avec plaisir de tout ce qui se rattache au passé.
— C'est à merveille, ma chère Amélina; mais, répondez, de grâce, à mes questions. Avez-vous conservé ce bracelet ?
i:i4 LE SECRET DE JAVOTTE.
— Quel bracelet, Berville? qu'est-ce que vous voulez dire?
— Ce bracelet que je vous redemande, et que Saint-Aubin et moi nous vous avions donné?
— Fi donc! redemander un cadeau I c'est bien peu gentilhomme, mon cher.
— Il ne s'agit point ici de gentilhommerie. Je vous l'ai dit, il s'agit d'un service fort important que vous pouvez me rendre. Réfléchissez, je vous en conjure, et répondez-moi sérieusement. Si ce n'est que le bracelet qui vous tient au cœur, je m'engage bien volontiers à vous en mettre un autre à chaque bras, en échange de celui dont j'ai besoin.
— C'est fort galant de votre part.
— Non, ce n'est pas galant, c'est tout simple. Je ne vous parle ici que dans mon intérêt.
— Mais d'abord, dit Javotte en se levant et en jouant de l'éventail, il faudrait savoir, comme je vous disais, ce que vous en feriez de ce bracelet. Je ne peux pas me fier à un homme qui n'a pas lui-même confiance en moi. Voyons, contez-moi un peu vos afi'aires. Il y a quelque femme, quelque tricherie là-dessous. Tenez, je parierais que c'est quelque ancienne maîtresse à vous ou à Saint- Aubin, qui veut me dépouiller de mes ustensiles de ménage. Il y a quelque brouille, quelque jalousie, quelque mauvais propos; allons, parlez donc.
— S'il faut absolument vous dire mon motif, répondit Tristan, voulant se débarrasser de ce»
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questions, la vérité est que Saint-Aubin est mort; nous étions fort liés, vous le savez, et je désirerais garder ce bracelet où nos deux noms sont écrits ensemble.
— Bah! quelle histoire vous me fabriquez là 1 Saint-Aubin est mort? Depuis quand?
— 11 est mort en Afrique, il y a peu de temps.
— Vrai? Pauvre garçon! je l'aimais bien aussi. C'était un gentil cœur, et je me souviens que dans le temps il m'appelait sa beauté rose. « Voilà ma beauté rose, » disait-il : je trouve ce nom-là très joli. Vous rappelez-vous comme il était drôle un jour que nous étions à Ermenonville, et que nous avions tout cassé dans l'auberge? Il ne restait seulement plus une assiette. Nous avions jeté les chaises par les fenêtres à travers les carreaux, et le matin, tout justement, voilà qu'il arrive une grande longue famille de bons provinciaux qui venaient visiter la nature. 11 ne se trouvait plus une tasse pour leur servir leur café au lait.
— Tète de folle 1 dit Tristan; ne pouvez-vous, une fois par hasard, faire attention à ce que l'on vous dit. Avez-vous mon bracelet, oui ou non?
— Je n'en sais rien du tout, et je n'aime pas les propositions faites à bout pourtant.
— Mais vous avez, je le suppose, un coffre, un tiroir, un endroit quelconque à mettre vos bijoux? Ouvrez-moi ce tiroir ou ce coffre; je ne vous en demande pas davantage.
Javotte sembla un peu réfléchir, se rassit près de Iristan, et lui prit la main :
— Écoutez, dit-elle, vous concevez que si ce bracelet vous est nécessaire, je ne tiens pas à une pareille misère. J'ai de l'amitié pour vous, Berville; il n'y a rien que je ne fisse pour vous obliger. Mais vous comprenez bien aussi que ma position m'impose des devoirs. Il est possible que, d'un jour à l'autre, j'entre à l'Opéra dans les chœurs. M. le baron m'a promis d'y employer toute son influence. Un ancien préfc.t, comme lui, a de l'empire sur les ministres, et M. de la Bretonnière, de son côté...
— La Bretonnière? s'écria Tristan impatienté; et que diantre fait-il ici? Apparemment qu'il trouve moyen d'être en même temps à Paris et à la campagne. Il ne nous quitte pas là- bas, et je le retrouve chez vous!
— Je vous dis que c'est un ami du baron. C'est un homme fort distingué que M. de la Bretonnière. Il est vrai qu'il a une campr.gne près de la vôtre, et qu'il va souvent chez une personne que vous connaissez probablement, une marquise, une comtesse, je ne sais plus son nom.
— Est-ce qu'il vous parle d'elle? Qu'est-ce que cela veut dire?
— Certainement, il nous parle d'elle. Il la voit tous les jours, pas vrai? Il a son couvert à sa table ; elle s'appelle Vernage, ou quelque chose comme ça ; on suit ce que c'est, entre nous soit dit, que les
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Toisins elles voisines... Eh bien 1 qu'est-ce que vous avez donc ?
— Peste soit du fat 1 dit Tristan, prenant la carte de la Bretonnière et la froissant entre ses doigts. Il faut que je lui dise son fait un de ces jours.
— Oh ! Oh I Berville, vous prenez fou, mon cher. La Vernage vous touche, je le vois. Eh bien! tenez, faisons l'échange. Votre confidence pour mon bracelet.
— Vous l'avez donc, ce bracelet ?
— Vous l'aimez donc, cette marquise ?
— Ne plaisantons pas. L'avcz-vous?
— Non pas, je ne dis pas cela. Je vous répète que ma position...
— Belle position! Vous moquez-vous des gens ! Quand vous iriez à l'Opéra, et quand vous seriez figurante à vingt sous par jour...
— Figurante ! s'écria Javotte en colère. Pour qui me prenez-vous, s'il vous plaît ! Je chanterai dans les chœurs, savez-vous !
— Pas plus que moi ; on vous prêtera un maillot et une toque, et vous irez en. procession derrière la princesse Isabelle ; ou bien on vous donnera le dimanche une petite gratification pour vous enlever au bout d'une poulie dans le ballet de la Sylphide. Qu'est-ce que vous entendez avec votre position.
— J'entends et je prétends que, pour rien au monde, je ne voudrais que M. le baron pût voir mon nom môle à une mauvaise affaire. Vous V03 ez
bien que, pour vous recevoir, j'ai dit que vous étiex mon parent. Je ne sais pas ce que vous ferez de ce bracelet, moi, et il ne vous plaît pas de me le dire. M. le baron ne m'a jamais connue que sous le noDf de madame de Rosenval ; c'est le nom d'une terr que mon père a vendue. J'ai des maîtres, moï , cher, j'étudie, et je ne veux rien faire qui compromette mon avenir.
Plus l'entretien se prolongeait, plus Tristan souffrait de la résistance et de l'étrange légèreté de Javotte. Évidemment le bracelet était là, dans cette chambre peut-être ; mais où le trouver ? Tristan se sentait par moment l'envie de faire comme les voleurs, et d'employer la menace pour parvenir à son but. Un peu de douceur et de patience lui semblait pourtant préférable :
— Ma brave Javotte, dit-il, ne nous fâchons pas. Je crois fermement à tout ce que vous me dites. Je ne veux non plus, en aucune façon, vous compromettre ; chantez à l'Opéra, tant que vous voudrez, dansez môme, si bon vous semble. Mon intention n'est nullement...
— Danser 1 moi qui ai joué Gélimène I oui, mon petit, j'ai joué Gélimène à Belleville, avant de partir pour la province ; et mon directeur, M. Poupinel, qui a assisté à la représentation, m'a engagée tout de suite pour les troisièmes Dugazons. J'ai été ensuite seconde grande première coquette, premier rôle marqué, et forte première chanteuse; et c'est Brochard lui-même, qui est ténor léger,
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qui m'a fait résilier, et Gustave, qui est Lamelle, a voyagé avec moi en Auvergne. Nous faisions quatre ou cinq cents francs avec la Tour de ^esle Qi Adolphe et Clara, nous ne jouions que ces deux pièces-là partout. Si vous croyez que je vais danser i
— Ne nous fâchons cas. ma belle, je vous en conjure.
— Savez -vous que j'ai joué avec Frederick? Oui, j'ai joué avec Frederick, en province, au bénéfice d'un homme de lettres. Il est vrai que je n'avais pas un grand rôle ; je faisais un page dans Lucrèce Borgi'a, mais toujours j'ai joué avec Frederick.
— Je n'en doute pas, vous ne danserez point; je vous supplie de m'excuser ; mais, ma chère, le temps se passe, et vous répondez à beaucoup de choses, excepté à ce que je vous demande. Finissons-en, s'il est possible. Dites-moi: voulez-vous me permettre d'aller à l'instant même chez Fossin, d'y prendre un bracelet, une chaîne, une bague, ce qui vous amusera, ce qui pourra vous plaire, de vous l'envoyer ou de vous le rapporter, selon votre fantaisie; en échange de quoi vous me renverrez ou vous me rendrez à moi-même cette bagatelle que je vous demande, et à laquelle vous ne tenez pas sans doute?
— Qui sait? dit Javotte d'un ton radouci; nous autres, nous tenons àpeu de chose ; et je suis comme cela, j'aime mes effets.
— Mais ce bracelet ne vaut pas dix louis, et apparemment, ce n'est pas ce qu'il y a d'écrit dessus qui vous le rend précieux
La vanité masculine, d'une part, et la coquetterie féminine, d'une autre, sont deux choses si naturelles et qui retrouvent toujours si bien leur compte, que Tristan n'avait pu s'empêcher de se rapprocher de Javotte en faisant cette question. Il avait entouré doucement de son bras la jolie taille de son ancienne amie, et Javotte, la tête penchée sur son éventail, souriait en soupirant tout bas, tandis que la moustache du jeune hussard effleurait déjà ses cheveux blonds; le souvenir du passéet l'idée d'un bracelet neuf lui faisaient palpiter le cœur.
— Parlez, Tristan, dit-elle, soyez tout à fait franc. Je suis bonne fille; n'ayez pas peur. Dites-moi où ira mon serpeiitin bleu.
— Eh bien ! mon enfant, réponditlejeunehomme, je vais tout vous avouer; je suis amoureux.
— Est-elle belle?
— Vous êtes plus jolie, elle est jalouse, elle veut ce bracelet ;-il lui est revenu, je ne sais comment, que je vous ai aimée...
— Menteur 1
— Non, c'est la vérité ; vous étiez, ma chère, voui êtes encore si parfaitement gentille, fraîche et coquette, une petite fleur ; vos dents ont l'air de perlei tombées dans une rose; vos yeux, votre pied...
— Eh bien ! dit Javotte, soupirant toujours.
— Eh bien! reprit Tristan, et notre bracelet?
— Javotte se préparait peut- être à répondre de sa voix la plus tendre: « Eh bien! mon ami, allez chez Fossin, » lorsqu'elle s'écria tout à coup:
LE SECRET DE JAVOTTB. li l
— Prenez garde, vous m*égratignez !
La carte de visite de la Bretonnière était encore dans la main de Tristan, et le coin du carton corné avait, en effet, touché l'épaule de madame Rosenval. Au même instant, on frappa doucement à la porte ; la tapisserie se souleva, et la Bretonnière lui-même entra dans la chambre.
— Pardieu, monsieur, s'écria Tristan, ne pouvant contenir un mouvement de dépit, vous arrivez comme mars en carême.
— Comme Mars en toute saison, dit la Bretonnière, enchanté de son calembour.
— On pourrait voir cela, reprit Tristan.
— Quand il vous plaira, dit la Bretonnière.
— Demain, vous aurez de mes nouvelles.
Tristan se leva, prit Javotte à part: — Je compte
sur vous, n'est-ce pas? lui dit-il à voix basse; dans une heure, j'enverrai ici.
— Puis il sortit, sans plus de façon,. en répétant encore: A demain.
— Que veut dire cela? demanda Javotte.
— Ma foi, je n'en sais rien, dit la Bretonnière.
Armand, comme on le pense bîeti, avait attendu Impatiemment le retour de son frère, afin d'appren-
dre le résultat de l'entrelien. avec Javoite. Tristan rentra chez lui tout joyeux:
— Victoire 1 mon cher, s'écria-t-il: nous avoni gagné la bataille, et mieux encore, car nous aurons demain tous les plaisirs du monde à la fois.
— Bahl dit Armand; qu'y a-t-il donc? tu as un air de gaieté qui fait plaisir à voir,
— Ce n'est pas sans raison ni sans peine. Javotte a hésité ; elle a bavardé ; elle m'a fait des discours à dormir debout ; mais enfin elle cédera, j'en suis certain; je compte sur elle. Ce soir, nous aurons mon bracelet, et demain matin, pour nous distraire, nous nous battrons avec la Bretonnière.
— Encore ce pauvre homme ! Tu lui en veux donc beaucoup?
— Non, en vérité, je n'ai plus de rancune contre lui. Je l'ai rencontré, je l'ai envoyé promener, je lui donnerai un coup d'épée, et je lui pardonne.
— Où l'as-tu donc vu? chez ta belle?
— Eh mon Dieu, oui ; ne faut-il pas que ce monsieur-là se fourre partout?
— Et comment la querelle est-elle venue?
— Il n'y a pas de querelle; deux mots, te dis-je, une misère ; nous en causerons. Commençons maintenant par aller chez Fossin acheter quelque chose pour Javotte, avec qui je suis convenu d'un échange; car on ne donne rien pour rien quand on s'appelle Javotte, et même sans cela.
— Allons, dit Armand, je suis ravi comme toi que tu sois parvenu à ton but et que tu aies de quoi
LE SECRET CE JAVOTTE. 16i
confondre ta marquise. Mais, chemin faisant, mon ^her ami, réfléchissons, je t'en prie, sur la se- ;onde partie de ta vengeance projetée. Elle me semble plus qu'étrange.
— Trêve de mots, dit Tristan, c'est un point résolu. Que j"aie tort ou raison, n'importe : nous pouvions ce malin discuter là-dessus ; à présent le vin est tiré, il faut le boire.
— Je ne me lasserai pas, reprit Armand, de te répéter que je ne conçois pas comment un homme comme toi, un militaire, reconnu pour brave, peut trouver du plaisir à ces duels sans motif, ces affaires d'enfant, ces bravades d'écolier, qui ont peutêtre été à la mode, mais dont tout le monde se moque aujourd'hui. Les querelles de parti, les duels de cocarde peuvent se comprendre dans les crises politiques. Il peut sembler plaisant à un républicain de ferrailler avec un royaliste, uniquement par ce qu'ils se rencontrent: les passions sont en jeu, et tout peut s'excuser. Mais je ne te conseille pas ici, je te blâme. Si ton projet est sérieux, je n'hésite pas à te dire qu'en pareil cas je refuserais ,de servir ^*i témoin à mon meilleur ami.
— Je ne te demande pas de m'en servir, mais de te taire ; allons chez Fossin.
— Allons où tu voudras, je n'en démordrai pas. Prendre en grippe un homme importun, cela arrive à tout le monde: le fuir ou s'en railler, passe encore ; mais vouloir le tuer, c'est horrible.
— Je te dis que je ne le tuerai pas ; je te le prometsjo m'y engage. Un petit coup d'épée, voilà tout. Je veux mettre en écharpe le bras du cavalier servant de la marquise, en même temps que je lui ofrirai humblement, à elle, le bracelet de ma grisette.
— Songe donc que cela est inutile. Si tu te bats pour laver ton honneur, qu'as-lu à faire du bracelet ? Si le bracelet te suffit, qu'as-tu à faire de cette querelle ?M'aimes-tu un peu? cela ne sera pas.
— Je t'aime beaucoup, mais cela sera.
- En parlant ainsi, les deux frères arrivèrent chez Fossin. Tristan, ne voulant pas que Javotte pût se repentir de son marché, choisit pour elle une jolie châtelaine qu'il fit envelopper avec soin, ayant dessein de la porter lui-même et d'attendre la réponse, s'il n'était pas reçu. Armand, ayant autre chose en tète, et voyant son frère plus joyeux encore à l'idée de revenir promptement avec le bracelet en questions, ne lui proposa pas de l'accompagner. Il fut convenu qu'ils se retrouveraient le soir.
Au moment où ils allaient se séparer, la roue d'une calèche découverte, courant avec un assez grand fracas, rasa le trottoir de la rue Richelieu. Une livrée bizarre, qui attirait les yeux, fit retourner les passants. Dans celte vo.'lure était madame de V'ernage, seule, nonchalamment étendue. Elle aperçut les deux jeunes gens, et les salua d'un petit signe de tête, avec une indolence protectrice.
■ — Ah ! dit Tristan, pâlissant malgré lui, il paraît que l'ennemi est venu observer la place. Elle
LE SECRET DE JAVOTTE. IG'j
a renoncé a sa fameuse chasse, celte belle dame, pour faire un tour aux Champs-Elysées et respirer la poussière de Paris. Qu'elle aille en paix! elle arrive à point. Je suis vraiment flatté de la voir ici. Si j'étais un fat, je croirais qu'elle vient savoir de mes nouvelles. Mais point du tout ; regarde avec quel laisser- aller aristocratique, supérieur môme à celui de Javotte, elle a daigné nous remarquer. Gageons qu'elle ne sait ce qu'elle vient faire : ces femmes-là cherchent le danger, comme les papillons la lumière. Que son sommeil de ce soir lui soit léger ! Je me présenterai demain à son petit lever, et nous en aurons des nouvelles. Je me fais une véritable fôte de vaincre un tel orgueil avec de telles armes. Si elle savait que j'ai là, dans mes mains, un petit cadeau pour une petite fille, moyennant quoi je suis en droit de lui dire : Vos belles lèvres en ont menti et vosbaisers sentent la calomnie; que dirait-elle ? Elle serait peut-être moins superbe, non pas moins belle . . . Adieu, mon cher, à ce soir. Si Armand n'avait pas plus longuement insisté pour dissuader son frère de se battre, cen'élait pas qu'il crût impossible de l'en empêcher ; mais il le savait trop violent, surtout dans un moment pareil, pour essayer de le convaincre par la raison ; il aimait mieux prendre un autre moyen. La Brelonnière, qu'il connaissait de longue main, lui paraissait avoir un caractère plus caLne et plus facile à aborder : il l'avait vu chasser prudemment. Il alla le trouver sur-le-champ, résolu à voir si de ce côLé il
n'y aurait pas plus de chances de réconciliation. La Bietonnière était seul, dans sa chambre, entouré de liasses de papiers, comme un homme qui met ses affaires en ordre. Armand lui exprima tout le regret qu'il éprouvait devoir qu'un mot (qu'il ignorait du reste, disait-il) pouvait amener deux gens de cœur à aller sur le terrain, et de là en prison.
— Qu'avez-vous donc fait à mon frère ? lui demanda-t-il.
— Ma foi, je n'en sais rien, dit la Bretonnière, se levant et s'asseyant tour à tour d'un air un peu embarrassé, tout en conservant sa gravité ordinaire : votre frère, depuis longtemps, me semble mal disposé à mon égard ; mais, s'il faut vous parler franchement, je vous avoue que j'ignore absolument pourquoi.
— N'y a-t-il pas entre vous quelque rivalité ? Ne faites-vous pas la cour à quelque femme?...
— Non, en vérité, pour ce qui me regarde, je ne fais la cour à personne, et je ne vois aucun motif raisonnable qui ait fait franchir ainsi à votre frèra les bornes de la politesse.
— Ne vous êtes-vous jamais disputé3 ensemble?
— Jamais, une seule fois excepté, c'était du temps du choléra : M. de BerviHe, en causant au dessert, soutint qu'une maladie contagieuse était toujours épidémique, et il prétendait baser sur ce faux principe la différence qu'on a établie entre le mot épidémique et le mot endémique. Je ne pouvais, vous le sentez, être de son avis, et je lui démontrai
fort bien qu'une maladie épidémique pouvait devenir fort dangereuse sans se communiquer par le contact. Nous mîmes à cette discussion un peu trop de chaleur, j'en conviens...
— Est-ce là tout?
— Autant que je me le rappelle. Peut-être cependant a-t-il été blessé, il y a quelque temps, de ce que j'ai cédé à l'un de mes parents deux bassets dont il avait envie. Mais que voulez-vous que j'y fasse ? ce parent vient me voir par hasard ; je lui montre mes chiens, il trouve ces bassets...
— Si ce n'est que cela encore, il n'y a pas de quoi s'arracher les yeux.
— Non, à mon sens, je le confesse ; aussi vous disje, en toute conscience, queje ne comprends exactement rien à la provocation qu'il vient dem'adresser.
— Mais si vous ne faites la cour à personne, il est peut-être amoureux, lui, de cette marquise chez laquelle nous allons chasser?
— Cela se peut, mais je ne le crois pas... Je n'ai point souvenance d'avoir jamais remarqué que la marquise de Vernage pût souffrir ou encourager des assiduités condamnables.
— Qui est-ce qui vous parle de rien de condamnable? Est-ce qu'il y a du mal à être amoureux?
— Je ne discute pas cette question; je me borne à vous dire que je ne le suis point, et que je ne saurais, par conséquent, être le rival de personne.
— En ce cas, vous ne vous battrez pas?
— Je vous demande pardon ; je suis provoqué de
la manière laplus positive. Il m'a dit, lorsque je suis entré, que j'arrivais comme mars en carême. De tels discours ne se tolèrent pas ; il me faut une réparation.
— Vous vous couperez la gorge pour un mot?
— Les conjonctures sont fort graves. Je n'entre point dans les raisons qui ont amené ce défi ; je m'en étonne parce qu'il me semble étrange, mais je ne puis faire autrement que de l'accepter.
— Un duel pareil est-il possible ? Vous n'êtes pourtant pas fou, ni Berville non plus. Voyons, la Bretohnière-, raisonnons. Croyez-vous que cela m'amuscde vous voir faire une étourderie semblable?
— Je ne suis point un homme faible, mais je ne suis pas non plus un homme sanguinaire. Si votre frère me propose des excuses, pourvu qu'elles soient bonnes et valables, je suis prêt à les recevoir. Sinon, voici mon testament que je suis en train d'écrire, comme cela se doit.
— Qu'entendez-vous par des excuses valables?
— J'entends... cela se comprend.
— Mais encore?
— De bonnes excuses.
— Mais enfin, à peu près, parlez.
— Eh bien 1 il m'a dit que j'arrivais comme mars en carême, et je crois lui avoir dignement répondu. Il faut qu'il rétracte ce mot, et qu'il me dise, devant témoins, que 'arrivais tout simplement comme M. de laBretonnière.
— Je crois que, s'il est raisonnable, il ne peut TOUS refuser cela.
Armand sortit de cette conférence non pas entièrement satisfait, mais moins inquiet qu'il n'ct:iit venu. C'était au boulevard de Gand, entre onze heures et minuit, qu'il avait rendtz-vous avec son frère. Il le trouva, marchant à grands pas d'un air agité, et il s'apprêtait à négocier son accommodement dans les termes voulus par la Bretonnière. lorsque Tristan lui prit le bras en s'écriant:
— Tout est manqué ! Javotte se joue de moi, je n'ai pas mon bracelet.
— Pourquoi?
— Pourquoi? Que sais-je ? une idée d'hirondelle. Je suis allé chez elle tout droit; on me répond qu'elle est sortie. Je m'assure qu'en effet elle n'y est pas, et je demande si elle n'a rien laissé pour moi ; la chambrière me regarde avec étonnement. A force de questions, j'apprends que madame Rosenval a dîné avec son baron à lunettes, et une autre personne, sans doute ce damné la Bretonnière ; qu'ils se sont séparés ensuite, la Bretonnière pour rentrer chez lui, Javotte et le baron pour aller au spectacle, non pas dans la salle, mais sur le théâtre ; et je ne sais quoi encore d'incompréhensible ; le tout mêlé de verbiages de servante : « Madame avait reçu une bonne nouvelle; Madame paraissait très contente; elle était pressée, on n'avait pas eu le temps de manger le dessert, mais on avait envoyé cherche^ a la cave du vin de Champagne. » Cependant je tire de ma poche la petite boîle de Fossin, que je remets à la chambrière, en la priant de donner cela ce soir
à sa maîtresse, et en confidence. Sans chercher à comprendre ce que je peux savoir, je joins à mon cadeau un billet écrit à la hâte. Là-dessus, je rentre, je compte les minutes, et la réponse n'arrive pas. Voilà où en sont les choses. Maintenant que cette fille a je ne sais quoi en tête, s'en détournera-t-elle pour m'obliger? Quel vent a soufflé sur cette girouette?
— Mais, dit Armand, le spectacle a fini tard ; il lui faut bien, à cette girouette, le temps nécessaire pour lire et répondre, chercher ce bracelet et l'envoyer. Nous le trouverons chez toi tout à l'heure. Songe donc que Javotte ne peut décemment accepter ton cadeau qu'à titre d'échange. Quant à ton duel, n'y songe plus.
— Eh ! mon Dieu ! je n'y songe pas; j'y vais...
— Fou que tu es ! et notre mère ?
Tristan baissa la tête sans répondre, et les deux frères rentrèrent chez eux.
Javotte n'était pourtant pas aussi méchante qu'on pourrait le croire. Elle avait passé la journée dans une perplexité singulière. Ce bracelet redemandé, cette insistance, ce duel projeté, tout cela lui semblait autant de rêveries incompréhensibles; elle cherchait ce qu'elle avait à faire, et sentait que le plus sage eût été de demeurer indifférente à des événements qui ne la regardaient pas. Mais si madame Rosenval avait toute la fierté d'une -reine de théâtre, Javotte, au fond, avait bon cœur. Berville était jeune et aimable ; le nom de cette marquise mêlé à tout cela, ce mystère, ces demi-confidences,
LE SECRET DE JAVOTTE. 17i
plaisaient à l'imagination de la grisette parvenue.
— S'il était vrai qu'il m'aime encore un peu, l)ensait-elle, et qu'une marquise fût jalouse de moi, y aurait-il grand risque à donner ce bracelet? Ni le baron ni d'autres ne s'en douteraient; je ne le porte jamais ; pourquoi ne pas rendre service, si cela ne fait de mal à personne ?
Tout en réfléchissant, elle avait ouvert un petit secrétaire dont la clef était suspendue à son cou. Là étaient entassés, tous les joyaux de sa couronne, un diadème en clinquant pour la Ton?' de IS'esle, des colliers en strass, des émeraudes en verre qui avaient besoin des quinquets pour briller d'un éclat douteux ; du milieu de ce trésor, elle tira le bracelet de Tristan et considéra attentivement les d'eux noms gravés sur la plaque :
— Il est joli, ce serpentin, dit-elle ; quelle peut être l'idée de Berville en voulant le reprendre ? Il croit qu'il me sacrifle. Si l'inconnue me connaît, je suis compromise. Ces deux noms à côté l'un de l'autre, ce n'est pas autorisé. Si Berville n'a eu pour moi qu'un caprice, est-ce une raison?... Bahl il m'en donnera un autre ; ce sera drôle.
Javotte allait peut-être envoyer le bracelet, lorsqu'un coup de sonnette vint l'interrompre dans ses réflexions. C'était le monsieur aux lunettes d'or.
— Mademoiselle, dit-il, je vous annonce un succès ; vous êtes des chœurs. Ce n'est pas, de primeabord, une afl'aire extrêmement brillante ; trente sous, vous savez, mais qu'importe? ce joli pied est
17» lE SECRET DE JÂVOTTE.
dans rétrier. Dès ce soir, vous porterez un domino dans le bal masqué de Gustave.
— Voilà une nouvelle ! s'écria Javotte en sautant de joie. Choriste à l'Opéra ! choriste tout de suite 1 j'ai justement repassé mon chant ; je suis en voix ; ce soir, Gustave / ... Ah I mon Dieu !
Après le premier moment d'ivresse, madame Rosenval retrouva la gravité qui convient h une cantatrice :
— Baron, dit-elle, vous êtes un homme charmant. Il n'y a que vous, et je sens ma vocation ; dînons ; allons à l'Opéra, à la gloire ; rentrons, soupons, allez-vous-en; je dors déjà sur mes lauriers.
Le convive attendu arriva bientôt. On brusqua le dîner, et Javotte ne manqua pas de vouloir partir beaucoup plus tôt qu'il n'était nécessaire. Le cœur lui battait en entrant par la porte des acteurs, dans ce vieux, sombre, et petit corridoroù Taglioni peutêtre, a marché. Comme le ballet fut applaudi, madame Rosenval, couverte d'un capuchon rose, crut avoir contribué au succès. Elle rentra chez elle fort émue, et, dans l'ivresse du triomphe, ses pensées étaient à cent lieues de Tristan, lorsque sa femme de chambre lui remit la petite boîte soigneusement enveloppée par Fossin, et un billet où elle trouva ces mots : « Il ne faut pas que les plaisirs vous fassent oublier un ancien ami qui a besoin d'un service. Soyez bonne comme autrefois. J'attends votre réponse avec impatience. »
-^ Ce pauvre garçon! dit mac' ame Rosenval, je l'a-
vais oublié. Il m'envoie une chltelaine ; il y a plusieurs turquoises...
Javotte se mit au lit, et ne dormit guère. Elle songea bien plus à son engagement et à sa brillante destinée qu'à la demande de Tristan. Mais le jour la retrouva dans ses bonnes pensées.
— Allons, dit-elle, il faut s'exécuter. Ma journée d'hier a été heureuse; il faut que tout le monde soit content.
Il était huit heures du matin quand Javotte prit son bracelet, mit son châle et son chapeau, et sortit de chez elle, pleine de cœur, et presque encore grisette. Arrivée à la maison de Tristan, elle vit, devant la loge du concierge, une grosse femme, les joues couvertes de larmes.
— Monsieur de Berville? demanda Javotte. — Hélas! répondit la grosse femme.
— y est-il, s'il vous plaît? Est-ce ici?
— Hélas! madame il s'est battu on vient
de le rapporter... Il est mort!..,
Le lendemain, Javotte chantait pour la seconde fois dans les chœurs de l'Opéra, sous un quatrième nom qu'elle avait choisi : celui de madame .Imaldi.
riN DD SEC&ET DE JAVOTTC
tl.
En 1736^ lorsque Louis XV, fatigué des querelles entre la magistrature et le grand conseil, à propos de l'impôt des deux sous *, prit le parti de tenir un lit de justice, les membres du parlement remirent leurs offices. Seize de ces démissions furent acceptées, sur quoi il y eut autant d'exils. « Mais pourriez-vous, disait madame de Pompadour à l'un des présidents, pourriez-vous voir de sang-froid une poignée d'hommes résister à l'autorité d'un roi de France? N'en auriez- vous pas mauvaise opinion? Quittez votre petit manteau, monsieur le président, et vous verrez tout cela comme je le vois. »
Ce ne furent pas seulement les exilés qui portèrent la peine de leur mauvais vouloir, mais aussi
* Deux uns pour livre du ëixièiue du reveno.
leurs parents et leurs amis. Le décachetage amusait le roi. Pour se désennuyer de ses plaisirs, il se faisait lire par sa favorite tout ce qu'on trouvait de curieux à la poste. Bien entendu que, sous le prétexte défaire lui-même sa police secrète, il se divertissait demille intrigues qui lui passaient ainsi sous les yeux; mais quiconque, deprès ou de loin, tenait aux chefs des factions, était presque toujours perdu. On sait que Louis XV, avec toutes sortes de faiblesses, n'avait qu'une seule force, celle d'être inexorable. Un soir qu'il était devant le feu, les pieds sur le manteau de la cheminée, mélancolique à son ordinaire, la marquise, pavcourant un paquet de lettres, haussait les épaules en riant. Le roi demanda ce qu'il y avait.
— C'est que je trouve là, répondit-elle, une lettre qui n'a pas le sens commun, mais c'est une chose touchante, et qui fait pitié.
— Qu'y a-t-il au bas? dit le roi.
— Point de nom : c'est une lettre d'amour.
— Et qu'y a-t-il dessus?
— Voilà le plaisant. C'est qu'elle est adressée à mademoiselle d'Annebault, la nièce de ma bonne amie, madame d'Estrades. C'est apparemment pour que je la voie qu'on l'a fourrée avec ces papiers
— Et qu'y a-t-il dedans ? dit encore le roi.
— Mais, je vous dis, c'est de l'amour. Il y es question aussi de Vauvert et de Neauflette. Est-on un gentilhomme dans ces pays-là? Votre Majesté les connaît-elle?
Le roi se piquait de savoir la France par cœur, c'est-à-dire la noblesse de France. L'étiquette de sa cour, qu'il avait étudiée, ne lui était pas plus familière que les blasons de son royaume; science assez courte, le reste ne comptant pas. Mais il y mettait de la vanité, et la hiérarchie était devant ses yeux comme l'escalier de marbre de son palais ; il y voulait marcher en maître. Après avoir rêvé quelques instants, il fronça le sourcil comme frappé d'un mauvais souvenir, puis, faisant signe à la marquise de lire, il se rejeta dans sa bergère, en disant avec un sourire ;
— Va toujours, la fille est ^oHe.
Madame de Pompadour, prenant alors son ton le plus doucement railleur, commença à lire une longue lettre toute remplie de tirades amoureuses :
« Voyez un peu, disait l'écrivain, comme les destins me persécutent ! Tout semblait disposé à remplir mes vœux, et vous-même, ma tendre amie, ne m'aviez-vous pas fait espérer le bonheur? Il faut pourtant que j'y renonce, et cela pour une faute que je n'ai pas commise. N'est-ce pas un excès de cruauté de m'avoir permis d'entrevoir les cieux, pour me précipiter dans l'abîme? Lorsqu'un infortuné est dévoué à la mort, se fait-on un barbare plaisir de laisser devant ses regards tout ce qui doit faire aimer et regretter la vie ? Tel est pourtant mon sort; je n'ai plus d'autre asile, d'autre espérance que le tombeau, car, dès l'instant que je suis malheureux, je ne dois plus songer à votre
main. Quand la fortune me souriait, tout mon espoir était que vous fussiez à moi ; pauvre aujourd'hui, je me ferais horreur si j'osais encore y songer, et du moment que je ne puis vous rendre heureuse, tout en mourant d'amour, je vous défends de m'aimer... La marquise souriait à ces derniers mots.
— Madame, dit le roi, voilà un honnête homme. Mais, qu'est-ce qui l'empêche d'épouser sa maîtresse?
— Permettez, Sire, que je continue :
« Cette injustice qui m'accable, me surprend de îa part du meilleur des rois. Vous savez que mon père demandait pour moi une place de cornette ou d'enseigne aux gardes, et que cette place décidait de ma vie, puisqu'elle me donnait le droit de m'offrir à vous. Le duc de Biron m'avait proposé ; mais le roi m'a rejeté d'une façon dont le souvenir m'est bien amer, car si mon père a sa manière de voir (je veux que ce soit une faute), dois-je toutefois en être puni? Mon dévouement au roi est aussi véritable, aussi sincère que mon amour pour vous. On verrait clairement l'un et l'autre, si je pouvais tirer l'épée. Il est désespérant qu'on refuse ma demande ; mais que ce soit sans raison valable qu'on m'enveloppe dans une pareille disgrâce, c'est ce qui est opposé à la bonté bien connue de Sa Majesté...
— Oui-dà, dit le roi, ceci m'intéresse.
« Si vous saviez combien nous sommes tristes ? A^h 1 mon amie 1 celte terre de Neauflette, ce pavillon
de Vauvert, ces bosquets ! je m'y promène seul tout le jour. J'ai défendu de ratisser ; l'odieux jardinier est venu hier avec son manche à balai ferré. II allait toucher le sable... La trace de vos pas, plus légère que le vent, n'était pourtant pas effacée. Le bout de vos petits pieds et vos grands talons blancs étaient encore marqués dans l'allée: ils semblaient marcher devant moi, tandisque je suivais votre beUe image, et ce charmant fantôme s'animait par instants, comme s'il se fût posé sur l'empreinte fugitive. C'est là, c'est en causant le long du parterre qu'il m'a été donné de vous connaître, de vous apprécier. Une éducation admirable dans l'esprit d'un ange, la dignité d'une reine avec la grâce des nymphes, des pensées dignes de Leibnitz avec un langage si aimple, l'abeille de Platon sur les lèvres de Diane, tout cela m'ensevelissait sous le voile de l'adoration. Et pendant ce temps-là ces fleurs bien-aimées sépanouissaientautourdenous. Je les ai respirées en vous écoutant ; dans leur parfum vivait votre souvenir. Biles courbent à présent la tête ; elles me montrent la mort...
— C'est du mauvais Jean-Jacques, dit le roi. Pourquoi me lisez-vous cela ?
— Parce que Votre Majesté me l'a ordonné pour les beaux yeux de mademoiselle d'Annebault.
— Cela est vrai, elle a de beaux yeux.
« Et quand je rentre de ces promenades, je trouve mon père seul, dans le grand salon, accoudé auprès d'une chandelle, au milieu de ces dorures
fanées qui couvrent nos lambris vermoulus. Il me voit venir avec peine... mon chagrin dérange le sien... Athénaïs! au fond de ce salon, près de la fenêtre, est le clavecin où voltigeaient vos doigts délicieux, qu'une seule fois ma bouche a touchés, pendant que la vôtre s'ouvrait doucement aux accords de la plus suave musique... si bien que vos chants n'étaient qu'un sourire. Qu'ils sont heureux, ce Rameau, ce Lulli, ce Duni, que saisje et bien d'autres I Oui, oui, vous les aimez, ils sont dans votre mémoire ; leur souffle a passé sur vos lèvres. Je m'assieds aussi à ce clavecin, j'essaye d'y jouer un de ces airs qui vous plaisent ; qu'ils me semblent froids, monotones ! je les laisse et les écoute mourir, tandis que l'écho s'en perd sous celte voûte lugubre. Mon père se retourne et me voit désolé; qu'y peut-il faire ? Un propos de ruelle, d'antichambre, a fermé nos grilles. Il me voit jeune, ardent, plein de vie, ne demandant qu'à ôtre au mondg ; il est mon père, et n'y peut rien
— Nft .urait-on pas, dit le roi, que ce garçon s'en allait en chasse, et qu'en lui tue son faucon sur le poing? A qui en a-t-il, par hasard ?
« Il est bien vrai, reprit la marquise, continuant la lecture d'un ton plus bas, il est bien vrai que nou3 sommes proches voisins et parents éloignés de l'abbé Chauvelin...
<-— Voilà donc ce que c'est, dit Louis XV en bâillant. Encore quelque neveu des enquêtes et re-
LA MOUCHE. 18i
quêtes. Mon parlement abuse de ma bonté* il a vraiment trop de famille.
— Mais si ce n'est qu'un parent éloigné ! .
— Bon, ce monde-là ne vaut rien du tout. Gel abbé Cbauvelin est un janséniste ; c'est un bon diable, mais c'est un démis. Jetez cette lettre au feu, et qu'on ne m'en parle plus.
Les derniers mots prononcés par le roi n'étaient pa5 tout à fait un arrêt de mort, mais c'était à peu près une défense de vivre. Que pouvait faire,en 1750, un jeune homme sans fortune, dont le roi ne voulait pas entendre parler? Tâcher d'être commis, ou se faire philosophe, poëte peut-être, mais sans dédicace et le métier, en ce cas, ne valait rien
Telle n'était pas, à beaucoup près, la vocation du chevalier Vauvert, qui venait d'écrire avec des larmes la lettre dont le roi se moquait. Pendant ce temps-là, seul avec son père, au fond du vieux château de Neauflette, il marchait par la chambre d'un air triste et furieux :
— Je veux aller à Versailles, disait-il.
— Et qu'y ferez-vous ?
— Je n'en sais rien; mais que fais-je ici?
— Vous me tenez compagnie ; il est bien cer
tain que cela ne peut pa» être fort amusant pour vous, et je ne ne vous retiens en aucune façon. Mais oubliez-vous que votre mère est morte?
— Non, monsieur, et je lui ai promis de vous consacrer la vie que vous m'avez donnée. Je revien drai, mais je veux partir ; je ne saurais plus rester dans ces lieux.
— D'où vient cela?
— D'un amour extrême. J'aime éperdument mademoiselle d'Annebault.
— Vous savez que c'est inutile. Il n'y a que Molière qui iasse des mariages sans dot. Oubliez-vous aussi ma disgrâce?
— Eh ! monsieur, votre disgrâce, me serait-il permis, sansm'écarter du plus profond respect, de vous demander ce qui l'a causée? Nous ne sommes pas du parlement. Nous payons l'impôt, nous ne le faisons pas. Si le parlement lésine sur les deniers du roi, c'est son affaire et non la nôtre. Pourquoi M. l'abbé Chauvelin nous entraîne-t-il dans sa ruine?
— Monsieur l'abbé Chauvelin agit en honnête homme. Il refuse d'approuver le dixième, parce |uil est révolté des dilapidations delà cour. Rien de pareil n'aurait eu lieu du temps de madame de Châteauroux. Elle était belle, au moins, celle-là, et elle ne coûtait rien, pas même ce qu'elle donnait si généreusement. Elle était maîtresse et souveraine et elle se disait satisfaite si le roi ne l'envoyait pas pourrir dans un cachot lorsqu'il lui retirerait ses
LA MOUCHE. iBl
bonnes grâces. Mais cette Étioles, cette Le Normand, cette Poisson insatiable.
— Et qu'importe ?
— Qu'importe ! dites-vous ? Plus que vous ne pensez. Savez-vous seulement que, à présent, tandis que le roi nous gruge, la fortune de sa grisettc est incalculable ? Elle s'était fait donner au début cent qilatre-vingt mille livres de rente ; mais ce n'était qu'une bagatelle, cela ne compte plus maintenant ; on ne saurait se faire une idée des sommes effrayantes que le roi lui jette à la tête; il ne se passe pas trois mois de l'année où elle n'attrape au vol, corhme par hasard, cinq ou six cent mille livres, hier sur les sels, aujourd'hui sur les augmentations du trésorier des écuries; avecleslogements qu'elle a dans toutes les maisons royales, elle achète la Selle, Cressy, Aulnay, Brimborion, Marigny, Saint-Remy, Bellevue, et tant d'autres terres, des hôtels à Paris, à Fontainebleau, à Versailles, à Gompiègne, sans compter une fortune secrète placée en tous pays dans toutes les banques d'Europe, en cas de disgrâce probablement, ou de la mort du souverain. Et qui paye tout cela, s'il vous plaît?
— Je l'ignore, monsieur, mais ce n'est pas moi.
— C'est vous, comme tout le monde, c'est la France, c'est le peuple qui sue sang et eau, qui crie dans la rue. qui insulte la statue de Pigalle. Et le parlement ne veut plus de cela ; il ne veut plus de nouveaux impôts. Lorsqu'il s'agissait des frais de la guerre, notre dernier écu était prêt; nous ne son-
gions pas à marchander. Le roi victorieux a pu voir clairement qu'il était aimé par tout le royaume, plus clairement encore lorsqu'il •faillit mourir. Alors cessa toute dissidence, toute faction, toute rancune; la France entière se mit à genoux devant le lit du roi et pria pour lui. Mais si nous payons, sans compter, ses soldats ou ses médecins, nous ne voulons plus payer ses maîtresses, et nous avons autre chose à faire que d'entretenir madame de Pompadour.
— Je ne la défends pas, monsieur. Je ne saurais lui donner ni tort ni raison ; je ne l'ai jamais vue.
— Sans doute ; et vous ne seriez pas fâché de la voir, n'cst-il pas vrai, pour avoir là-dessus quelque opinion? Car, à votre âge, la tête juge par les yeux. Essayez donc, si bon vous semble ; mais ce plaisirlà vous sera refusé.
— Pourquoi, monsieur?
— Parce que c'est une folie; parce que cette marquise est aussi invisible dans ses petits boudoirs de Brimborion qui; le Grand-Turc dans son sérail; parce qu'on vous fermera toutes les portes au nez. Que voulez-vous faire ? Tenter l'impossible 1 chercher fortune comme un aventurier I
— Non pas, mais comme un amoureux. Jene prétends point solliciter, monsieur, mais réclamer contreune injustice. J'avais une espérance fondée, presque une promesse de M. de Biron ; j'étais à la veille de posséder ce que j'aime, et cet amour ncst point déraisonnable ; vous ne l'avez pas désapprouvé.
LA MOUCHE. ItS
Souffrez donc que je tente de plaider ma cause. Aurai-je affaire au roi ou à madame dePompadour, je l'ignore, mais je veux partir.
— Vous ne savez pas ce que c'est que la cour et vous voulez vous y présenter !
— Eh ! j'y serai peut-être reçu plus aisément, pa cette raison que j'y suis inconnu.
— Vous inconnu, chevalier ! y pensez-vous ? Avec un nom comme le vôtre 1... Nous sommes vieux gentilshommes, monsieur; vous ne sauriez être inconnu.
— Eh bien donc, le roi m'écoutera I
— Il ne voudra pas seulement vous entendre. Vous rêvez Versailles, et vous croirez y être quand votre postillon s'arrêtera... Supposons que vous parveniez jusqu'à l'antichambre, à la galerie, à rOEil- de-Bœuf : vous ne verrez entre Sa Majesté et vousquelebattant d'une porte; il y aura un abîme. Vous vous retournerez, vous chercherez des biais, des protections, vous ne trouverez rien. Nous sommes parents de M. de Chauvelin ; et comment croyez-vous que le roi se venge? Par la torture pour Damiens, par l'exil pour le parlement, mais pour nous autres, par un mot, ou, pis encore, par le silence. Sav£z-vous ce que c'est que le silence du roi, lorsque, avec son regard muet, au lion de vous répondre, il vous dévisage en passant el vous anéantit? Après la Grève et la Bastille, c'est un certain degré de supplice qui, moins cruel en aiipareuce marque aussi bien que la main du bour-
reau. Le condamné, il est vrai, reste libre, mais il ne lui faut plus songer à s'approcher ni d'une femme, ni d'ui. c-mrtisan, ni d'un salon, ni d'une abbaye, ni d'une caserne. Devant lui tout se ferme ou se détourne, et il se promène ainsi au hasard dans une prison invisible.
— Je m'y remuerai tant que j'en sortirai.
— Pas plus qu'un autre. Le fils de M. de Meynières n'était pas plus coupable que vous. Il avait, comme vous, des promesses, les plus légitimes espérances. Son père, le plus dévoué sujet de Sa Majesté, le plus honnête homme du royaume, repoussé par le roi, est allé, avec ses cheveux gris, non pas prier, mais essayer de persuader la grisette. Savez-vous ce qu'elle a répondu ? Voici ses propres paroles, que M. de Meynières m'envoie dans une lettre: «Le roi est le maître; il ne juge pas à propos de vous marquer son mécontentement personnellement ; il se contente de vous le faire éprouver en privant monsieur votre fils d'un état; vous punir autrement, ce serait commencer une affaire, et il n'en veut pas ; il faut respecter ses volontés. Je vous plains cependant, j'entre dans vos peines, j'ai été mère ; je sais ce qu'il doit vous en coûter pour laisser votre fils sans état. » Voilà le style de cette créature, et vous voulez vous mettre à ses pieds !
— On dit qu'ils sont charmants, monsieur.
— Parbleu, oui. Elle n'est pas jolie, et le roi ne Taime pas^ on le sait. Il cède, il plie devant cette
LA MOUGHS. 187
femme. Pour maintenir son étrange pouvoir, il faut bien qu'elle ait autre chose que sa tête de bois.
— On xirétend qu'elle a tant d'esprit 1
— Et point de cœur, le beau mérite I
— Point de cœur ! elle qui sait si bien déclamer les vers de Voltaire, chanter la musique de Rousseau ! elle qui joue Alzire et Colette! C'est impossible, je ne le croirai jamais.
— Allez-y voir, puisque vous le voulez. Je conseille et n'ordonne pas, mais vous en serez pourvos frais de voyage. Vous aimez donc beaucoup cette demoiselle d'Annebault?
— Plus que ma vie.
— Allez, monsieur.
On a dit que les voyages font tort à l'amour, parce qu'ils donnent des distractions ; on a dit aussi qu'ils le fortifient, parce qu'ils laissent le temps d'y rêver. Le chevalier était trop jeune pour faire de si savantes distinctions. Las de la voiture, à moitié chemin, il avait pris un bidet de poste, et arrivait ainsi vers cinq heures du soir à l'auberge du Soleil, enseigne passée de mode, du temps de Louis XIV.
Il y avait à Versailles un vieux prêtre qui avait été curé près de Neauflette : le chevalier le connaissait et l'aimait. Ce curé, simple et paurre, avait un
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neveu à bénéfices, abbé de cour, qui pouvait être utile. Le chevalier alla donc chez le neveu, lequel, homme d'importance, plongé dans son rabat, reçut fort bien le nouveau venu et ne dédaigna pas d'écouter sa requête.
— Mais, parbleu, dit-il, vous venez au mieux. Il y a ce soir opéra à la cour, une espèce de fête, de je ne sais quoi. Je n'y vais pas, parceque je boude la marquise, afin d'obtenir quelque chose; mais voici justement un mot de M. le duc d'Aumont, queje lui avais demandé pour quelqu'un, je ne sais plus qui. Allez là. Vous n'êtes pas encore présenté, il est vrai, mais pour le spectacle cela n'est pas nécessaire. Tâchez de vous trouver sur le passage du roi au petit foyer. Un regard, et votre fortune est faite.
Le chevalier remercia l'abbé, et fatigué d'une nuit mal dormie et d'une journée à cheval, il fît, devant un miroir d'auberge, une de ces toilettes nonchalantes qui vont si bien aux amoureux. Une servante peu expérimentée l'accommoda du mieux qu'elle put, et couvrit de poudre son habit pailleté. Il s'achemina ainsi vers le hasard. Il avait vingt ans.
La nuit tombait lorsqu'il arriva au château. Il s'arança timidement vers la grille et demanda son chemin à la sentinelle. On lui montra le grand escalier. Là, il apprit du suisse que l'opéra venait de commencer, et que le roi, c'est-à-dire tout le monde, était dans la salle*.
* Il ne s'agit point ici de la salle actuelle, construite par Louis XV, oo plutôt par madame de Pompadour, mais terminée
LA MOUCDE. 189
— Pi M. le marquis veut traverser la cour, ajouta le suisse (à tout hasard, on donnait du marquis), il sera au spectacle dans un instant. S'il aime mieux passer par les appartements...
Le chevalier ne connaissait point le palais. La curiosité lui Dt répondre d'abord qu'il passerait par les appartements ; puis, comme un laquais se disposait à le suivre pour le guider, un mouvement de vanité lui fit ajouter qu'il n'avait que faire d'être accompagné. Il s'avança donc seul, non sans quelque émotion.
Versailles resplendissait de lumière. Du rez-dechaussée jusqu'au faîte, les lustres, les girandoles, les meubles dorés, les marbres étincelaient. Hormis aux appartements de la reine, les deux battants étaient ouverts partout. A mesure que le chevalier marchait, il était frappé d'un étonnement et d'une admiration difficiles à imaginer; car ce qui rendait tout à fait merveilleux le spectacle qui s'offrait à lui, ce n'était pas seulement la beauté, l'éclat de ce spectacle même, c'était la complète solitude où il se trouvait dans cette sorte de désert enchanté.
A se voir seul, en effet, dans une vaste enceinte, que ce soit dans un temple, un cloître ou un château, il y a quelque chose de bizarre, et, pour ainsi dire, de mystérieux. Le monument semble peser
«eulemcnt en 17G9 et inaugurée en 1770 pour !e mariage du duc de Berri (Lous XVI) avec Marie-Antoinette. Il s'agit d'une Borte de théâtre mobile qu'on transportait dans une galeriô ou un appartements selân la coutume de Louis XIV.
■f9« LA MOUCHE.
sur l'homme : les murs le regardent; les échos l'écoutent; le bruit de ses pas trouble un si grand silence, qu'il en ressent une crainte involontaire, et n'ose marcher qu'avec respect.
Ainsi d'abord fit le chevalier; mais bientôt la curiosité prit le dessus et l'entraîna. Les candélabres de la galerie des glaces, en se mirant, se renvoyaient leurs feux. On sait combien de milliers d'amours, que de nymphes et de bergères se jouaient alors sur les lambris, voltigeaient aux plafonds, et semblaient enlacer d'une immense guirlande le palais tout entier. Ici de vastes salles, avec des baldaquins en velours semé d'or, et des fauteuils de parade conservant encore la roideur majestueuse du grand roi ; là, des ottomanes chiffonnées, des pliants en désordre autour d'une table de jeux; une suite infinie de salons toujours vides, où la magnificence éclatait d'autant mieux qu'elle semblait plus inutile ; de temps en temps, des portes secrètes s'ouvrantsur des corridors à perte de vue; mille escaliers, mille passages se croisant comme dans un labyrinthe ; des colonnes, des estrades faites pour des géants; des boudoirs enchevêtrés comme des cachettes d'enfants : une énorme toile de Vanloo près d'une cheminée de porphyre ; une boîte à mouches oubliée h côté d'un magot de la Chine ; tantôt une grandeur écrasante, tantôt une grâce efféminée ; et partout, au milieu du luxe, de la prodigalité et de la mollesse, mille odeurs enivrantes, étranges et diverses, les parfums mêlés
LA MOUCHE. igt
ûêi Sfiurs et des femmes, une tiédeur énervante, l'air de la volupté.
Être en çareil lieu, à vingt ans, au milieu de ces merveilles, et s'y trouver seul, il y avait à coup sûr de quoi être ébloui. Le chevalier avançait au hasard, comme dans un rêve :
« Vrai palais de fées ! » murmurait-il, et en effet il lui semblait voir se réaliser pour lui un de ces contes où les princes égarés découvrent des châteaux magiques.
Était-ce bien des créatures mortelles qui habitaient ce séjour sans pareil? Etait-ce des femmes véritables qui venaient de s'asseoir dans ces fauteuils, et dont les contours gracieux avaient laissé à ces coussins cette empreinte légère, pleine encore d'indolence? Qui sait? derrière ces rideaux épais, au fond de quelque immense et brillante galerie, peut-être allait-il apparaître une princesse endormie depuis cent ans, une fée en paniers, une Armide en paillettes, ou quelque hamadryade de cour, sortant d'une colonne de marbre, entr'ouvrant un lambris doré!
Étourdi, malgré lui, par toutes ces chimères, le chevalier, pour mieux rêver, s'était jeté sur un sofa, et il s'y serait peut-être oublié longtemps, s'il ne s'était souvenu qu'il était amoureux. Que faisait, pendant ce temps-là, mademoiselle d'Annebault, sa bien-aimée. resiée, elle, dans un vieux château?
— Athénaïs 1 s'écria-t-il tout à coup, que fais-je ici à perdre montemi)s ? Ma raison est-elle égarée ?
Où suis-je donc, grand Dieu ! et que se passe-t-il en moi?
Il se leva et continua son chemin à travers ce pays nouveau, et il s'y perdit, cela va sans dire. Deux ou trois laquais, parlant à voix basse, lui apparurent au fond d'une galerie. Il s'avança vers eux et leur demanda sa roule pour aller à la comédie.
— Si monsieur le marquis, lui répondit-on (toujours d'après la même formule), veut bien prendre la peine de descendre par cet escalier et de suivre la galerie à droite, il trouvera au bout trois marches à monter; il tournera alors à gauche, et quand il aura traversé le salon de Diane, celui d'Apollon, celui des Muses et celui du Printemps, il redescendra encore six marches, puis, en laissant à droite la salle des gardes, comme pour gagner l'escalier des ministres, il ne peut manquer de rencontrer là d'autres huissiers qui lui indiqueront le chemin.
— Bien obligé, dit le chevalier, et avec de si bons renseignements ce sera bien ma faute si je ne m'y retrouve pas.
Il se remit en marche avec courage, s'arrêtant oujours malgré lui pour regarder de côté et d'autre, puis, se rappelant de nouveau ses amours; enfin, au bout d'un grand quart d'heure, ainsi qu'on le lui avait annoncé, il trouva de nouveaux laquais :
— M. le marquis s'est trompé, lui dirent ceux-ci, c'est par l'autre aile du château qu'il aurait fallu prendre ; mais iica n'est i^lus facile que de la rcga-
gner. Monsieur n'a qu'à descendre cet escalier, puià il traversera le salon des Nymphes, celui de l'Eté, celui de...
— Je vous remercie, dit le chevalier.
Et je suis bien sot, pensa-t-il encore, d'interroger ainsi les gens comme un badaud. Je me déshonore en pure perte, et quand, par imposible, ils ne se moqueraient pas de moi, à quoi me sert leur nomenclature, et tous les sobriquets pompeux de ces salons dont je ne connais pas un?
Il prit le parti d'aller droit devant lui, autant que faire se pourrait : « Car, après tout, se disait-il, ce palais est fort beau, il est très grand, mais il n'est pas sans bornes, et, fùt-il long comme trois fois notre garenne, il faudrait bien que j'en voie la fin. »
Mais il n'est pas facile, à Versailles, d'aller longtemps droit devant soi, et celte comparaison rustique de la royale demeure avec une garenne déplut peut-ôtre aux nymphes de l'endroit, car elles recommencèrent de plus belle à égarer le pauvre amoureux et, sans doute pour le punir, elles prirent plaisir à le faire lourner etretournei sur ses propres pas, le ramenant sanscesse àla mêmeplace, justement comme un campagnard fourvoyé dans une charmille; c'est ainsi qu'elles l'enveloppaient dans leur dédale de marbre et d'or.
Dans les Antiquités de Rome, de Piranési, il y a une série de gravures que l'artiste appelle « ses rôves, » et qui sont un souvenir de ses propres visions durant le délire d'une fièvre. Ces gravures
représentent de vastes salles gothiques; sur le pavé sont toutes sortes d'engins et de machines, roues, câbles, poulies, leviers, catapultes, etc., etc., expression d'énorme puissance mise en action et de résistance formidable. Le long des murs, vous apercevez un escalier, et sur cet escalier, grimpant, noi sans peine, Piranési lui-môme. Suivez les marche un peu plus haut, elles s'arrêtent tout à coup devant un abîme. Quoi qu'il soit advenu du pauvre Piranési, vous le croyez du moins au bout de son travail, car il ne peut faire un pas de plus sans tomber ; mais levez les yeux, et vous voyez un second escalier qui s'élève en l'air, et sur cet escalier encore, Piranési sur le bord d'un autre précipice. Regardez encore plus haut, et un escalier encore plus aérien se dresse devant vous, et encore le pauvre Piranési continuant son ascension, et ainsi de suite, jusqu'à ce que l'éternel escalier et Piranési disparaissent ensemble dans les nues, c'est-à-dire dans le bord de la gravure.
Cette fiévreuse allégorie représente assez exacte" ment l'ennui d'une peine inutile, et l'espèce de vertige que donne l'impatience. Le chevalier, voyageant toujours de salon en salon et de galerie en galerie, fut pris d'une sorte de colère :
— Parbleu, dit-il, voilà qui est cruel. Après avoi» été si charmé, si ravi, si enthousiasmé de me trouver seul dans ce maudit palais (ce n'était plus le palais des fées) je n'en pourrai donc pas sortir! Peste soit de la fatuité Tii m'a inspiré cette idée
d'entrer ic' comme le prince Fanfarmet avec ses bottes d'or massif, au lieu de dire au premier laquais venu de me conduire tout bonnement à la salle de spectacle I
Lorsqu'il ressentait ces regrets tardifs, le chevalier était, comme Piranési, à la moitié d'un escalier, sur un palier, entre trois portes. Derrière celle du milieu, il lui sembla entendre un murmure si doux, si léger, si voluptueux, pour ainsi dire, qu'ilne put s'empêcher d'écouter. Au moment où il s'avançait, tremblant de prêter une oreille indiscrète, zette porte s'ouvrit à deux battants. Une bouffée d'air embaumée de mille parfums, un torrent de lumière à faire pâlir la galerie des glaces, vinrent le frapper si soudainement qu'il recula de quelques pas.
— Monsieur le marquis veut-il entrer? demanda l'huissier qui avait ouvert la porte.
— Je voudrais aller à la comédie, répondit le chevalier.
— Elle vient de finir à l'instant même.
En même temps, de fort belles dames, délicatement plâtrées de blanc et de carmin, donnant, non pas le bras, ni même la main, mais le bout des doigts à de vieux et jeunes seigneurs, commençaient à sortir de la salle de spectacle, ayant grand soin de marcher de profil, pour ne pas gâter leurs paniers. Tout ce monde brillant parlait à yoix basse avec une demi-gaieté, mêlée de crainte et do respect
— Qu'est-ce donc? dit le chevalier, ne devinant pas que le hasard l'avait conduit précisément au petit foyer.
— Le roi va passer, répondit l'huissier.
Il y a une sorte d'intrépidité qui ne doute de rien, elle n'est que trop facile : c'est le courage des gens mal élevés. Notre jeune provincial, bien qu'il fût raisonnablement brave, ne possédait pas celte faculté. A ces seuls mots : « Le roi va passer, » il resta immobile et presque effrayé.
L6roiLouisXV,qui faisait à cheval, àla chasse, une douzaine de lieues sans y prendre garde, était, comme l'on sait, souverainement nonchalant. Il se vantait, non sans raison, d'être le premier gentilhomme de France, et ses maîtresses lui disaient, non sans cause, qu'il en était le mieux fait et le plus beau. C'était une chose considérable que de le voir quitter son fauteuil, et daigner marcher en personne. Lorsqu'il traversa le foyer, avec un bras posé ou plutôt étendu sur l'épaule de M. d'Argenson, pendant que son talon rouge glissait sur le parquet (il avait mis cette paresse à la mode), toutes les chuchoteries cessèrent ; les courtisans baissaient la tête, n'osant pas saluer tout à fait, et les belles dames, se repliant doucement sur leurs jarretières couleur de feu, au fond de leurs immenses falbalas, hasardaient ce bonsoir coquet que nos grand'mères appelaient une révérence, et que notre siècle a remplacé par le brutal « shakehand » des Anglais
Mais le roi ne se souciait de rien, et ne voyait que ce qui lui plaisait. Alfiéri était peut-être là, qui raconte ainsi sa présentation à Versailles, dans ses Mémoires :
« Je savais que le roi ne parlait jamais aux étrangers qui n'étaient pas marquants ; je ne pus cependant me faire à l'impassible et sourcilleux maintien de Louix XV. Il toisait l'homme qu'on lui présentait de la tête aux pieds, et il avait l'air de n'en recevoir aucune impression. Il me semble cependant que si l'on disait à un géant : Voici une fourmi que je vous présente, en la. regardant, il sourirait, ou dirait peut-être : Ahl le petit animal! »
Le taciturne monarque passa donc à travers ces fleurs, ces belles dames, et toute celte cour, gardant sa solitude au milieu de la foule. Il ne fallut pas au chevalier de longues réflexions pour comprendre qu'il n'avait rien à espérer du roi, et que le récit de ses amours n'obtitîidrait là aucun succès.
— Malheureux que je suis ! pensa-t-il ; mon père n'avait que trop raison lorsqu'il me disait qu'à deux pas du roi je verrais un abîme entre lui et moi. Quand bien même je me hasarderais à demander une audience, qui me protégera? qui me présentera? Le voilà, ce maître absolu qui peut d'un mot changer ma destinée, assurer ma fortune, combler tous mes souhaits. Il est là, devant moi ; en étendant la main, je pourrais toucher sa parure.. et je me sens plus loin de lui que si j'étais encore tu fond de ma province 1 Comment lui parler?
19S LA MOUr.HE
comment l'aborder? qui viendra donc à mon secours ?
Pendant que le chevalier se désolait ainsi, il vit entrer une jeune dame assez jolie, d'un air plein de grâce et de finesse ; elle était vêtue fort simplement, d'une robe blanche, sans diamants ni broderies, avec une rose sur l'oreille. Elle donnait la main à un seigneur tout à rambre. comme dit Voltaire, et lui parlait tout bas derrière son éventail. Or le hasard voulut qu'en causant, en riant et en gesticulant, cet éventail vînt à lui échapper et à tomber sous un fauteuil, précisément devant le chevalier. Il se précipita aussitôt pour le ramasser, et comme, pour cela, il avait mis un genou en terre, la jeune dame lui parut si charmante, qu'il lui présenta l'éventail sans se relever. Elle s'arrêta, sourit, et passa, remerciant d'un léger signe de tcte : mais, au regard qu'elle avait jeté sur le chevalier, il sentit battre son cœur sans savoir pourquoi. — 11 avait raison. — Cette jeune dame était la petite d'Étiolés, comme l'appelaient encore les mécontents, tandis que les autres, en parlant d'elle, disaient « la Marquise, » comme "»^ ^it « la Heine. »
— Celîe-là me protégera, celle-là viendra à mou ecour?! Ah ! que l'abbé avait raison de me dire
qu'un regard déciderait de ma vie ! Oui, ces yeux si fins et si doux, cette petite bouche railleuse et délicieuse, ce petit pied noyé dans un pompon... Voilà ma bonne fée !
Ainsi pensait, presque tout haut, le chevalier rentrant à son auberge. D'où lui venait cette espérance subite? Sa jeunesse seule parlait-elle, ou les yeux de la marquise avaient-ils parlé?
Mais la difficulté restait toujours la même. S'il ne songeait plus maintenant à être présenté au roi, qui le présenterait à la marquise?
Il passa une grande partie de la nuit à écrire à mademoiselle d'Annebault une lettre à peu près pareille à celle qu'avait lue madame de Pompadour.
Retracer cette lettre serait fort inutile. Hormis les sots, il n'y a que les amoureux qui se trouvent toujours nouveaux, en répétant toujours la même chose.
Dès le matin, le chevalier sortit et se mit à marcher, en rêvant dans les rues. Il ne lui vint pas à l'esprit d'avoir encore recours à l'abbé protecteur, et il ne serait pas aisé de dire la raison qui l'en empêchait. C'était comme un mélange de crainte et d'audace, de fausse honte et de romanesque. Et, en effet, que lui aurait répondu l'abbé, s'il lui avait conté son histoire de la veille? — Vous vous êtes trouvé à propos pour ramasser un éventail ; avezvous su en profiter? Qu'avez-vous dit à la marquise ? — Rien. — Vous auriez dû lui parier. —
tOO LA MOUCHE.
J'étais troublé, j'avais perdu la tête. — Cela est un tort ; il faut savoir saisir l'occasion ; mais cela peut «e réparer. Voulez-vous que je vous présente à monsieur un tel, il est de mes amis. A madame une telle? elle est mieux encore. Nous tâcherons de vous faire parvenir jusqu'à cette marquise qui TOUS a fait peur, et cette fois, etc., etc.
Or le chevalier ne se souciait de rien de pareil. II lui semblait qu'en racontant son aventure ii l'aurait, pour ainsi dire, gâtée et déûorée. Il se disait que le hasard avait fait pour lui une chose inouïe, incroyable, et que ce devait être un secret entre lui et la fortune ; confier ce secret au premier venu, c'était, à son avis, en ôter tout le prix et s'en montrer indigne : — Je suis allé seul hier au château de Versailles, pensait-il ; j'irai bien seul à Trianon, (c'était en ce moment le séjour de la favorite).
Une telle façon de penser peut et doit même paraître extravagante aux esprits, calculateurs, qui ne négligent rien et laissent le moins possible au hasard ; mais les gens les plus froids, s'ils ont été jeunes (tout le monde ne l'est pas, même au temps de la jeunesse), ont pu connaître ce sentiment bizarre, faible et hardi, dangereux et séduisant, qui nous entraîne vers la destinée : on se sent aveugle, et on veut l'être ; on ne sait où l'on va, et l'on marche. Le charme est dans cette insouciance et dans cette ignorance même ;. c'est le plaisir de l'artiste qui rêve, de l'amoureux qui passe la nuit sous les fer.êtres de sa maîtresse ; c'est aussi Tins-
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tincL du soldat ; c'est, surtout, celui du joueur. Le chevalier, presque sans le savoir, avait donc pris le chemin de Trianon. Sans être fort paré, comme on disait alors, il ne manquait ni d'élégance, ni de cette façon d'être qui fait qu'un laquais, vous rencontrant en route, ne vous demande pas où vous allez. 11 ne lui fut donc pas difOcile, grâce à quelques indications prises à son auberge, d'arriver jusqu'à la grille du château, si l'on peut appeler ainsi cette bonbonnière de marbre qui vit jadis tant déplaisirs et d'ennuis. Malheureusement, la grille était fermée, et un gros suisse, vêtu d'une simple houppelande, se promjenait, les mains derrière le dos, dans l'avenue intérieure, comme quelqu'un qui n'attend personne.
— Le roi est ici! se dit le chevalier, ou la marquise n'y est pas. Évidemment, quand les portes sont closes et que les valets se promènent, les maîtres sont enfermés ou sortis.
Que faire? Autant il se sentait, un instant auparavant, de confiance et de courage, autant il éprouvait tout à coup de trouble et de désappointement. Cette seule pensée : « Le roi est ici 1 » l'effrayait plus que n'avaient fait la veille ces trois mots : « Le roi va passer! » car ce n'était alors que de l'imprévu, et maintenant il connaissait ."e froid regard, cette majesté impassible.
— Ah! bon Dieu! quel visage ferais-je si j'essayais, en étourdi, de pénétrer dans ce jardin, et si j'allais me trouver face à face devant ce monarque
superbe, prenant son café au bord d'un ruisseau. Aussitôt se dessina devant le pauvre amoureux la silhouette désobligeante de la Bastille; au lieu de l'image charmante qu'il avait gardée de cette marquise passant en souriant, il vit des donjons, des cachots, du pain noir, l'eau de la question; il savai l'histoire de Latude. Peu à peu venait la réflexion, et peu à peu s'envolait l'espérance.
— Et cependant, se dit-il encore, je ne fais point de mal, ni le roi non plus. Je réclame contre une injustice; je n'ai jamais chansonné personne. On m'a si bien reçu hier à Versailles, et les laquais ont été si polis 1 De quoi ai-je peur? De faire une sottise. J'en ferai d'autres qui répareront celle-là.
Il s'approcha de la grille et la toucha du doigt; elle n'était pas tout à fait fermée. Il l'ouvrit et entra résolument. Le suisse se retourna d'un air ennuyé ;
— Que demandez-vous? oij allez-vous?
— Je vais chez madame de Pompadour.
— Avez-vous une audience ?
— Oui.
— Où est votre lettre?
Ce n'était plus le marquisat de la veille, et, cette fois, il n'y avait plus de duc d'Auraont. Le chevalier baissa tristement les yeux, et s'aperçut que ses bas blancs et ses boucles de cailloux du Rhin étaient couverts de poussière. Il avait commis la faute de venir à pied, dans un pays où l'on ne marchait pas. Le suisse baissa les
yeux aussi, et le toisa, non de la tête aux pieds, mais des pieds à la tête. L'habit lui parut propre, mais le chapeau était un peu de travers et la coiffure dépoudrée =
— Vous n'avez point de lettre. Que voulez-vous?
— Je voudrais parler à madame de Pompadour.
— Vraiment 1 Et vous croyez que ça se fait comme ça?
— Je n'en sais rien. Le roi est-il ici?
— Peut-être. Sortez, et laissez-moi en repos.
— Le chevalier ne voulait pas se mettre en colère; mais, malgré lui, cette insolence le fit pâlir :
— J'ai dit quelquefois à un laquais de sortir, répondit-il, mais un laquais ne me l'a jamais dit.
— Laquais! moi? un laquais! s'écria le suisse furieux.
— Laquais, portier, valet et valetaille, je ne m'sn soucie point, et très-peu m'imparte.
Le suisse fit un pas vers le chevalier, les poings crispés et le visage en feu. Le chevalier, rendu à lui-même par l'apparence d'une menace, souleva légèrement la poignée de son épée:
— Prenez garde, dit-il, je suis gentilhomme^, el il en coûte trente-six livres pour envoyer en terre un rustre comme vous.
— Si vous êtes gentilhomme, monsieur, moi( j'appartiens au roi : je ne fais que mon devoir, et ne croyez pas...
En ce moment, le bruit d'une fanfare, qui sem-
blait venir du bois de Satory, se fit entendre au loin et se perdit dans l'écho. Le chevalier laissa son épée retomber dans le fourreau, et, ne songeant plus à la querelle commencée :
— Eh ! morbleu 1 dit-il, c'est le roi qui part pour la chasse. Que ne me le disiez-vous tout da suite?
— Cela ne me regarde pas, ni vous non plus.
— Écoutez-moi, mon cher ami. Le roi n'est pas là, je n'ai pas de lettre, je n'ai pas d'audience. Voici pour boire, laissez-moi entrer.
Il tira de sa poche quelques pièces d'or Le suisse le toisa de nouveau avec un souverain mépris:
— Qu'est-ce que c'est que ça? dit-il dédaigneuse^ ment. Cherche ton ainsi à s'introduire dans une demeure ro5^ale?Aulieu de vous faire sortir, prenei garde que je ne vous y enferme.
— Toi, double maraud 1 dit le chevalier, retrouvant sa colère et reprenant son épée.
— Oui, moi, répéta le gros homme. Mais, pendant cette conversation, où l'historien regrette d'avoir compromis son héros, d'épais nuages avaient obscurci le ciel; un orage se préparait- Un éclair rapide brilla, suivi d'un violent coup de tonnerre, et la pluie commençait à tomber lourdement. Le chevalier, qui tenait encore son or, vit une goutte d'eau sur son soulier poudreux, grande comme un petit écu:
— Peste, dit-il, mettons-nous à l'abri. Il ne s'agit pas de se laisser mouiller.
Et il se dirigea lestement vers l'antre du Cerbère, ou, si l'on veut, la maison du concierge ; puis là, se jetant sans façon dans le grand fauteuil du concierge même:
— Dieu! que vous m'ennuyez! dit-il, et que je suis malheureux I Vous me prenez pour un conspirateur, et vous ne comprenez pas que j'ai dans ma poche un placet pour Sa Majesté 1 je suis de province, mais vous n'êtes qu'un sot.
Le suisse, pour toute réponse, alla dans un coin, prendre sa hallebarde, et resta ainsi debout, l'arme au poing.
— Quand partirez-vous ? s'écria-t il d'une voix de Stentor.
La querelle, tour à tour oubliée et reprise, semblait cette fois devenir tout à fait sérieuse, et déj;\ les deux grosses mains du suisse tremblaient étrangement sur sa pique ; qu'allait-il advenir? je ne sais, lorsque, tournant tout à coup la tête : « Ahl ditlo chevalier, qui vient là? »
Un jeune page, montant un cheval superbe (non pas anglais; dans ce temps-là les jambes maigres n'étaient pas à la mode), accourait à toute bride et au triple galop. Le chemin était trempé par la pluie ; la grille n'était qu'entr'ouverte. Il y eut une hésitation; le suisse s'avança et ouvrit la grille. Le page donna de l'éperon ; le cheval, arrêté un instant, voulut reprendre son train, manqua du pied, glissa sur la terre humide et tomba.
Il est fort peu commode, j 'esque dangereux, de
is
faire relever un cheval tombé à terre. Il n'y a cravache qui tienne. La gesticulation des jambes de la bête, qui fait ce qu'elle peut, est extrêmement désagréable, surtout lorsque l'on a soi-même une jambe aussi prise sous la selle.
Le chevalier, toutefois, vint à l'aide sans réfléchir à ces inconvénients, et il s'y prit si adroitement que bientôt le cheval fut redressé et le cavalier dégagé. ■Mais celui-ci était couvert de boue, et ne pouvait qu'à peine marcher en boitant. Transporté, tant bien que mal, dans la maison du suisse, et assis à son tour dans le grand fauteuil :
— Monsieur, dit-il au chevalier, vous êtes gentilhomme, à coup sûr. Vous m'avez rendu un grand service, mais vous m'en pouvez rendre un plus grand encore. Voici un message du roi pour madame la marquise, et ce message est très pressé, comme vous le voyez, puisque mon cheval et moi, pour aller plus vite, nous avons failli nous rompre le cou- Vous comprenez que, fait comme je suis, avec une jambe éclopée, je ne saurais porter ce papier. II faudrait, pour cela, me faire porter moi-même. Voulez-vous y aller à ma place?
En même temps, il tirait de sa poche une grande enveloppe dorée d'arabesques, accoT^pagnée dn sceau royal.
— Très volontiers, monsieur, répondit le chevalier, prenant l'enveloppe. Et, leste et léger comme une plume, il partit en courant, sur la poÀate du pied.
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Quand le chevalier arriva au château, un suisse était encore devant le péristyle :
« Ordre du roi, » dit le jeune homme, qui, cette fois, ne redoutait plus les hallebardes ; et, montrant sa lettre, il entra gaiement au travers d'une demidouzaine de laquais.
Un grand huissier, planté au milieu du vestibuie, voyant l'ordre et le sceau royal, s'inclina gravement, comme un peuplier courbé par le vent, puis, de l'un de ses doigts osseux, il toucha, en souriant, le coin d'une boiserie.
Une petite porte battante, masquée par une tapisserie, s'ouvrit aussitôt comme d'elle-même. L'homme osseux fit un signe obligeant : le chevalier entra, et la tapisserie, qui s'était entr'ouverte, retomba mollement derrière lui.
Un valet de chambre silencieux l'intKoduisit alors dans un salon, puis dans un corridor, sur lequel s'ouvraient deux ou trois petits cabinets, puis enfin dans un second salon» et le pria d'attendre un instant.
— Suis-je encore ici au château de Versailles? se demandait le chevalier. Allons-nous recommencer à jouer à cligne-musette?
Trianon n'était, à cette époque, ni ce qu'il esi
les LA MOUCUE.
maintenant, ni ce qu'il avait été. On a dit que madame de Maintenon avait fait de Versailles un oratoire, et madame de Pompadour un boudoir. On a dit aussi de Trianon que ce petit château de porcelaine était le boudoir de madame de Montespan. Quoi qu'il en soit de tous ces boudoirs, il paraît que Louis XV en mettait partout. Telle galerie, où son aïeul se promenait majestueusement, était alors bizarrement divisée en une infinité de compartiments. Il y en avait de toutes les couleurs; le roi allait papillonnant dans ces bosquets de soie et de velours. « Trouvez-vous de bon goût mes petits appartements meublés? » demanda-t-il un jour à la belle comtesse de Séran. « Non, dit-elle, je les voudrais bleus. » Comme le bleu était la couleur du roi, cette réponse le flatta. Au second rendez vous, madame de Séran trouva le salon meublé en bleu, comme elle l'avait désiré.
Celui dans lequel, en ce moment, le chevalier se trouvait seul, n'était ni bleu, ni blanc, ni rose, mais tout en glaces. On sait combien une jolie femme qui a une jolie taille gagne à laisser ainsi son image se répéter sous mille aspects. Elle éblouit, elle enveloppe, pour ainsi dire, celui à qui elle veut plaire. De quelque côté qu'il regarde, il la voit; comment l'éviter? Il ne lui reste plus qu'à s'enfuir, où à s'avouer subjugué.
Le chevalier regardait aussi le jardin. Là, derrière les charmilles et les labyrinthes, les statues et Us vases de marbre, commençait à poindre le goût pas-
toral, que la marquise allait metlre à la mode, et que, plus tard, madame Dubarry et la reme Marie- Antoinette devaient pousser à un si haut degré de perfection. Déjà apparaissaient les fantaisies champêtres où se réfugiait le caprice blasé. Déjà les Tritons boursouflés, les graves déesses et les nymphes savantes, les bustes à grandes perruques, glacés d'horreur dans leurs niches de verdure, voyaient sortir de terre un jardin anglais au milieu des ifs étonnés. Lespetites pelouses, lespetits ruisseaux, les petits ponts, allaient bientôt détrôner l'Olympe pour le remplacer par une laiterie, étrange parodie delà nature, que les Anglais copient sans la comprendre, vrai jeu d'enfant devenu alors le passe-temps d'un maître indolent, qui ne savait comment se désennuyer de Versailles dans Versailles même.
Mais le chevalier était trop charmé, trop ravi de se trouver là pour qu'une réflexion critique pût se présentera son esprit. Il était, au contraire, prêta tout admirer, et il admirait en effet, tournant sa missive dans ses doigts, comme un provincial fait de son chapeau, lorsqu'une jolie fille de chambre ouvrit la porte et lui dit doucement :
— Venez, monsieur.
Il la suivit, et après avoir passé de nouveau par plusieurs corridors plus ou moins mystérieux, elle le fit entrer dans une grande chambre où les volets étaient à demi fermés. Là, elle s'arrêta et parut écouter:
— Toujours cligne musette, se disait Je chevalier.
ÎIO LA MOUCnE.
Cependant, au bout de quelques instants, une porte s'ouvrit encore, et une autre fille de chambre, qui semblait devoir être aussi jolie que la première, répéta du même ton les mêmes paroles :
— Venez, monsieur.
S'il avait été ému à Versailles, il l'était maintenant bien autrement, car il comprenait qu'il touchait au seuil du temple qu'habitait la divinité. Il s'avança le cœur palpitant ; une douce lumière, faiblement voilée par de légers rideaux de gaze, succéda à l'obscurité ; un parfum délicieux, presque imperceptible, se répandit dans l'air autour de lui; la fille de chambre écarta timidement le coin d'une portière de soie, et, au fond d'un grand cabinet de la plus élégante simplicité, il aperçut la dame à l'éventail, c'est-à-dire la toute-puissante marquise.
Elle était seule, assise devant une table, enveloppée d'un peignoir, la tête appuyée sur sa main, et paraissant très préoccupée. En voyant entier le chevalier, elle se leva par un mouvement subit et comme involontaire :
— Vous venez de la part du roi ?
Le chevalier aurait pu répondre, mais il ne trouva rien de mieux que de s'incliner profondément, en présentant à la marquise la lettre qu'il lui apportait. Elle la prit, ou plutôt s'en empara avec une extrême vivacité. Pendant qu'elle la décachetait, »es mains tremblaient sur l'enveloppe.
Cette lettre, écrite de la main du roi, était assez longue. Elle ladévora d'abord, j?our ainsi dire, d'un
coup d'oeil, puis elle la lut avidement avec une attention profonde, le sourcil froncé et serrant les lèvres. Elle n'était pas belle ainsi, et ne ressemblait plus à l'apparition magique du petit foyer. Quand elle fut au bout, elle sembla réfléchir. Peu à peu, son visage, qui avait pâli, se colora d'un léger incarnat ( à cette heure-là elle n'avait pas de rouge ) : non-seulement la grâce lui revint, mais un éclair de vraie beauté passa sur ses traits délicats ; on aurait pu prendre ses joues pour deux feuilles de rose. Elle poussa un demi-soupir, laissa tomber la lettre sur la table, et se retournant vers le chevalier :
— Je vous ai fait attendre, monsieur, lui dit-elle avec le plus charmant sourire, mais c'est que je n'étais pas levée, et je ne le suis même pas encore. Voilà pourquoi j'ai été forcée de vous faire venir par les cachettes ; carjo suis assiégée ici presque autant que si j'étais chf^.z moi. Je voudrais répondre un mot au roi. Vous ennuie-t-il de faire ma rommission ?
Cette fois il fallait parler ; le chevalier avait eu le temps de reprendre un peu de courage :
— Hélas ! madame, dit-il tristement, c'est beau* coup de grâce que vous me faites ; mais, par mal heur, je n'en puis profiter.
— Pourquoi cela ?
— Je n'ai pas l'honneur d'appartenir à Sa Majesté.
— Comment donc êtes-vous venu ici ?
— Par un hasard. J'ai rencontré en route un page qui s'est jeté «ir terrô. ai qui m'a prié...
Jlî LA MOUCHE.
— Comment, jeté parterre ! répéta la marquise en éclatant de rire. (Elle paraissait si heureuse en ce moment, que la gaieté lui venait sans peine.)
— Oui, madame, il est tombé de cheval à la grille. Je me suis trouvé là, heureusement, pour l'aider à se relever, et, comme son habit était fort gâté, il m'a prié de me charger de son message.
— Et par quel hasard vous ôtes-vous trouvé là?
— Madame, c'est que j'ai un placet à présenter à Sa Majesté.
— Sa Majesté demeure à Versailles.
— Oui, mais vous demeurez ici.
— Oui-dà ! En sorte que c'était vous qui vouliea me charger d'une commission.
— Madame, je vous supplie de croire...
— Ne vous effrayez pas, vous n'êtes pas le premier. Mais à propos de quoi vous adresser à moi ? Je ne suis qu'une femme... comme une autre.
En prononçant ces mots d'un air moqueur, la marquise jeta un regard triomphant sur la lettre qu'elle venait de lire.
— Madame, reprit le chevalier, j'ai toujours oui dire que les hommes exerçaient le pouvoir, et que les femmes..
— En disposaient, n'est-ce pas ? Eh bien, monsieur, il y a une reine de France.
— Je le sais, madame, et c'est ce qui fait que je me suis trouvé là ce matin.
La marquise était plus qu'habituée à de semblables compliments , bien qu'on ne les lui fît qu'à
LA MOUCnE. 8tl
»oix basse ; mais, dans la circonstance préscnle, celui-ci panillui plaire très singulièrement
— Et sur quelle foi, dit-elle, sur quelle assurance avez-vous cru pouvoir parvenir jusqu'ici ? car vous ne comptiez pas, je suppose, sur un cheval qui tombe en chemin.
— Madame, je croyais... j'espérais..
— Qu'espériez-vous ?
— J'espérais que le hasard... pourrait faire...
— Toujours le hasard ! Il est de vos amis, à ce qu'il paraît ; mais je vous avertis que si vous n'en avez pas d'autres, c'est une triste recommandation.
Peut-être la fortune offensée voulut-elle se venger de cette irrévérence ; mais le chevalier, que ces dernières questions avaient de plus en plus trou- blé, aperçut tout à coup, sur le coin de la table, précisément le même éventail qu'il avait ramassé la veille. Il le prit, et, comme la veille, il le présenta à la marquise, en fléchissant le genou devant elle ;
— Voilà, madame, lui dit-il. le seul ami que j'aie
La marquise parut d'abord étonnée, hésita un moment, regardant tantôtl'éventail, tantôt le chevalier :
— Ah I vous avez raison, dit- elle enfin ; c'est vous, monsieur I je vous reconnais. C'est vous que j'ai vu hier, après la comédie, avec M. de Richelieu. J'ai laissé tomber cet éventail, et vous vous êtes trouvé là, comme vous disiez.
114 LA MOUCEE.
— Oui, madame.
— Et fort galamment, en vrai chevalier, vous ma l'avez rendu : je ne vous ai pas remercié, mais j'ai toujours été persuadée que celui qui sait, d'aussi bonne grâce, relever un éventail, sait aussi, au besoin, relever le gant ; et nous aimons assez cela, nous autres.
— Et cela n'est que trop vrai, madame ; car, en arrivant tout à l'heure, j'ai failli avoir un duel avec le suisse.
— Miséricorde l dit la marquise, prise d'un second accès de gaieté, avec le suisse 1 et pourquoi faire ?
— Il ne voulait pas me laisser entrer.
— C'eût été dommage. Mais, monsieur, qui êtetvous ? que demandez-vous ?
— Madame, je me nomme le chevalier de Vauvert. M. de Biron avait demandé pour moi une place de cornette aux gardes.
— Oui-dà ! je me souviens encore. Vous venez de Neauflette , vous êtes amoureux de mademoiselle d'Annebault..
— Madame, qui a pu vous dire ?
— Oh ! je vous préviens que je suis fort à craindre. Quand la mémoire me manque, je devine. Vous êtes parent de l'abbé de Chauvelin, et refusé pour cela, û'est-ce-pas ? Où est votre placet?
— Le voilà, madame ; mais, en vérité, je ne puis comprendre...
— A quoi bon comprendre ? Levez-vous, et met-
tez votre papier sur cette table. Je vais répondre an roi ; vous lui porterez en même temps votre demande et ma lettre.
— Mais, madame, je croyais vous avoir dit...
— Vous irez. Vous êtes entré ici de par le roi, n'est-il pas vrai ? Eh bien, vous entrerez là-bas de par la marquise de Pompadour, dame du palais de la reine.
Le chevalier s'inclina sans mot dire, saisi d'une sorte de stupéfaction. Tout le monde savait depuis longtemps combien de pourparlers, de ruses et d'intrigues la favorite avait mis en jeu, et quelle obstination elle avait montrée, pour obtenir ce titre, qui, en somme, ne lui rapporta rien qu'un affront cruel du Dauphin. Mais il y avait dix ans qu'elle le désirait; elle le voulait, elle avait réussi. M. deVauvert, qu'elle ne connaissait pas, bien qu'elle connût ses amours, lui plaisait comme une bonne nouvelle.
Immobile, debout derrière elle, le chevalier observait la marquise qui écrivait, d'abord de tout son cœur, avec passion, puis qui réfléchissait, s'arrêtait, et passait sa main sur son petit nez, fin comme l'ambre. Elle s'impatient<iit : un témoin la gênait. Enfin elle se décida et fit une rature ; il fallait avouer que ce n'était plus qu'un brouillon.
En face du chevalier, de Tautre côté de la table, brillait un beau miroir de Venise. Le très timide messager osait à peine lever les yeux. Il lui fut cependant difficile de ne pas voir dans ce miroir, par-
/t« LA MOUCUE.
dessus la tête de la marquise, le visage inquiet et charmant de la nouvelle dame du palais.
— Comme elle est jolie ! pensait-il. C'est malheureux que je sois amoureux d'une autre; mais Athénaïs est plus belle, et d'ailleurs ce serait, de ma part, une si affreuse déloyauté !...
— De quoi parlez-vous? dit la marquise. (Le chevalier, selon sa coutume, avait pensé tout haut sans le savoir.) Qu'est-ce que vous dites?
— Moi, madame ? j'attends.
— Voilà qui est fait, répondit la marquise, prenant une autre feuille de papier; mais, au petit mouvement qu'elle venait de faire pour se retourner, le peignoir avait glissé sur son épaule.
La moe est une chose étrange. Nos grand'mères trouvaient tout simple d'aller à la cour avec d'immenses robes r;ui laissaient leur gorge presque découverte, et l'on ne voyait à cela nulle indécence ; mais elles cachaient soigneusement leur dos, que les belles dames aujourd'hui montrent au balcon à l'Opéra. C'est une beauté nouvellement inventée
Sur l'épaule frêle, blanche et mignonne de madame de Pompadour, il y avait un petit signe noir qui ressemblait à une mouche tombée dans du lait. Le chevalier, sérieux comme un étourdi qui veut avoir bonne contenance, regardait ce signe, et la marquise, tenant sa plume en l'air, regardait lo chevaher dans la glace.
Dans cette glace un coup d'œil rapide fut échangé, . \ui voulait dire d'une part : « Vous êtes charmante, »
LA MOUCnE. Î17
et de l'autre : « Je n'en suis pas fâchée. » Toutefois la marquise rajusta son peignoir :
— Vous regardez ma mouche, monsieur ?
— Je ne regarde pas, madame ; je vois, et j'admire.
— Tenez, voilà ma lettre ; poitez-la au roi avec votre placet.
— Mais, «madame...
— Quoi donc?
— Sa Majesté est à la chasse; jeviens d'entendre sonner dans le bois de Satory.
— C'est vrai, je n'y songeais plus; eh bien, demain, après demain, peu importe. — Non, tout de suite. Allez, vous donnerez cela àLebel. Adieu, monsieur. Tâchez de vous souvenir de cette mouche que vous venez de voir, il n'y a dans le royaume que le roi qui l'ait vue ; et quant à votre ami le hasard, dites-lui, je vous prie, qu'il s'accoutume à ne pas jaser tout seul aussi haut que tout à l'heure. Adieu , chevalier.
Elle toucha un petit timbre, puis, relevant sur sa manche un flot de dentelles, tendit au jeune homme son bras nu.
Il s'inclina encore st du bout des lèvres effleura à peine les ongles roses de la marquise. Elle n'y vit pas une impolitesse, tant s'en faut, mais un peu trop de modestie.
Aussitôt reparurent les petites filles de chambre (les grandes n'étaient pas levées), et derrière elles, debout comme un clocher au milieu d'un troupeau
LA MOUCnE.
de moutons, l'homme osseux, toujours souriant, indiquait le chemin.
Seul, plongé dans un vieux fauteuil, au fond de sa petite chambre, h l'auberge du Soleil, le chevalier attendit le lendemain, puis le surlendemain, — point de nouvelles.
Singulière femme ! — douce et impérieuse, bonne et méchante, la plus frivole et la plus entêtée! — Elle m'a oublié. Oh 1 misère ! Elle a raison, elle peut tout et je ne suis rien.
Il s'était levé, et se promenait par la chambre :
Rien, non, je ne suis qu'un pauvre diable. Que mon père disait vrai 1 La marquise s'est moquée de moi ; c'est tout simple — pendant que je la regardais, c'est sa beauté qui lui a plu. Elle a été bien aise de voir dans ce miroir ei dans mes yeux le reflet de ses charmes, qui, ma foi, sont véritablement incomparables ! Oui, ses yeux sont petits, mais quelle grâce ! Et Latour^ avant Diderot, a pris pour faire son portrait la poussière de l'aile d'un papillon. Elle n'est pas bien grande, mais sa taille est bien prise. — Ah! mademoiselle d'Annebault! Ah 1 mon amie chérie, est-ce que, moi aussi, j'oublierais 1
Deux ou trois petits coups secs frappés sur la porte le réveillèrent de son chagrin :
— Qu'est-ce?
L'homme osseux, tout de noir vêtu, avec une belle paire de bas de soie, qui simulaient des mollets absents, entra, et fit un grand salut :
— Il y a ce soir, monsieur le chevalier, bal masqué à la cour, et madame la marquise m'envoie vous dire que vous êtes invité.
— Cela suffit, monsieur, grand merci.
Dès que l'homme osseux se fut retiré, le chevalier courut à la sonnette : la même servante qui, trois jaurs auparavant, l'avait accommodé de son mieux, l'aida, à mettre le même habit pailleté, tâchant de l'accommoder mieux encore.
Après quoi le jeune homme s'achemina vers le palais, invité cette fois, et plus tranquille en apparence, mais plus inquiet et moins hardi que lorsqu'il avait fait le premier pas dans ce monde encore inconnu de lui.
Etourdi, presque autant que la première fois, par toutes les splendeurs de Versailles, qui, ce soir-là, n'était pas désert, le chevalier marchait dans la grande galerie, regardant de tous les côtés, tâchant de savoir pourquoi ilétaitlà ; mais personne ne semblait songer à l'aborder. Au bout d'une heure, il
J20 LA MOUCUE.
s'ennuyait et allait partir, lorsque deux masques, exactement pareils, assis sur une banquette, l'arrêtèrent au passage. L'un des deux le visa du doigt, comme s'il eût tenu un pistolet ; l'autre se leva et vint à lui :
— Il paraît, monsieur, lui dit le masque, en lui prenant le bras nonchalamment, que vous êtes assez bien avec notre marquise.
— Je vous demande pardon, madame, mais de qui parlez-vous ?
— Vous le savez bien.
— Pas le moins du monde.
— Oh ! si fait.
— Point du tout.
— Toute la cour le sait.
— Je ne suis pas de la cour.
— Vous faites l'enfant. Je vous dis qu'on le sait.
— Gela se peut, madame, mais je l'ignore,
— Vous n'ignorez pas, cependant, qu'avant-hier, un page est tombé de cheval à la grille de Trianon. N'étiez-vous pas là, par hasard ?
— Oui, madame.
— Ne l'avez-vous pas aidé à se relever ?
— Oui, madame.
— Et n'êtes-vous pas entré au château?
— Sans doute».
— Et ne vous a-t-on pas donné unpapierf
— Oui, madame.
— Et ne l'avez-vous pas porté au roi?
— Assurément
— Le roi n'était pas à Trianon ; il était à lâchasse la marquise était seule..., n'est-ce pas?
— Oui, madame
— Elle venait de se réveîlïer; elle était à peine vêtue, excepté, à ce qu'on dit, d'un grand peignoir.
— Les gens qu'on ne peut pas empêcher de parler disent ce qui leur passe par la tête.
— Fort bien, mais il paraît qu'il a passé entre sa tête et la vôtre un regard qui ne l'a pas fâchée.
— Qu'entendez-vous par là, madame?
— Que vous ne lui avez pas déplu.
— Je n'en sais rien, et je serais au désespoir qu'une bienveillance si douce et si rare, à laquelle je ne m'attendais pas, qui m'a touché jusqu'au fond du cœur, pût devenir la cause d'un mauvais propos.
— Vous prenez feu bien vite, chevalier; on croirait que vous allez provoquer toute la cour; vous ne finirez jamais de tuer tant de monde.
— Mais, madame, si ce page est tombé, et si j'ai porté son message... Permettez-moi de vous demander pourquoi je suis interrogé.
Le masque lui serra le bras et lui dit; — Monsieur, écoutez.
— Tout ce qui vous plaira, madame.
— Voici à quoi nous pensons, maintenant. Le roi n'aime plus la marquise, et personne ne croit qu'il l'ait jamais aimée. Elle Aient de commettre une imprudence; elle s'est mis à dos tout le parlement, avec ses deux sous d'impôt, et aujourd'hui, elle ose attac^uer une bien plus grande puissance, la compa-
gnie de Jésus. Elle y succombera ; mais elle a des armes, et, avant de périr, elle se défendra.
— Eh bien, madame, qu'y puis-je faire?
— Je vais vous le dire. M. de Ghoiseul est à moitié brouillé avec M. de Bernis ; ils ne sont sûrs, ni l'un ni l'autre de ce qu'ils voudraient essayer. Bernis va s'en aller, Ghoiseul prendra sa place ; un mot de vous peut en décider.
— En quelle façon, madame, je vous prie?
— En laissant raconter votre visite de l'autre jour.
— Quel rapport peut-il y avoir entre ma visite, les Jésuites et le parlement?
— Écrivez-moi un mot; la marquise est perdue. Et ne doutez pas que le plus vif intérêt, la plus entière reconnaissance...
— Je vous demande encore bien pardon, madame, mais c'est une lâcheté que vous me demandez là.
— Est-ce qu'il y a de la bravoure en politique?
— Je ne me connais pas à tout cela. Madame de Pompadour a laissé tomber son éventail devant moi ; je l'ai ramassé, je le lui ai rendu ; elle m'a remercié, elle m'a permis, avec cette grâce qu'elle a, de la remercier à mon tour.
— Trêve de façons: le temps se passe; je me nomme la comtesse d'Estrades. Vous aimez mademoiselle d'Annebault, ma nièce... ne dites pas non, c'est inutile ; vous demandez un emploi de cornette... vous l'aurez demain, et, si Athénaïs vous plaît, vous serez bientôt mon neveu.
A MOUCnE. 22S
— Oh! madame, quel excès de bonté!...
— Mais il faut parler.
— Non, madame.
— On m'avait dit que vous aimiez cette petite fille.
— Autant qu'on peut aimer ; mais, si jamais mon amour peut s'avouer devant elle, il faut que mon honneur y soit aussi.
— Vous êtes bien entêté, chevalier! Est-ce là votre dernière réponse?
— C'est la dernière, comme la première.
— Vous refusez d'entrer aux gardes? Vous refusezla main de ma nièce?
— Oui, madame, si c'est à ce prix.
Madame d'Estrades jeta sur le chevalier un regard perçant, plein de curiossité ; puis, ne voyant sur son visage aucun signe d'hésitation, elle s'éloigna lentement, et se perdit dans la foule.
Le chevalier, ne pouvant rien comprendre à cette singulière aventure, alla s'asseoir dans un coin delà galerie :
— Que pense faire cette femme? se disait-il ; aile doit être un peu folle. Elle veut bouleverser l'État au moyen d'une sotte calomnie, et, pour mériter la main de sa nièce, elle me propose dr me déshonorer ! Mais Athénaïs ne voudrait plus de moi, ou, si elle se prêtait à une pareille intrigue, ce serait moi qui la refuserais ! Quoi ! tâcher de nuire à cette bonne marquise, la diffamer, la noircir... jamais I non, jamais!...
tu LA MOUCHE.
Toujours fidèle à ses distractions, le chevalier, très probablement, allait se lever et parler tout haut, lorsqu'un petit doigt, couleur de rose, lui toucha légèrement 1 épaule. Il leva les yeux, et vit devant lui les deux masques pareils qui l'avaient arrêté.
— "Vous ne voulez donc pas nous aider un peu? dit l'un des masques, déguisant sa voix. Mais, bien que les deux costumes fussent tout à fait semblables, et que tout parût calculé pour donner le change, le chevalier ne s'y trompa point. Le regard ni l'accent n'étaient plus les mômes.
— Répondrez-vous, monsieur'
— Non, madame.
— Ecrirez-vous?
— Pas davantage.
— C'est vrai que vous êtes obstiné. Bonsoir, lieutenant.
■ - Que dites-vous, madame r
— Voilà votre brevet, et votre contrat de mariage. Et elle lui jeta son éventail.
C'était celui que le chevalier avait déjà ramassé deux fois. Les petis amours de Boucher se jouaient sur le parchemin, au millieu de la nacre dorée. Il n'y avait pas à en douter, c'était l'éventail de madame de Pompadour.
— 0 ciel ! marquise, est-il possible?...
— Très possible, dit-elle en soulevant, sur .^:on menlon, sa petite dentelle noire.
— Je sais, madame, comment répondre...
— Il n'est pas nécessaire. Tous êtes un galant
tA MOUCUE. ÎÎ5
homnie, et nous nous reverrons, car vous ôles chez nous. Le roi vous a placé dans la cornette blanche. Souvenez-vous que, pour un solliciteur, il n'y a pas de plus grande éloquence que de savoir se taire- à propos...
— Et pardonnez-nous, ajouta-t-elle, en riant et en s'enfuyant, si, avant de vous donner notre nièce, nous avons pris des renseignements ^.
MadaiTiO d'Estrades, peu do temps après, fut disgraciée avoc M. d'Argonson, pour avoir conspiré, sérieusement cette fois contre madame de Pompadour.
yiN DE LA EOL'CSa.
iîïSTOIRE D'UN MERLE BLANC
Qu'il est glorieux, mais qu'il est pénible d'être en ce monde un merle exceptionnel ! Je ne suis point un oiseau fabuleux, et monsieur de Buffon m'a décrit. Mais, hélas! je suis extrêmement rare, et très difflcile à trouver. Plût au ciel que je fusse tout à fait impossible 1
Mon père et ma mère étaient deux bonnes gens qui vivaient depuis nombre d'années, au fond d'un vieux jardin retiré du Marais. C'était un ménage exemplaire. Pendant que ma mère, assise dans un buisson fourré, pondait régulièrement trois fois par an, et couvait, tout en sommeillant, avec une religion patriarcale, mon père, encore fort propre et fort pétulant, malgré son grand âge, picorait autou?
î:8 histoire d un merle blanc.
d'elle toute la journée, lui apportant de beaux insectes qu'il saisissait délicatement par le bout delà queue pour ne pas dégoûter sa femme, et, la nuit venue, il ne manquait jamais, quand il faisait beau, de la régaler d'une chanson qui réjouissait tout le voisinage. Jamais une querelle, jamais le moindre nuage n'avait troublé cette douce union.
A peine fus-je venu au monde, que, pour la première fois de sa vie, mon père commença à montrer delà mauvaise humeur. Bien que je ne fusse encore que d'un gris douteux, il ne reconnaissait en moi ni la couleur, ni la tournure de sa nombreuse postérité.
— Voilà un sale enfant, disait-il quelquefois en me regardant de travers ; il faut que ce gamin-là aille apparemment se fourrer dans tous les plâtras et tous les tas de boue qu'il rencontre, pour être toujours si laid et si crotté.
— Eh ! mon Dieu, mon ami, répondait ma mère, toujours roulée en boule dans une vieille écuelle dont elle avait fait son nid, ne voyez-vous pas que c'est de son âge ? Et vous-même, dans votre jeune temps, n'avez-vous pas été un charmant vaurien ? Laissez grandir notre merlichon, et vous verrez comme il sera beau ; il est des mieux que j'aie pondus.
Tout en prenant ainsi ma défense, ma mère ne g*y trompait pas ; elle voyait pousser mon fatal plumage, qui lui semblait une monstruosité ; mais elle faisait comme toutes les mères, qui s'attachent
souvent à leurs enfants, par cela même qu'ils sont maltraités de la nature, comme si la faute en était à elle, ou comme si elles repoussaient d'avance l'injustice du sort qui doit les frapper.
Quand vint le temps de ma première mue, mon père devint tout à fait pensif et me considéra attentivement. Tant que mes plumes tombèrent, il me traita encore avec assez de bonté et me donna même la pâtée, me voyant grelotter presque nu dans un coin ; mais dès que mes pauvres ailerons transis commencèrent à se recouvrir de duvet, à chaque plume blanche qu'il vit paraître, il entra dans une telle colère, que je craignis qu'il ne me plumât pour le reste de mes jours. Hélas ! je n'avais pas de miroir ; j'ignorais le sujet de cette fureur, et je me demandais pourquoi le meilleur des pères se montrait pour moi si barbare.
Un jour qu'un rayon de soleil et ma fourrure naissante m'avaient mis, malgré moi, le cœur en joie, comme je voltigeais dans une allée, je me mis, pour mon malheur, à chanter. A la première note qu'il entendit, mon père sauta en l'air comme une fusée.
— Qu'est-ce que j'culendslà? s'écria-t-il ; est-ce ainsi qu'un merle siffle ? est-ce ainsi que je siffle ? est-ce là siffler ?
Et, s'abattant près de ma mère avec la contenance la plus terrible :
— Malheureuse! dit-il, qui est-ce qui a pondu dans ton nid ?
A ces mots, ma mère indignée s'élança de son
530 niSTOIRE D UN MERLE BLANC.
écuelle, non sans se faire du mal à une patte ; elle voulut parler, mais ses sanglots la suffoquaient ; elle tomba à terre à demi pâmée. Je la vis près d'expirer; épouvanté et tremblant de peur, je me jetai aux genoux démon père.
— 0 mon père ! lui dis-je, si je siffle de travers, et si je suis mal vêtu, que ma mère n'en soit point punie 1 Est-ce sa faute si la nature m'a refusé une voix comme la vôtre ! Est-ce sa faute si je n'ai pas votre beau bec jaune et votre bel habit noir à la française, qui vous donnent l'air d'un marguillier en train d'avaler une omelette ? Si le ciel a fait de moi un monstre, et si quelqu'un doit en porter la peine, que je sois du moins le seul malheureux !
— Il ne s'agit pas de cela, dit mon père ; que signifie la manière absurde dont tu viens de te permettre de siffler? qui t'a appris à siffler ainsi contre tous les usages et toutes les règles?
— Hélas! monsieur, répondis-je humblement, j'ai sifflé comme je pouvais, me sentant ^ai parce qu'il fait beau, et ayant peut-être mangé trop de mouches.
— On ne siffle pas ainsi dans ma famille, reprit mon père hors de lui. Il y a des siècles que nous sifflons de père en flls, et, lorsque je fais entendre ma voix la nuit, apprends qu'il y a ici au premier étage, un vieux monsieur, et au grenier une jeune grisette, qui ouvrent leurs fenêtres pour ra'entendre. N'est-ce pas assez que j'aie devant les yeux l'afl'reuse couleur de tes sottes plumes qui te don-
HISTOIRE d'un merle BLANC. 231
nent l'air enfariné, comr:? un paillasse de la foire. Si je n'étais le plus pacifique des merles, je t'aurais déjà cent fois mis à nu, ni plus ni moins qu'un poulet de basse-cour prêt à être embroché.
— Et bien ! m'écriai-je, révolté de l'injustice de mon père, s'il en est ainsi, monsieur, qu'à cela ne tienne ! je me déroberai à votre présence, je délivrerai vos regards de cette malheureuse queue blanche par laquelle vous me tirez toyte la journée. Je partirai, monsieur, je fuirai ; assez d'autres enfants consoleront votre vieillesse, puisque ma mère pond trois fois par an ; j'irai loin de vous cacher ma misère, et peut-être, ajoutai-je en sanglotant, peutêtre trouverai-je, dans le potager du voisin ou sur les gouttières, quelques vers de terre ou quelques araignées pour soutenir ma triste existence.
— Comme tu voudras, répliqua mon père, loin de s'attendrir à ce discours ; que je ne te voie plus 1 Tu n'es pas mon fils ; tu n'es pas un merle.
— Et que suis-je donc, monsieur, s'il vous plaît?
— Je n'en sais rien, mais tu n'es pas un merle.
Après ces paroles foudroyantes, mon père s'éloigna à pas lents. Ma mère se releva tristement, et alla, en boitant, achever de pleurer dans son écuelle. Pour moi, confus et désolé, je pris mon vol du mieux que je pus, et j'allai, comme je l'avais annoncé, me percher sur la gouttière d'une maison voisine.
S3S HISTOIRE d'UN MERLE BLANC.
Mon p5re eut l'inhumanité de me laisser pendant plusieurs jours dans cette situation mortifiante. Malgré sa violence, il avait bon cœur, et, aux regards détournés qu'il me lançait, je voyais bien qu'il aurait voulu me pardonner et me rappeler; ma mère, surtout, levait sans cesse vers moi des yeux pleins de tendresse, et se risquait môme parfois à m'appeler d'un petit cri plaintif; mais mon horrible plumage blanc leur inspirait, malgré eux, une répugnance et un effroi auxquels je vis bien qu'il n'y avait point de remède.
« Je ne suis point un merle? » me répétais-je ; et, en effet, en m'épluchant le matin et en me mirant dans l'eau de la gouttière, je ne reconnaissais que trop clairement combien je ressemblais peu à ma famille. « 0 ciel 1 répétai-je encore, apprends-moi donc ce que je suis 1 »
Une certaine nuit qu'il pleuvait à verse, j'allais ra'endormir exténué de faim et de chagrin, lorsque je vis se poser près de moi un oiseau plus mouille, plus pâle et plus maigre que je ne le croyais possible. Il était à peu près de ma couleur, autant que j'en pus juger à travers la pluie qui nous inondait, à peine avait-il sur le corps assez de plumes pour habiller un moineau, et il était plus gros que moi.
niSTOIRE D'VS merle blanc. î33
Il me sembla, au premier abord, un oiseau tout à fait pauvre et nécessiteux ; mais il gardait, en dépit de l'orage qui maltraitait son front presque tondu, un air de fierté qui me charma. Je lui fis modestement une grande révérence, à laquelle il répondit par un coup de bec qui faillit me jeter à bas de la gouttière. Voyant que je me grattais l'oreille et que je me retirais avec componction sans essayer de lui répondre en sa langue :
— Qui es-tu? me demanda-t-il d'une voix aussi enrouée que son crâne était chauve.
— Hélas 1 monseigneur, répondis-je (craignant une seconde estocade), je n'en sais rien. Je croyais être un merle, mais l'on m'a convaincu que je n'en suis pas un.
La singularité de ma r(*ponse et mon arrde sincérité l'intéressèrent. 11 s'approcha de moi et me fit conter monhistoire, ce dont je m'acquittai avec toute la tristesse et toute l'humilité qui convenaient à ma position et au temps affreux qu'il faisait.
— Si tu étais un ramier comme moi, me dit-il après m'avoir écouté, les-niaiseries dont tu t'affliges net'inquiéteraientpasun moment. Nous voyageons, c'est là notre vie, et nous avons bien nos amours, mais je sais qui est mon père. Fendre l'air, traverser l'espace, voir à nos pieds les monts et les plaines, respirer l'azur môme des cieux, et non les exhalaisons de la terre, courir comme la flèche à un but marqué qui ne nous échappe jamais, voilà notre plaisir et notre existence. Je fais plus de- chemin
en un jour qu'un homme n'en peut faire en dix.
— Sur ma parole , monsieur, dis-je un peu enhardi, fous ete& un oiseau bohémien.
— C'est encore une chose dont je ne me soucie guère, reprit-il. Je n'ai point de pays ; je ne connais que trois choses : les voyages, ma femme et mes petits. Où est ma femme, là est ma patrie.
— Mais qu'avez-vous là qui vous pend au cou ? C'est comme une vieille papillote chiffonnée.
— Ce sont des papiers d'importance, répondit-il en se rengorgeant ; je vais à Bruxelles de ce pas, et je porte au célèbre banquier*** une nouvelle qui va faire baisser la rente d'un franc soixante-dix-huit centimes.
— Juste Dieu ! m'écriai-je, c'est une belle existence que la vôtre, et Bruxelles, j'en suis sur, doit être une ville bien curieuse à voir. Ne pourriez-vous pas m'emmener avec vous? Puisque je ne suis pas un merle, je suis peut-être un pigeon ramier.
— Si tu en étais un, répliqua-t-il, tu m'aurais vfndu le coup de bec que je t'ai donné tout à l'heure.
— Et bien ! monsieur, je vous le rendrai ; ne nous "^rouillons pas pour si peu de chose. Voilà le matin qui paraît et l'orage qui s'apaise. De grâce laissez-moi vous suivre! Je suis perdu, je n'ai plus rien au monf'e — si vous me refusez, il ne me reste plus qu'à me noyer dans cette gouttière.
— Eh bien, en route! suis-moi, si tu peux.
Je jetai un dernier regard sur le jardin où dor-
niait ma mère. Une larme coula de mes yeux ; la
vent et la pluie l'emportèrent. J'ouvris mes ailes, et je partis.
Mes ailes, je l'ai dit, n'étaient pas encore bien robustes. Tandis que mon conducteur allait comme le vent, je m'essoufflais à ses côtés ; je tins bon pendant quelque temps, mais bientôt il me prit un éblouissement si violent, que je me sentis près de défaillir.
— Y en a-t-il encore pour longtemps ? demandai-je d'une voix faible.
— Non, me répondit-il, nous sommes au Bourget ; nous n'avons plus que soixante lieues à faire.
J'essayai de reprendre courage, ne voulant pas avoir l'air d'une poule mouillée, et je volaj encore un quart d'heure, mais, pour le coup, j'étais rendu.
— Monsieur, bégayai-je de nouveau, ne pourrait on pas s'arrêter un instf>nt? J'ai une soif horrible qui me tourmente, et, en nous perchant sur uu arbre...
— Va-t'en au diable ! tu n'es qu'un merle 1 me répondit le ramier en colère.
Et, sans daigner tourner le tête, il continua son voyage enragé. Quant à moi, abasourdi et n'y voyant plus, je tombai dans un champ de blé.
t36 HISTOIRE D UN MERLE BLANC.
J'ignore combien de temps dura mon évanouissement. Lorsque je repris connaissance, ce qui mo revint d'abord en mémoire fut la dernière parole du ramier : « Tu n'es qu'un merle, m'avait-il dit. » — 0 mes chers parents, pensai-je, vous vous êtes donc trompés ! Je vais retourner près de vous ; vous me reconnaîtrez pour votre vrai et légitime enfant, el vous me rendrez ma place dans ce bon petit tas de feuilles qui est sous l'écuelle de ma mère.
Je fis un effort pour me lever ; mais la fatigue du voyage et la douleur que je ressentais de ma chute me paralysaient tous les membres. A peine me fusje dressé sur mes pattes, que la défaillance me reprit, et je retombai sur le flanc.
L'affreuse pensée de la mort se présentait déjà à mion esprit, lorsque, à travers les bluets et les coquelicots, je vis venir à moi, sur la pointe du pied, deux charmantes personnes. L'une était une petite pie fort bien mouchetée et extrêmement coquette, et l'autre une tourterelle couleur de rose. La tourterelle s'arrêta à quelques pas de distance, avec un grand air de pudeur et de compassion pour mon infortune ; mais la pie s'approcha en sautillant de la manière la plus agféable du monde.
— Eh! bon Dieu! pauvre enfant, que faites-vous là? me demanda-t-elle d'une voix folâtre et argentine.
— Hélas ! madame la marquise, répondis-je (car c*en devait être une pour le moins), je suis un pauvre diable de voyageur que son postillon a laissé en route, et je suis en train de mourir de faim.
HISTOIRE d'un merle BLANC. 237
— Sainte Vierge! que me dites-vous ? réponditelle.
Et aussitôt elle se mit à voltiger ça et là sur les buissons qui nous entouraient, allant et venant de côté et d'autre, m'apportant quantité de baies et de fruits, dont elle fit un petit tas près de moi, tout en continant ses questions.
— Mais qui êtes-vous? mais d'où venez- von s? C'est une chose incroyable que votre aventure ! VA où alliez-vous ? Voyager seul, si jeune, car vous sortez de votre première mue ! Que font vos parents ? d'où sont-ils ? comment vous laissent-ils aller dans cet état-là ? Mais c'est à faire dresser les plumes sur la tête 1
Pendant qu'elle parlait, je m'étais soulevé un peu de côté, et je mangeais de grand appétit. La tourterelle restait immobile, me regardant toujours d'un œil de pitié. Cependant elle remarqua que je retournais la tête d'un air languissant, et elle comprit que j'avais soif. De la pluie tombée dans la nuit une goutte restait sur un brin de mouron ; elle recueillit timidement cette goutte dans son bec, et me l'apporta toute fraîche. Certainement, si je n'eusse pas été si malade, une personne si réservée ne se serait jamais permis une pareille démarche.
Je ne savais pas encore ce que c'est que l'amour, mais mon cœur battait violemment. Partagé enti c deux émotions diverses, j'étais pénétré d'un charme inexplicable. Ma pannetière était si gaie, mon échar.son si expansif et si doux, que j'aurais voulu déjeu-
238 HISTOIRE D'uN MERLE BLANC.
ner ainsi pendant toute l'éternité. Malheureusement, tout a un terme, même l'appétit d'un convalescent. Le repas fini et mes forces venues, je satisfis la curiosité de la petite pie, et lui racontai mes malheurs avec autant de sincérité que je l'avais fait la veille devant le pigeon. La pie m'ccouta avec plus d'attention qu'il ne semblait devoir lui appartenir, et la tourterelle me donna des marques charmantes de sa profonde sensibilité. Mais, lorsque j'en fus à toucher le point capital qui causait ma peine, c'est-à-dire l'ignorance où j'étais de moi-même :
— Plaisantez-vous? s'écria la pie; vous, un merle \ vous, un pigeon ! Fi donc! vous êtes une pie, mon cher enfant, pies'ilenfut, et très gentille pie, ajoutât-elle en me donnant un petit coup d'aile, comme qui dirait un coup d'éventail.
— Mais, madame la marquise, répondis-je, il me semble que, pour une pie, je suis d'une couleur, ne vous en déplaise...
— Une pie russe, mon cher, vous êtes une pie russe ! Vous ne savez pas qu'elles sont blanches? Pauvre garçon, quelle innocence I
— Mais, madame repris-je, comment serais-je une pie russe, étant né au fond du Marais, dans une vieille écuelle cassée ?
--Ah ! le bon enfant! Vous êtes de l'invasion, mon clier ; croyez-vous qu'il n'y ait que vous? Fiez-vous à moi, et laissez-vous faire; je veux vous emmener tout à l'heure et vous montrer les plus belles choses de la terre.
— OÙ cela, madame, s'il vous piait ?
— Dans mon palais vert, mon mignon ; vous ver rez qu'elle vie on y mène. Vous n'aurez pas plus tôt été pie un quart d'heure, que vous ne voudrez plus entendre parler d'autre chose. Nous sommes là une centaine, non pas de ces grosses pies de village qui demandent l'aumône sur les grands chemins, mais toutesnobles et de bonne compagnie, effilées, lestes, et pas plus grosses que le poing. Pas une de nous n'a ni plus ni moins de sept marques noires et de cinq marques blanches ; c'est une chose invariable, et nous méprisons le reste du monde. Les marques noires vous manquent, il est vrai, mais votre qualité de Russe suffira pour vous faire admettre. Notre vie se compose de deux choses: caqueter etnous attifer. Depuis le matin jusqu'à midi, nous nous attifons, et, depuis midi jusqu'au soir, nous caquetons. Chacune de nous perche sur un arbre, le plus haut et le plus vieux possible. Au milieude la foret s'élève un chêne immense, inhabité, hélas 1 C'était la demeure du feu roi Pie X, où nous allons en pèlerinage en poussant de bien gros soupirs ; mais, à part ce léger chagrin, nous passons le temps à merveille. Nos femmes ne sont pas plus bégueules que nos maris ne sontj aloux, mais nos plaisirs sont purs et honnêtes, parce que notre cœurestaussinoblo que notre langage estiibre et joyeux. Notre fierté n'a pas de bornes, et, si un geai ou toute autre canaille vient par hasard à s'introduire chez nous, nous le plumons impitoyablement. Mais nous n'ensommes pas moins les meilleu-
240 niSTOIRE D UN MERLE BLANC.
res gens du monde, et les passereaux, les mésanges, les chardonnerets, qui vivent dans nos taillis, nous trouvent toujours prêtes à les aider, à les nourrir et à les détendre. Nulle part il n'y a plus de caquetage que chez nous, et nulle part moins de médisance. Nous ne manquons pas de vieilles pies dévotes qui disentleurs patenôtres foute la journée, mais la plus éventée de nos jeunes commères peut passer, sans crainte d'un coup de bec, près de la plus sévère douairière. En un mot, nous vivons de plaisir, d'honneur, de bavardage, de gloire et de chiffons.
— Voilà qui est fort beau, madame, répliquai-je, et je serais certainement mal appris de ne point obéir aux ordres d'une personne comme vous. Mais avant d'avoir l'honneur de vous suivre, permettezmoi, de grâce, de dire un mot à cette bonne demoiselle qui est ici. — Mademoiselle, continuai-je en m'adressant à la tourterelle, parlez-moi franchement, je vous en supplie ; pensez-vous que je sois véritablement une pie russe ?
A cette question, la tourterelle baissa la tête, et devint rouge pâle, comme les rubans de Lololte.
— Mais, monsieur, dit-elle, je ne sais si je puis...
— Au nom du ciel, parlez, mademoiselle ! Mon dessein n'a rien qui puisse vous offenser, bien au contraire. Vous me paraissez toutes deux si charmantes, que je fais ici le serment d'offrir mon cœur et ma patte à celle de vous qui en voudra, dès l'instant que je saurai si je suis pie ou autre chose ; car, en vous regardant, ajoutai-je, parlant un peu
plus bas à la jeune personne, je me sens je ne sais quoi de tourtereau qui me tourmente singulièrement.
— Mais, en efTet, dit la tourterelle en rougissant encore davantage, je ne sais sic'est le reflet du soleil qui tombe sur vous à travers ces coquelicots, mais votre plumage me semble avoir une légère teinte...
Elle n'osa en dire plus long.
— 0 perplexité! m'écriai-je, comment savoir à quoi m'en tenir? comment donner mon cœur à l'une de vous, lorsqu'il est si cruellement déchiré ? 0 Socrate! quel précepte admirable, mais difficile à suivre, tu nous a donné, quand tu as dit : « Connais-toi toi-même ! »
Depuis le jour où une malheureuse chanson avait si fort contrarié mon père, je n'avais pas fait usage de ma voix. En ce moment, il me vint à l'esprit de m'en servir comme d'un moyen pour discerner la Yérité.tt Parbleu! pensais-je, puisque monsieur mon père m'a mis à la porte dès le premier couplet, c'est bien le moins que le second produise quelque effet sur ces dames ! » Ayant donc commencé par m'incliner poliment, comme pour réclamer l'indulgence, à cause de la pluie que j'avais reçue, je me mis d'abord à siffler, puis à gazouiller, puis à faire des roulades, puis enfin à chanter à tue-tête, comme un muletier espagnol en plein vent.
A mesure que je chantais, la petite pie s'éloignait de moi d'un air de surprise qui devint bientôt de la stupéfaction^ puis qui passa à un sentiment d'elfroi
244 HISTOIRE d'uN MERLE BLANC. ^
accompagné d'un profond ennui. Elle décrivait des cercles autour de moi, comme un chat autour d'un morceau de lard trop chaud qui vient de le brûler, mais auquel il voudrait pourtant goûter encore. Voyant l'effet de mon épreuve, et voulant la pousser jusqu'au bout, plus la pauvre marquise montrait d'impatience, puis je m'égosillais à chanter. Elle résista pendant vingt-cinq minutes à mes mélodieux efforts ; enfin, n'y pouvant plus tenir, elle s'envola à grand bruit, et regagna son palais de verdure. Quant à la tourterelle, elle s'était, presque dès le commencement, profondément endormie.
— Admirable effet de l'harmonie ! pensai-je. 0 Marais 1 ô écuelle maternelle ! plus que jamais je reviens à vous !
Au moment où je m'élançais pour partir, la tourterelle rouvrit les yeux.
— Adieu , dit-elle , étranger si gentil et si ennuyeux ! Mon nom est Gourouli ; souviens-toi de moi 1
— Belle Gourouli, lui répondis-je, vous êtes bonne, douce et charmante ; je voudrais vivre et mourir pour vous. Mais vous êtes couleur dé rose ; tant de bonheur n'est pas fait pour moi !
Le triste effet produit par mon chant ne laissait pas que de m'atlrister. « Hélas 1 musique, hélas 1
niSTOIIll': D UN ME il LE BLANC. 24?
poésie, me répclais-je en regagnant Paris, qu'il y a jiuu de cœurs qui vous comprennent ! »
Enfaisantees réflexions, je me cognai la tête contre celle d'un oiseau qui volait dans le sens opposé au mien. Le clioc fut si rude et si imprévu, que nous tombâmes tous deux sur la cime d'un arbre qui, par bonheur, se trouva là. Après quenousnous fûmes un peu secoués, je regardai le nouveau venu, m'attendant à une querelle. Je vis avec surprise qu'il était blanc. A la vérité, il avait la tête un peu plus grosse que moi, et, sur le front, une espèce de panachequi lui donnait un air héroï-comique. De plus, il portait sa queue fort en l'air, avec une grande magnanimité ; du reste, il ne me parut nullement disposé à la bataille. Nous nous abordâmes fort civilement, et nous nous fîmes de mutuelles excuses, après quoi nous entrâmes en conversation. Je pris la liberté de lui demander son nom et de quel pays il était.
— Je suis étonné, me dit-il, que vous ne me connaissiez pas. Est-ce que vous n'êtes pas des nôtres?
— En vérité, monsieur, répondis-je, je ne sais pas desquels je suis. Tout le monde me demande el me dit la même chose ; il faut que ce soit une gageure qu'on ait faite.
— Vous voulez rire, répliqua-t-il ; votre plumage vous sied trop bien pour que je méconnaisse un confrère. Vous appartenez infailliblement à cette race illustre et vénérable qu'on nomme en latin cacuata^ en langue savante kakatoès, et en jargoa vulgaire catacois.
244 HISTOIRE d'uN MERLE BLANC.
— Ma foi, monsieur, cela est possible, et ce sprait bien de l'honneur pour moi. Mais ne laissez pas do faire comme si je n'en étais pas, et daignez m'apprendre à qui j'ai la gloire de parler.
— Je suis, répondit l'inconnu, le grand poëte Kacatogan. J'aifaitdepuissantsvoyages, monsieur, des traversées arides et de cruelles pérégrinations. Ce n'estpas d'hier que je rime, et ma muse a eu des malheurs. J'ai fredonné sous Louis XVI, monsieur, j'ai braillé pour la République, j'ai noblement chanté l'Empire, j'ai discrètement loué la Restauration, j'ai même fait un effort dans ces derniers temps, et je me suis soumis, non sans peine, aux exigences de ce siècle sans goût. J'ai lancé dans le monde des distiques piquants, des hymnes sublimes, de gracieux dithyrambes, de pieuses élégies, des drames chevelus, des romans crépus, des vaudevilles poudrés et des tragédies chauves. En un mot, je puis me flatter d'avoir ajoutéau temple des Muses quelques festons galants, quelques sombres créneaux etquelques ingénieuses arabesques. Que voulez-vous? je me suis fait vieux. Mais je rime encore vertement, monsieur, et, tel que vous me voyez, je rêvais à un poëme en un chant, qui n'aura pas moins de six pages, quand vous m'avez fait une bosse au front. Du reste, si je puis vous ôtrebonà quelquechose,je suistoutà votre service.
— Vraiment, monsieur, vous lepouvez, répliquaije, car vous me voyez en ce moment dans un grand embarras poétique. Je n'ose dire que je sois un poète, ni surtout un aussi grand poète que vous, ajoutai-jo
en le saluant, mais j'ai reçu de la nature un gosici qui me démange quand je me sens bien aise ou que j'ai du chagrin. A vous dire la vérité, j'ignore absolument les règles.
— Je les ai oubliées, dit Kacatoaan, ne vous inquiétez pas de cela.
— Mais il m'arrive, repris-Je, une chose fâcheuse; c'est que ma voix produit sur ceux qui l'entendent à peu près le même effet que celle d'un certain Jean de Nivelle sur... Vous savez ce que je veux dire?
— Je le sais, dit Kacatogan; je connais par moimême cet effet bizarre. La cause ne m'en est pas connue, mais l'effet est incontestable.
— Eh bien! monsieur, vous qui me semblez être le Nestor de la poésie, sauriez-vous, je vous prie, un remède à ce pénible inconvénient?
— Non, dit Kacatogan, pour ma part, je n'en ai jamais pu trouver. Je m'en suis fort tourmenté étant jeune, à cause qu'on me sifflait toujours; mais, à l'heure qu'il est, je n'y songe plus. Je crois que cette répugnance vient de ce que le public en lit d'autres que nous : cela le distrait.
— Je le pense comme vous ; mais vous conviendrez, monsieur, qu'il est dur, pour une créature bien intentionnée, de mettre les gens en fuite dès qu'il lui prend un bon mouvement. Voudriez-vous me rendre le service de m'écouter, et de me dire sincèrement votre avis?
— Très volontiers, dit Kacatogan; je suis tout oreilles,
Je me mis à chanter aussitôt, et j'eus la satisfaction de voir que Kacatogan ne s'enfuyait ni ne s'endormait. Il me regardait fixement, et, de temps en temps, il inclinait la tête d'un air d'approbation, avec une espèce de murmure flatteur. Mais je m'aperçus bientôt qu'il ne m'écoutaitpas, et qu'il rêvait à son poème. Profitant d'un moment oti je reprenais haleine, il m'interrompit tout à coup.
— Je l'ai pourtant trouvée, cette rime 1 dit-il en souriant et en braftlantla tête ; c'estla soixante millesept-cent-quatorzième qui sort de cette cervelle-là I Et l'on ose dire que je vieillis 1 Je vais lire cela aux bons amis, je vais le leur lire, et nous verrons ce qu'on en dira!
Parlant ainsi, il prit son vol et disparut, ne semolant plus se souvenir de m'avoir rencontré.
Resté seul et désappointé, je n'avais rien de mieux faire que de profiter du reste du jour et de volera re-d'aile vers Paris. Malheureusement, je ne savais pas ma route. Mon voyage avec le pigeon avait été trop peu agréable pour me laisser un souvenir exact; en sorte que, au lieu d'aller tout droit, ;e tournai à gauche au Bourget, et, surpris par la mut, je fus obligé de chercher an gîte dans les bois do Morfontaine.
HISTOIRE d'un merle BLANC. 247
Tout le monde se couchait lorsque j'arrivai. Les pies et les geais, qui, comme on lésait, sont les plus mauvais coucheurs de la terre, se chamaillaient de tous les côtés. Dans les buissons piaillaient les moineaux, en piétinant les uns sur les autres. Au bord de l'eau marchaient gravement deux hérons, perchés sur leurs longues échasses, dans l'attitude de la méditation, George Dandins du lieu, attendant patiemment leurs femmes. D'énormes corbeaux, à moitié endormis, se posaient lourdement sur la pointe des arbres les plus élevés, et nasillaient leurs prières du soir. Plus bas, les mésanges amoureuses se pourchassaient encore dans les taillis, tandis qu'un pivert ébouriffé poussait son ménage par derrière, pour le faire entrer dans le creux d'un arbre. Des phalanges de friquets arrivaient des champs en dansant en l'air comme des bouffées de fumée, et se précipitant sur un arbrisseau qu'elles couvraient tout entier; des pinsons, des fauvettes, des rougesgorges, se groupaient légèrement sur des branches découpées, comme des cristaux sur une girandole. De toute part résonnaient des voix qui disaient bien distinctement: — Allons, ma femme! — Allons, ma fille! — Venez, ma belle! — Par ici, ma mie ! — Me voilà, mon cher I — Bonsoir, ma maîtresse ! — Adieu, mes amis! — Dormez bien, mes enfants!
Quelle position pour un célibataire, que de coucher dans une pareille auberge! J'eus la tentation de me joindre à quelques oiseaux de ma taille, et de leur demander l'hospitalité. —-La nuit, pensais-
Ht HISTOIRE D UN MERLE SLANC.
je, tous les oiseaux sont gris; et d'ailleurs, est-ce faire tort aux gens que de dormir ©oliment près d'eux?
Je me dirigeai d'abord vers un fossé où se rassemblaient des étourneaux. Ils faisaient leur toillette de nuit avec un soin tout particulier, et je remarquai que la plupart d'entre eux avaient les ailes dorées et les pattes vernies : c'étaient les dandies de la torôt. Ils étaient assez bons enfants, et ne m'honorèrent d'aucune attention. Mais leurs propos étaient si creux, ils se racontaient avec tant de fatuité leurs tracasseries et leurs bonnes fortunes, ils se frottaient silourdement l'un à l'autre, qu'il me fut impossible d'y tenir.
J'allai ensuite me percher sur une branche où s'alignaient une demi-douzaine d'oiseaux de différentes espèce. Je pris modestement la dernière place à l'extrémité de la branche, espérant qu'on m'y souffrirait. Par malheur, ma voisine était une vieille colombe, aussi sèche qu'une giroutte rouillée. Au moment où je m'approchai d'elle, le peu de plumes qui couvraient ses os était l'objet de sa sollicitude ; elle feignait de les éplucher, mais elle eût trop craint d'en arracher une : elle les passait seulement en revue pour voir si elle avait son compte. A peine l'eus-je touchée du bout de l'aile, qu'elle se redressa majestueusement.
— Qu'est-ce que vous faites donc, monsieur? nie dit elle en pinçant le bec avec une pudeur brilan-
Et, m'allongeant un grand coup de coude, elle rr.e jeta à bas avec une vigueur qui eût fait honneur à un portefaix.
Je tombai dans une bruyère où dormait une grosse gelinotte. Ma mère elle-même, dans son écuelle, n'avait pas un tel air de béatitude. Elle était si rebondie, si épanouie, si bien assise sur son triple ventre, qu'on l'eût prise pour un pâté dont on avait mangé la croûte. Je me glissai furtivement près d'elle. — « Elle ne s'éveillera pas, me disais-je, et, en tous cas, une si bonne grosse maman ne peut pas être bien méchante. » Elle ne le fut pas en eflet. Elle ouvrit les yeux à demi, et me dit en poussant un léger soupir :
— Tu me gènes, mon petit, va-t'en de là.
Au même instant, je m'entendis appeler : c'étaient des grives qui, du haut d'un sorbier, me faisaient signe de venir à elles. — « Voilà enfin de bonnes âmes, pensai-je. » Elles me firent place en riant comme des folles, et je me fourrai aussi lestement dans leur groupe emplumé qu'un billet doux dans un manchon. Mais je ne tardai pas à juger que ces dames avaient mangé plus de raisin qu'il n'est raisonnable de le faire ; elles se soutenaient à peine sur les branches, et leurs plaisanteries de mauvaisi compagnie, leurs éclats de rire et leurs chansons grivoises me forcèrent de m'éloigner.
. Je commençais à désespérer, et j'allais m'endormir dans un c in solitaire, lorsqu'un rossignol so mit à changer. Tout le monde aussitôt fit silence.
150 HISTOIRE d'un MERLE BLANC.
Hélas I que sa voix était pure! que sa mélancolie même paraissait douce ! Loin de troubler le sommeil d'autrui, ses accords semblaient le bercer. Personne ne songeait à le faire taire, personne ne trouvait mauvais qu'il chantât sa chanson à pareille heure ; son père ne le battait pas, ses amis ne prenaient pas la fuite.
— Il n'y a donc que moi, m'écriai-je, à qui il soit défendu d'être heureux ! Partons, fuyons ce monde cruel ! Mieux vaut chercher ma route dans les ténèbres, au risque d'être avalé par quelque hibou, que de me laisser déchirer ainsi par le spectacle du bonheur des autres!
Sur cette pensée, je me remis en chemin et j'errai longtemps au hasard. Aux premières clartés du jour, j'aperçus les tours de Notre-Dame. En un clin d'œil j'y atteignis, et je ne promenai pas longtemps mes regards avant de reconnaître notre jardin. J'y volai plus vite que l'éclair... Hélas! il était vide... J'appelai en vain mes parents : personne ne me répondit. L'arbre où se tenait mon père, le buisson maternel, l'écuelle chérie, tout avait disparu. La cognée avait tout détruit; au lieu de l'allée verte où j'étais né, il ne restait qu'un cenl de fagots.
VT
Je cherchai d'abord mes parents dans tous ics jardins d'alentour, mais ce fut peine perdue ; ils s'étaient sans doute réfugiés dans quelque quartier éloigné, et je ne pus jamais savoir de leurs nouvelles.
Pénétré d'une tristesse affreuse, j'allai me percher sur la gouttière où la colère de mon père m'avait d'abord exilé. J'y passais les jours et les nuits à déplorer ma triste existence. Je ne dormais plus, je mangeais à peine : j'étais près de mourir de douleur.
Un jour quejeme lamentais commeàl'ordinaire :
— Ainsi donc, me disais-je tout haut, je ne suis ni un merle, puisque mon père me plumait ; ni un pigeon, puisque je suis tombé en route quand j'ai voulu aller en Belgique ; ni une pie russe, puisque la petite marquise s'est bouché les oreilles dès que j'ai ouvert le bec ; ni une tourterelle, puisque Gourouli, la bonne Gourouli elle-même, ronflait comme un moine quand je chantais; ni un perroquet, puisque Kacatogan n'a pas daigné m'écouter; ni un oiseau quelconque, enfin, puisque à Morfontaine on m'alaissécoucher tout seul. Et cependant j'ai des plumes sur le corps; voilà des pattes et voilà des ailes. je ne suis point un monstr*, t-^moin bourouii, ei
Î52 niSTOIRE D UN MERLE BLANC.
cette petite marquise elle-même, qui me trouvaient assez à leur gré. Par quel mystère inexplicable ces plumes, ces ailes et ces pattes, ne sauraient-elles former un ensemble auquel on puisse donner un nom ? Ne serais je pas par hasard..,
J'allais poursuivre mes doléances, lorsque je fus interrompu par deux portières qui se disputaient dans la rue.
— Ali ! parbleu ! dit l'une d'elles à l'autre, si tu en viens jamais à bout, je te fais cadcaU d'un merle blanc !
— Dieu juste ! m'écriai-je, voilà mon affaire, 0 Providence ! je suis fils d'un merle, et je suis blanc : jfc suis un merle blanc !
Cette découverte, il faut l'avouer, modifia beaucoup mes idées. Au lieu de continuer à me plaindre, je commençai à me rengorger et à marcher fièrement le long de la gouttière, en regardant l'espace d'un air victorieux.
— C'est quelque chose, me dis-je, que d'être un merle blanc : cela ne se trouve point dans le pa d'un âne. J'étais bien bon de ra'aflliger de ne pas rencontrer mon semblable : c'est le sort du génie, c'est le mien ! Je voulais fuir le monde, je veux l'étonner ! Puisque je suis cet oiseau sans pareil dont le vulgaire nie l'existence, je dois et prétends me comporter comme tel, ni plus ni moins que le Phé-
lix, et mépriser le reste des volatiles. Il faut qua j'achète les mémoires d'Alfîeri et les poëmes de lord Byron ; cette nourriture substantielle m'inspirera un
nisToniE d'ui merle blanc ssj
noble orgueil; sans compter celui que Dieu m'a donné. Oui, je veux ajouter, s'il se peut, au prestige lie ma naissance. La nature m'a fait rare, je me ferai mystérieux. Ce sera une faveur, une gloire de me voir. — Et, au fait, ajoutai-je plus bas, si je me montrais tout bonnement pour de l'argent ?
— Fi donc ! quelle indigne pensée ! Je veux faire un poëme comme Kacatogan, non pas en un cbant, mais en vingt quatre, comme tous les grandshom mes ; ce n'est pas assez, il y en aura quarante-huit, avec des notes et un appendice ! Il faut que l'univers apprenne que j'existe. Je ne manquerai pas, dans mes vers, de déplorer mon isolement; mais ce sera de tille sorte, que les plus heureux me porisronl envie. Puisque le ciel m'a refusé une femelle, je dirai un mal affreux de celles des autres. Je prouverai que tout est trop vert, hormis les raisins que je mange. Les rossignols n'ont qu'à se bien tenir ; je démontreiai, comme deux et deux font quatre, que leurs complaintes font mal au coeur, et que leur marchandise ne vaut rien. Il faut que j'aille trouver Charpentier. Je^eux me créer tout d'abord une puissante position littéraire. J'entends avoir autour de moi une cour composée, non pas seulement de journalistes, mais d'auteurs véritables et même do femmes de lettres. J'écrirai un rôle pour M'" RacheJ, et, si elle refuse de le jouer, je publierai à son de trompe que son talent est bien inférieur à celui d'une vieille actrice de province. J'irai à Venise, et je louerai, sur les bords du grand canal, au milieu do
cette cité féerique, le beau palais M^cenigo, qui coûte quatre livres dix sous par jour; là, je m'inspirerai de tous les souvenirs que l'auteur de Lara doit y avoir laissés. Du fond de masolitude.j'inonderai le monde d'un déluge de rimes croisées, calquées sur la stro plie de Spencer, où je soulagerai ma grande âmo je ferai soupirer toutes les mésanges, roucouler toutes les tourterelles, fondre en larmes toutes les bécasses, ethurler toutes les vieilles chouettes. Mais, pour ce qui regarde ma personne, je me montrerai inexorable et inaccessible à l'amour. En vain me pressera-t-on, me suppliera-t-on d'avoir pitié des infortunées qu'auront séduites mes chants sublimes ; atout cela, je répondrai : « Foin! » 0 excès de gloire ! mes manuscrits se vendront au poids de l'or, mes livres traverseront les mers; la renommée, la fortune, me suivront partout; seul, je semblera! indifférent aux murmures de la foule qui m'environnera. En un mot, je serai un parfait merle blanc, un véritable écrivain excentrique, fêté, choyé, admiré, envié, mais complètement grognon et insupportable.
Vlî
Il ne me fallut pas plus de six semaines pour met Ire au jour mon premier ouvrage. C'tait, comme je mel'étaisiironiia uc^ioame en ouarante-huit chants.
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îl s'y trouvait bien quelques négligences, à cause de la prodigieuse récondité avec laquelle je l'avais écrit; mais je pensai que le public d'aujourd'hui, accoutumé à la belle littérature qui s'imprime au bas des journaux, ne m'en ferait pas un reproche.
J'eus un succès digne de moi, c'est-à-dire sans pareil. Le sujet de mon ouvrage n'était autre que moi-même : je me conformai en cela à la grande mode de notre temps. Je racontais mes souffrances passées avec une fatuité charmante ; je mettais 1^ lecteur au fait de mille détails domçstiques du plU/ piquant intérêt ; la description de Técuelle de ma mère ne remplissait pas moins de quatorze chants : j'en avais compté les rainures, les trous, les bosses, les éclats, les échardes, les clous, les taches, le? teintes diverses, les reflets ; je montrais le dedans, le dehors, les bords, le fond, les côtés, les plans inclinés, les plans droits ; passant au contenu, j'avais étudié les brins d'herbe, les pailles, les feuilles sèches, les petits morceaux de bois, les graviers, les gouttes d'eau, les débris de mouches, les pattes de hannetons cassées qui s'y trouvaient ; c'était une description ravissante. Mais ne pensez pas que je l'eusse imprimée tout d'une venue; il y a des lecteurs impertinents qui l'auraient sautée. Je l'avais habilement coupée par morceaux, et entremêlée au récit afin que rien n'en fût perdu ; en sorte que, au momentle plus intéressant et le plus dramatique, arrivaient tout à coup quinze pages d'écuelle. Voilà, je crois, un des grands secrets de l'art, et, comme
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je n'ai point d'avarice, en profitera qui voudra.
L'Europe entière fut émue à l'apparition de moa livre; elle dévora les révélations intimes que je daignais lui communiquer. Gomment en eût-il été autrement? Non-seulement j'énumérais tous les faits qui se rattachaient à ma personne, mais je donnais encore au public un tableau complet de toutes les rêvasseries qui m'avaient passé par la tête depuis luge de deux mois ; j'avais môme intercalé, au plus bel endroit, une ode composée dans mon œuf. Bien entendu d'ailleurs que je ne négligeais pas de traiter en passant le grand sujet qui préoccupe maintenant tant de monde; à savoir, l'avenir de 1 humanité. Ce problème m'avait paru intéressant; j'en ébauchai, dans un moment de loisir, une solution qui passa généralement pour satisfaisante.
On m'envoyait tous les jours des compliments en vers, des lettres de félicitation et des déclarations d'amour anonymes. Quant aux visites, je suivais rigoureusementleplan queje m'étais tracé ; ma porte était fermée à tout le monde. Je ne pus cependant mo dispenser de recevoir deux étrangers qui s'étaient annoncés comme étant de mes parents. L'un était un merle du Sénégal, et l'autre un merle de la Chine.
, — Ah ! monsieur, me dirent-ils, en m'embrassant à m'étouffer, que vous êtes un grand merle I que vous avez bien peint, dans votre poëme in> mortel, la profonde souffrance du génie méconnu I Si nous n'étions pas déjà aussi incompris que po>
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sible, nous le deviendrions après vous avoirlu. Gon bien nous sympathisons avec vos douleurs, av < votre sublime mépris da vulgaire! Nous aussi, moa sieur, nous les connaissons par nous-mêmes, 1 s peines secrètes que vous avez chantées ! Voici deux sonnets que nous avons faits, l'un portant l'autre, et que nous vous prions d'agréer.
— Voici en outre, ajouta le Chinois, de la musique que mon épouse a composée sur un passage de votre préface. Elle rend merveilleusement l'intention de l'auteur.
— Messieurs, leur dis-je, autant que j'en puis juger, vous me semblez doués d'un grand cœur et d'un esprit plein de lumières. Mais pardonnez-moi de vous faire une question. D'où vient votre mélancolie?
— Eh! monsieur, répondit l'habitant du Sénégal, regardez comme je suis bâti. Mon plumage, il est vrai, est agréable à voir, et je suis revêtu de cette belle couleur verte qu'on voit briller sur les canards ;.mais mon bec est trop court et mon pied trop grand ; et voyez de quelle queue je suis aCfublél La longueur de mon corps n'en fait pas les deux tiers. N'y a-t-il pas là de quoi se donner au diablt?
— Et moi, monsieur, dit le Chinois, mon infortune est encore plus pénible. La queue de mon confrère balaye les rues; mais les polissons ma montrent au doigt, h cause que je n'en ai point.
— Messieurs, repris-je, je vous plain<^ de toute mon âme; il est toujours fâcheux d'avoir trop ou
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trop peu n'importe de quoi. Mais permettez-moi de vous dire qu'il y a au Jardin des Plantes plusieurs personnes qui vous ressemblent, et qui demeurent là aepuis longtemps, fort paisiblement empaillées. De même qu'il ne suffît pas à une femme de lettres d'être dévergondée pour faire un bon livre, ce n'est pas non plus assez pour un merle d'être mécontent pour avoir du génie. Je suis seul de mon espèce, et je m'en afflige; j'ai peut-être tort, mais c'est mon droit. Je suis blanc, messieurs; devenezle, et nous verrons ce aue vous saurez dire.
Malgré la résolution que j'avais prise et le calme que j'affectais, je n'étais pas heureux. Mon isolement pour être glorieux, ne m'en semblait pas moins pénible, et je ne pouvais songer sans effroi à la nécessité où je me trouvais de passer ma vie entière dans le célibat. Le retour du printemps, en particulier, me causait une gêne mortelle, et je commençais à tomber de nouveau dans la tristesse, lorsqu'une circonstance imprévue décida ' ma vie entière.
Il va sans dire que mes écrits avaient traversé la Manche, et que les Anglais se les arrachaient. Les Anglais s'arracheût tiiaC hormis ce qu'ils compren-
nent. Je reçus un jour, de Londres, une lettra signée d'une jeune merlette :
« J'ai lu votre poëme, me disait-elle, et l'admiration que j'ai éprouvée m'a fait prendre la résolution de vous offrir ma main et ma personne. Dieu nous a créés l'un pour l'autre ! Je suis semblable à vous, je suis une merlelte blanche!... »
On suppose aisément ma surprise et ma joie. Une merlette blanche! me dis-je, est-il bien possible? Je ne suis donc plus seul sur la terre ! Je me hâtai de répondre à la belle inconnue, et je le fis d'une manière qui témoignait assez combien sa proposition m'agréait. Je la pressais de venir à Paris ou de me permettre de voler près d'elle. Elle me répondit qu'elle aimait mieux venir, parce que ses parents l'ennuyaient, qu'elle mettait ordre à ses affaires et que je la verrais bientôt.
Elle vint, en effet, quelques jours après. 0 bonheur! c'était la plus jolie merlette du monde, et elle était encore plus blanche que moi.
— Ah! mademoiselle, m'écriai-je, ou plutôt madame, car je vous considère dès à présent comme mon épouse légitime, est-il croyable qu'une créature si charmante se trouvât sur la terre sans que la renommée m'apprît son existence? Bénis soient les malheurs que j'ai éprouvés et les coups de bec que m'a donnés mon père, puisque le ciel me lé. servait une consolation si inespérée! Jusqu'à ce jour, je me croyais condamné à une solitude éternelle, et, à ^ous parler franchement, c'était un
rude lardeau à porter; mais je me sens, en vous ,-egardant, toutes les qualités d'un père de famille. Acceptez ma main sans délai; marions-nous à ['anglaise, sans cérémonie, et partons ensemble pour la Suisse.
— Je ne l'entends pas aînsî, me répondit la jeune merlette; je veux que nos noces soient magnifiques, et que tout ce qu'il y a en France de merles un peu bien nés y soient solennellement rassemblés. Des gens comme nous doivent à leur propre gloire de ne pas se marier comme des chats de gouttière. J'ai apporté une provision de banknotes. Faites vos invitations, allez chez vos marchands, et ne lésinez pas sur les rafraîchissements.
Je me conformai aveuglément aux ordres de la blanche merlette. Nos noces furent d'un luxe écrasant; on y mangea dix mille mouches. Nous reçûmes la bénédiction nuptiale d'un révérend père Cormoran, qui était archevêque m partibus. Un bal superbe termina la journée; enfin rien ne manqua à mon bonheur.
Plus j'approfondissais le caractère de ma charmante femme, plus mon amour augmentait. E!a réunissait, dans sa petite personne, tous les agré ments de 1 âme et du corps. Elle était seulement un peu bégueule ; mais j'attribuai cela à l'influence du brouillard anglais dans lequel elle avait véru jusqu'alors, et je ne doutai pas que le climat de la France ne dissipât bientôt ce léger nuage.
Une chose qui m'inquiétait plus sérieusement,
c'était une sorte de mystère dont elle s'entourait quelquefois avec une rigueur singulière, s'enfer* mant à clef avec ses caméristes, et passant ainsi des heures entières pour faire sa toilette, à ce qu'elle prétendait. Les maris n'aiment pas beaucoup ces fantaisies dans leur ménage. 11 m'était arrivé vingt fois de frapper h l'appartement de ma femme sans pouvoir obtenir qu'on m'ouvrît la porte. Cela m'impatientait cruellement. Un jour, entre autres, j'insistai avec tant de mauvaise humeur, qu'elle se vit obligée de céder et de m'ouvrir un peu à la hâte, non sans se plaindre fort de mon importunité. Je remarquai, en entrant, une grosse bouteille pleine d'une espèce de colle faite avec de la farine et du blanc d'Espagne. Je demandai à ma femme ce qu'elle faisait de cette drogue ; elle me répondit que c'était un opiat pour des engelures qu'elle avait,
Cet opiat me sembla tant soit peu louche; mais quelle défiance pouvait m'inspirer une personne si douce et si sage, qui s'était donnée à moi avec tant d'enthousiasme et une sincérité si parfaite ? J'ignorais d'abord que ma bien-aimée fût une femme de plume; elle me l'avoua au bout de quelque temps, et elle alla même justiu'à me montrer le manuscrit d'un roman où elle avait imité à la fois WaJter Scott et Scarron. Je laisse à penser le plaisir que me causa une si aimable surprise. Non-seulement je me voyais possesseur d'uûe beauté incomparable, mais j'acqrérais en-
i«t EISTOIRE D UN MERLE BLANC.
core la certitude que rintelligence de ma compagne était digne en tout point de mon génie. Dès cet instant nous travaillâmes ensemble. Tandis que je composais mes poëmes, elle barbouillait des rames de papier. Je lui récitais mes vers à haute voix, et cela ne la gênait nullement pour écrire pendant ce temps-là. Elle pondait ses romans avec une facilité presque égale à la mienne., choisissant toujours les sujets les plus dramatiques, des parricides, des rapts, des meurtres, et même jusqu'à des filouteries, ayant toujours soin, en passant, d'attaquer le gouvernement et de prêcher l'émancipation des merlettes. En un mot, aucun effort ne coûtait à son esprit, aucun tour de force à sa pudeur; il ne lui arrivait jamais de rayer une ligne, ni de faire lin plan avant de se mettre à l'œuvre. C'était le type de la merlette lettrée.
Un jour qu'elle se livrait au travail avec une ardeur inaccoutumée, je m'aperçus qu'elle suait à grosses gouttes, et je fus étonné de voir en même temps qu'elle avait une grande tache noire dans le dos.
— Ehl bon Dieul lui dis-je, qu'est-ce donc? est-ce que vous êtes malade ?
Elle parut d'abord un peu effrayée et même pe naude; mais la grande habitude qu'elle avait du monde l'aida bientôt à reprendre l'empire admirable qu'elle gardait toujours sur elle-même. Elle me dit que c'était une tache d'encre, et qu'elle y était fort sujette, dans ses moments d'inspiration.
— Est-ce que ma femme déteint? — me dis-je tout bas. Cette pensée m'empêcha de dormir. Lar bouteille de colle me revint en mémoire. — 0 ciel ! . m'écriai-je, quel soupçon ! Cette créature céleste ne serait-elle qu'une peinture, un léger badigeon? se serait-elle vernie pour abuser de moi ? ... Quand je croyais presser sur mon cœur la sœur de mon âme, l'être privilégié créé pour moi seul, n'aurais-je donc épousé que de la farine ?
Poursuivi par ce doute horrible, je formai le dessein de m'en affranchir. Je fis l'achat d'un baromètre, et j'attendis avidement qu'il vînt à faire un jour de pluie. Je voulais emmener ma femme à la campagne, choisir un dimanche douteux, et tenter l'épreuve d'une lessive. Mais nous étions en plein juillet ; il faisait un beau temps effroyable.
L'apparence du bonheur et l'habitude d'écrire avaient fort excité ma sensibilité. Naïf comme j'étais il m'arrivait parfois, en travaillant, que le sentiment fût plus fort que l'idée, et de me mettre à pleurer en attendant la rime. Ma femme aimait beaucoup ces rares occasions : toute faiblesse masculine enchante l'orgueil féminin. Une certaine nuit que je limais une rature, selon le précepte de Boileau, il advint à mon cœur de s'ouvrir.
— 0 toi ! dis-je à ma chère merlette, toi, la seule et la plus aimée! toi, sans qui ma vie est un songe, toi, dont un regard, un sourire métamorphose pour moi l'univers vie de mon cœur, sais-tu combien je faime? Pour mettre en vers une idée
86* HISTOIRE d'uN MERLE BLAIfC.
Itanale déjà usée par d'autres poètes, un peu iVétude et d'attention me font aisément trouver îes paroles; mais où en prendrai-je jamais pour l'exprimer ce que ta beauté m'inspire? Le souvenir Même de mes peines passées pourrait-il me fournir in mot pour te parler de mon bonheur présent? Kvant que tu fusses venue à moi, mon isolement était celui d'un orphelin exilé ; aujourd'hui, c'est telui d'un roi. Dans ce faible corps dont j'ai le simulacre jusqu'à ce que la mort en fasse un débris, dans celte petite cervelle enfiévrée où fermente nne inutile pensée, sais-tu, mon ange, comprendstu, ma belle, que rien ne peut être qui ne soit à toi? Écoute ce que mon cerveau peut dire, et sens combien mon amour est plus grand ! Oh! que mon génie fût une perle, et que tu fusses Cléopâtre !
En radotant ainsi, je pleurais sur ma femme, et elle déteignait visiblement. A chaque larme qui tombait de mes yeux, apparaissait une plume, non pas môme noire, mais du plus vieux roux (je crois qu'elle avait déjà déteint autre part). Après quelques minutes d'attendrissement, je me trouvai vis-à-vis d'un oiseau décollé et désenfariné, identiquement semblable aux merles les plus plats et leg plus ordinaires.
Que faire? que dire? quel parti prendre? Tout reproche était inutile. J'aurais bien pu, à la vérité, considérer le cas comme rédhibitoire , et faire casser mon mariage; mais comment oser publier ma honte? N'était-ce pas assez de mon malheur?
HISTOIRE d'un merle BLANC, 265
Je pris mon courage h deux pattes, je résolus de quitter le monde, d'abandonner la carrière des lettres, de fuir dans un désert, s'il était possible, d'éviter à jamais l'aspjct d'une créature vivante, et de r^crcber, comme Alceste,
Un endroit écarté,
Où d'être un merle blanc on eût la liberté!
Je m'envolai là-dessus, toujours pleurant; et le vent, qui est le hasard des oiseaux, me rapporta sur une branche de Morfonlaine. Pour cette fois, on était couché. — Quel mariage! me disais-je, quelle équipée! C'est certainement à bonne intention que cette pauvre enfant s'est mis du blanc ; mais je n'en suis pas moins à plaindre, ni elle moins rousse.
Le rossignol chantait encore. Seul, au fond de la nuit, il jouissait à plein cœur du bienfait de Dieu qui le rend si supérieur aux poètes, et donnait librement sa pensée au silence qui l'entourait. Je ne pus résister à la tentation d'aller à lui et de lui parler.
— Que vous êtes heureux! lui dis-je non-seulement vous chantez tant que vous voulez, et très bien, et tout le monde écoute; mais vous aver une femme et des enfants, votre nid, vos amis, un ton
ta
oreiller de mousse, la pleine lune et pas de journaux. Rubini et Rossini ne sontrien auprès de vous : vous valez l'un, et vous devinez l'autre. J'ai chanté aussi, monsieur, et c'est pitoyable. J'ai rangé des mots en bataille comme des soldats prussiens, et 'ai coordonné des fadaises pendant que vous étiez dans les bois. Votre secret peut-il s'apprendre ?
— Oui, me répondit le rossignol, mais ce n'est pas ce que vous croyez. Ma femme m'ennuie, je ne l'aime point; je suis amoureux de la rose : Sadi, le Persan, en a parlé. Je m'égosille toute lanuit pour elle, mais elle dort et ne m'entend pas. Son calice est fermé à l'heure qu'il est : elle y berce un vieux scarabée — et demain matin, quand je regagnerai mon lit, épuisé de souffrance et de fatigue, c'e?t alors qu'elle s'épanouira, pour gu'una abeille lui maniie 1^- vœu* 1
IMT PINSON
PBOFIL DE GRISETTE
Parmi les étudiants qui suivaient, l'an passé, les cours de l'École de Médecine, se trouvait un jeune homme nommé Eugène Aubert. C'était un garçon de bonne famille, qui avait à peu près dix-neuf ans. Ses parents vivaient en province, et lui faisaient une pension modeste, mais qui lui suffisait. Il menait une vie tranquille, et passait pour avoir un caractère fort doux. Ses camarades l'aimaient; en toute circonstance, on le trouvait bon et serviable, la main généreuse et le cœur ouvert. Le seul défaut qu'on lui reprochait était un singulier penchant à la rêverie et à la solitude, et une réserve si excessive dans son langage et ses moindres actions, qu'on l'avait surnommé la Petite Fille^ surnom, du reste, dont il riait lui-même, et auquel se» amis n'atta-
cliaient aucune idée qui pût l'ofFenser, le sachant aussi brave qu'un autre au besoin ; mais il était vrai que sa conduite justifiait un peu ce sobriquet, surtout par la façon dont elle contrastait avec les mœurs de ses compagnons. Tant qu'il n'était question que de travail, il était le premier à l'œuvre; mais, s'il s'agissait d'une partie de plaisir, d'un dîner au Moulin de Beurre, ou d'une contredanse à la Chaumière, la Petite Fille secouait la tête et regagnait sa chambrette garnie. Chose presque monstrueuse parmi les étudiants : non-seulement Eugène n'avait pas de maîtresse, quoique son âge et sa figure eussent pu lui valoir des succès, mais on ne l'avait jamais vu faire le galant au comptoir d'une grisette, usage immémorial au quartier Latin. Les beautés qui peuplent la montagne Sainte-Geneviève et se partagent les amours des écoles, lui inspiraient une sorte de répugnance qui allait jusqu'à l'aversion. Il les regardait comme une espèce à part, dangereuse, ingrate et dépravée, née pour laisser partout le mal et le malheur en échange de quelques plaisirs. « Gardez-vous de ces femmes-là, disait-il : ce sont des poupées de fer rouge. » Et il ne trouvait malheureusement que trop d'exemples pour justifier la haine qu'elles lui inspiraient. Les querelles, les désordres, quelquefois même la ruine qu'entraînent ces liaisons passagères, dont les dehors ressemblent au bonheur, n'étaient que trop faciles à citer, l'année dernière comme aujourd'hui, et probablement comme l'année prochaine.
Il va sans dire que les amis d'Eugène le raillaient continuellement sur sa morale et ses scrupules : -- Que prétends-tu ? lui demandait souvent un de ses camarades, nommé Marcel, qui faisait profession d'être un bon vivant; — que prouve une faute, ou un accident arrivé une fois par hasard?
— Qu'il faut s'abstenir, répondit Eugène, de peur que cela n'arrive une seconde fois.
— Faux raisonnement, répliquait Marcel, argument de capucin de carte, qui tombe si le compagnon trébuche. De quoi vas-tu t'inquiéter? Tel d'entre nous a perdu au jeu ; est-ce une raison pour se faire moine? L'un n'a plus le sou, l'autre boit de l'eau fraîche; est-ce qu'Élise en perd l'appétit? A qui la faute si le voisin porte sa montre au mont-de-piété pour aller se casser un bras à Montmorency? la voisine n'en est pas manchote. Tu te bats pour Rosalie, on te donne un coup d'épée; elle te tourne le dos, c'est tout simple : en a-t-elle moins fine taille? Ce sont de ces petits inconvénients dont l'existence est parsemée, et ils sont plus rares que tu ne penses. Regarde un dimanche, quand il fait beau temps, que de bonnes paires d'amis dans les cafés, les promenades et les guinguettes ! Considère-moi ces gros omnibus bien rebondis, bien bourrés de grisettes, qui vont au Ranelagh ou à Belleville. Compte ce qui sort, un jour de fôte seulement, du quartier Saint- Jacques : les bataillons de modistes, les armées de lingères, les nuées de marchandes de tabac; tout cela s'amuse, tout cela a ses amours, tout cela va
s'abattre autour de Paris, sous les tonnelles des campagnes, comme des volées de friquels. S'ilpleut, cela va au mélodrame manger des oranges et pleurer ; car cela mange beaucoup, c'est vrai, et pleure aussi très volontiers : c'est ce qui prouve un bon caractère. Maisquel mal font ces pauvres filles, qui ont cousu, bâti, ourlé, piquéetravaudétoutelasemaine, en prêchant d'exemple, le dimanche, l'oubli des maux et l'amour du prochain? Et que peut faire de mieux un honnête homme, qui, de son côté, vient de passer huit jours à disséquer des choses peu agréables, que de se débarbouiller la vue en regardant un visage frais, une iambe ronde, et la belle nature ?
— Sépulcres blanchis! disait Eugène.
— Je dis et maintiens, continuait Marcel, qu'on peutet doit faire l'éloge des grisettes, et qu'un usage modéré en est bon. Premièrement, elles sont vertueuses, car elles passent la journée à confectionner les vêtements les plus indispensables àla pudeur et à la modestie; en second lieu, elles sont honnêtes, car il n'y a pas de maîtresse lingère ou autre qui ne recommande à ses filles de boutique de parler au monde poliment; troisièmement, elles sont très soigneuses et très propres, attendu qu'elles ont san.> cesse entre les mains du linge et des étoffes qu'il ne faut pas qu'elles gâtent, sous peine d'être moins bien payées; quatrièmement, elles sont sincères, parce qu'elles boivent du ratafia ; en cinquième lieu, elles sont économes et frugales, parce qu'elle oni
beaucoup de peines à gagner trente sous, et s'il se trouve des occasions où elles se montrent gourmandes et dépensières, ce n'est jamais avec leurs propres deniers; sixièmement, elles sont très gaies, parce que le travail qui les occupe est en général ennuyeux à mourir, et qu'elles frétillent comme le poisson dans l'eau dès que l'ouvrage est terminé. Un autre avantage qu'on rencontre en elles, c'est qu'elles ne sont point gênantes, vu qu'elles passent leur vie clouées sur une chaise dont elles ne peuvent pas bouger, et que par conséquent il leur est impossible de courir après leurs amants commeles dames de bonne compagnie. En outre, elles ne sont pas bavardes, parce qu'elles sont obligées de compter leurs points. Elle ne dépensent pas grand'chose pour leurs chaussures, parce qu'elles marchent peu, ni pour leur toilette, parce qu'il est rare qu'on leur fasse crédit. Si on les accuse d'inconstance, ce n'est pas parce qu'elles lisent de mauvais romans ni par méchanceté naturelle ; cela tient au grand nombre d^ personnes différentes qui passent devant leurs boutiques ; d'un autre côté, elles prouvent suffisammenj qu'elles sont capables de passions véritables, par la grande quantité d'entre elles qui se jettent journellement dans la Seine ou par la fenêtre, ou qui s'asphyxient dans leurs domiciles. Elles ont, il est vrai, l'inconvénient d'avoir presque toujours faim et soif, précisément à cause de leur grande tempérance ; mais il est notoire qu'elles peuvent se contenter, en guise de repas, d'nn verre de bière et d'un cigare :
qualité précieuse qu'on rencontre bien raremen en ménage. Bref, je soutiens qu'elles sont bonnes, aimables, fidèles et désintéressées, et que c'est une chose regrettable, lorsqu'elles fipissent à l'hôpital.
Lorsque Marcel parlait ainsi, c'était la plupart du tem.ps au café, quand il s'était un peu échauffé la tête ; il remplissait alors le verre de son ami, et voulait le faire boire à la santé de mademoiselle Pinson, ouvrière en linge, qui était leur voisine ; mais Eugène prenait son chapeau, et, tandis que Marcel continuait à pérorer devant ses camarades, il s'esquivait doucement.
Mademoiselle Pinson n'était pas précisément ce qu'on apelle une jolie femme. Il y a beaucoup de différence entreune jolie femme etune jolie griselte. Si une jolie femme, reconnue pour telle, et ainsi nommée en langue parisienne, s'avisait de mettre un petit bonnet, une robe de guingan et un tablier da soie, elle serait tenue, il est vrai, de paraître une jolie grisette. Mais si une grisette s'affuble d'un chapeau, d'un camail de velours et d'une robe de Pa!» myre, elle n'est nullement forcée d'être une jolie femme ; bien au contraire, il est probable qu'elle aura l'air d'un porte-manteau, et,'en l'ayant, elle
sera dans son droit. La différence consiste donc dans les conditions oùvi/ent ces deux êtres, et principalement dans ce morceau de carton roulé, recouvert d'étoffe et appelé chapeau, que les femmes ont jugé à propos de s'appliquer de chaque côté de la tête, à peu près comme les œillères des chevaux. (11 faut remarquer cependant que les œillères empêchent les chevaux de regarderde côté et d'autre, et quele morceau de carton n'empêche rien du tout.)
Quoi qu'il en soit, un petit bonnet autorise un nez retroussé, qui, à son tour, veut une bouche bien fendue, à laquelle il faut de belles dents, et un visage rond pour cadre. Un visage rond demande des yeux brillants; le mieux est qu'ils soient le plus noir possible, et les sourcils à l'avenant. Les cheveux sont ad libitum, attendu que les yeux noirs s'arrangent de tout. Un tel ensemble, comme on le voit, est loin de la beauté proprement dite. C'est ce qu'on appelle une figure chiffonnée, figure classique de grisette, qui serait peut-être laide sous le morceau de carton, mais que le bonnet rend parfois charmante, et plus jolie que la beauté. Ainsi était mademoiselle Pinson.
Marcel s'était mis dans la tête qu'Eugène devait faire la cour à cette demoiselle; pourquoi? je n'eïi sais rien, si ce n'est qu'il était lui-même l'adorateit de mademoiselle Zélia, amie intime de mademoiselle Pinson. Il lui semblait naturel et commode d'arranger ainsi les choses à son goût, et de faire amicalement l'amour. De pareils calculs ne sont pas rare.», et réussissent assez souvent, roccasion, depuis qi a
le monde existe, élanl, de toutes les tenlaiions, la plus forte. Qui peut dire ce qu'ont fait naître d'événements heureux ou malheureux,d'amours, de querelles, de joies ou de désespoirs, deux portes voisines, un escalier secret, un corridor, un carreau cassé?
Certains caractères, pourtant, se refusent à ces jeux du hasard. Ils veulent conquérir leu/s jouissances, non les gagner à la loterie, et ne se sentent pas disposés à aimer parce qu'ils se trouvent en diligence à côté d'une jolie femme. Tel était Eugène, et Marcel le savait; aussi avait-il formé depuis longtemps un projet assez simple, qu'il croyait merveilleux et surtout infaillible pour vaincre la résistance de son compagnon.
Il avait résolu de donner un souper, et ne trouva rien de mieux que de choisir pour prétexte le jour de sa propre fête. Il fit donc apporter chez lui deux douzaines ae oouteilles de bière, un gros morceau de veaa froid avec de la salade, une éno;rme galette de plomb, et une bouteille de vm de Champagne. Il invita d'abord deux étudiants de ses amis, puis il fit savoir à m?.demoiselle Zélia qu'il y avait le soir gala à la maison, st qu'elle eût à amener mademoiselle Pinson. Elles ii'eurent garde d'y manquer. Marcel passait, ajuste liti'e, pour un des talons rouges du quartier Latin, de ces gens qu'on ne refuse pas; et sept heures du soir venaient à peine de sonner, qo** les deux grisettes frappaient à la porte de l'étudianv mademoiselle Zélia en lobe courte, en brodequins
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gris et en bonnet à fleurs, mademoiselle Pinson, plus modeste, vôtue d'une robe noire qui ne la quittait pas, et qui lui donnait, disait-on, une sorte de petit iir espagnol dont elle se montrait fort jalouse. Toutes deux ignoraient, on le pense bien, les secrets desseins de leur hôte.
Marcel n'avait pas fait la maladresse d'inviter Eugène d'avance ; il eût été trop sur d'un refus de sa part. Ce fut seulement lorsque ces demoiselles eurent pris place à table, et après le premier verre vidé, qu'il demanda la permission des'absenterquelques instants pour aller chercher un convive, et qu'il se dirigea vers la maison qu'habitait Eugène; il le trouva, comme d'ordinaire, à son travail, seul, entouré de ses livres. Après quelques propos insignifiants, ilcommença àlui faire tout doucementses reproches accoutumés, qu'il se fatiguait trop, qu'il avait tort de ne prendre aucune distraction, puis il lui proposa un tour de promenade. Eugène, un peu las, en eil'et, ayant étudié toute la journée, accepta; les deux jeunes gens sortirent ensemble, et il ne fut pas difficile à Marcel, après quelques tours d'allée au Luxembourg, d'obliger son ami à entrer chez lui.
Les deux grisettes, restées seules, et ennuyées probablement d'attendre, avaient débuté par se mettre à l'aise ; eUes avaient ôté leurs châles et leurs bonnets, et dansaient en chantant une contredanse, non sans faire, de temps en temps, honneur aux provisions, par manière d'essai. Les yeux déjà brillants et le visage animé, elles s'arj^êtèrent joyeuses
et un peu essoufflées, lorsque Eugène les salua d'un air à la fois timide et surpris. Attendu ses mœurs solitaires, il était à peine connu d'elles; aussi l'eurent-elles bientôt dévisagé des pieds à la tête avec cette curiosité intrépide qui est le privilège de leur caste; puis elles reprirent leurchanson et leur danse, " comme si de rien n'était. Le nouveau venu, à demi déconcerté, faisait déjà quelques pas en arrière, songeant peut-être à la retraite, lorsque Marcel, ayant fermé la porte à double tour, jeta bruyamment la clef sur la table.
— Personne encore ! s'écria-t-il. Que font donc nos amis? Mais n'importe, le sauvage nous appartient. Mesdemoiselles, je vous présente le plus vertueux jeune homme de France et de Navarre, qui • désire depuis longtemps avoir l'honneur de faire votre connaissance, et qui est, particulièrement, grand admirateur de mademoiselle Pinson.
La contredanse s'arrêta de nouveau ; mademoiselle Pinson fit un léger salut, et reprit son bonnet.
— Eugène 1 s'écria Marcel, c'est aujourd'hui ma fête; ces deux dames ont bien voulu venir la célébrer avec nous. Je t'ai presque amené de force, c'est vrai; mais j'espère que tu resteras de bon gré, à notre commune prière. Il est à présent huit heures à peu près; nous avons le temps de fumer une pipe en attendant que l'appétit nous vienne.
Parlant ainsi, il jeta un regard signiûcatif à maaeselle Pinson, qui, le comprenant aussitôt, s'inclina unesecondefoisensouriant.etdit d'une voix douce
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à Eugène : — Oui, monsieur, nous vous en prions. En ce moraentlesdeux étudiants que Marcel avait invités frappèrent à la porte. Eugène vit qu'il n'y avait pas moyen de reculer sans trop de mauvaise grâce, et, se résignant, prit place avec les autres.
Le souperfut long et bruyant. Ces messieurs, ayant commencé par remplir la chambre d'un nuage de fumée, buvaient d'autant pour se rafraîchir. Ces dames faisaient les frais de la conversation, et égayaient la compagnie de propos plus ou moins piquants aux dépens de leurs amis et connaissances, et d'aventures plus ou moins croyables, tirées des arrière-boutiques. Si la matière manquait de vraisemblance, du moins n'était-elle pas stérile. Deux clercs d'avoué, à les en croire, avaient gagné vingt mille francs en jouant sur les fonds espagnols, elles avaient manges en six semaines avec deux marchandes de gants. Le fils d'un des plus riches banquiers de Paris avait proposé à une célèbre lingère une loge à l'Opéra cl une maison de campagne qu'elle avait refusée, aimant mieux soigner ses parents et rester fidèle à un commis desDeux-Magots. Certainper.onnage qu'on ne pouvait nommer, et qui était forcé par son rang à s'envelopper du plus grand mystère, venait incognito rendre visite à une brodeuse du piissago du
Pont-Neuf, h quelle avait été enlevée tout à coup par ordre supérieur, mise dans une chaise de poste à minuit, avec un portefeuille plein de billets de banque, et envoyée aux Etats-Unis, etc
— Suffit, dit Marcel, nous connaissons cela. Zélia improvise, et, quant à mademoiselle Mimi (ainsi s'appelait mademoiselle Pinson en petit comité), ses renseignements sont imparfaits. Vos clercs d'avoué n'ont gagné qu'une entorse en voltigeant sur les ruisseaux ; votre banquier a offert une orange, et votre brodeuse est si pou aux États-Unis, qu'elle est visible tous les jours, de midi à quatre heures, à l'hôpital de la Charité, où elle a pris un logement par suite de manque de comestibles.
Eugène était assis auprès de mademoiselle Pinson. Il crut remarquer, à ce dernier mot, prononcé avec une indifférence complète, qu'elle pâlissait. Mais, presque aussitôt, elle se leva, alluma une cigarette» et s'écria d'un air délibéré :
— Silence à votre touri Je demande la parole. Puisque le sieur Marcel ne croit pas aux fables, je vais raconter une histoire véritable, et quorum part magna fui.
— Vous parlez latin? dit Eugène.
— Comme vous voyez, répondit mademoisellePinson; cette sentence me vient de mon oncle, qui a servi sous le grand Napoléon, et qui n'a jamais manqué de la dire avant de réciter une bataille. Si vous ignorez ce que ces mots signifient, vous pouvez l'apprendre sans payer.Gela veut dirû:« Je vous en donne
ma parole dTicnneur.i) Vous saurez donc que, la semaine passée, je m'étais rendue, avec deux de mes amies, Blanchette elRougette, au théâtre de l'Odéon.
— Attendez que je coupe la galette, dit Marcel.
— Coupez, mais écoutez, reprit mademoiselle Pinson. J'étais donc allée avec Blanchette et Rcnigette à l'Odéon, voir une tragédie. Rougette, comme vous savez, Aient de perdre sa grand'mère; elle a hérité de quatre cents francs. Nous avions pris une baignoire; trois étudiants se trouvaient au parterre; ces jeunes gens nous avisèrent, et, sous prétexte que nous étions seules, nous invitèrent à souper.
— De but en blanc? demanda Marcel ; en vérité, c'est très galant. Et vous avez refusé ? Je suppose
— Non, monsieur, dit mademoiselle Pinson , noui acceptâmes, et, à l'entr'acte, sans attendre la fin de la pièce, nous nous transportâmes chez Viot.
— Avec vos cavaliers?
— Avec nos cavaliers. Le garçon commença, bien entendu, par nous dire qu'il n'y avait plus rien; mais unepareille inconvenance n'étaitpas faite pour nous arrêter. Nous ordonnâmes qu'on allât par la ville chercher ce qui pouvait manquer. Rougette prit la plume, et commanda un festin de noces : des crevettes, une omelette au sucre, des beignets, des moules, des œufs à la neige, tout ce qu'il y a dans le monde des marmites. Nos jeunes inconnus, à dire vrai, faisaient légèrement la grimacé
— Je le crois parbleu bien ! dit Marcel.
— Nous n'en tînmes compte. La chose apportée,
nous commençâmes à faire les jolies femmes. Noua ne trouvions rien de bon, tout nous dégoûtait. A peine un plat était-il entamé, que nous le renvoyions pour en demander un autre. — Garçon, emportez cela — ce n'est pas tolérable — où avez-vous pris des horreurs pareilles? — 7 js inconnus désirèrent manger, mais il ne leur fut pas loisible. Bref, nous soupàmes comme dînait Sancho, et la colère nous porta même à briser quelques ustensiles.
— Belle conduite ! et comment payer?
— Voilà précisément la question que les trois inconnus s'adressèrent. Par l'entretien qu'ils eurent à voix basse, l'un d'eux nous pai ut posséder six francs, l'autre infiniment moins, et le troisième n'avait que sa montre, qu'il tira généreusement de sa poche. En cet état, les trois infortunés se présentèrent au comptoir, dans le but d'obtenir un délai quelconque. Que pensez-vous qu'on leur répondit?
— Je pense, répliqua Marcel, que l'on vous a gardées en gage, et qu'on les a conduits au violon.
— C'est une erreur,dit mademoiselle Pinson. Avant de monter dans le cabinet, Rougette avaitpris ses mesures, et tout était payé d'avance. Imaginez le coup de théâtre, à cette réponse de Viot : — Messieurs, tout est payé ! — Nos inconnus nous regardèrent comme jamais trois chiens n'ont regardé trois évoques, avec une stupéfaction piteuse mêlée d'un pur attendrissement. Nous, cependant, sans feindre d'y prendre garde, nous descendîmes et fîmes venir un fiacre. — Chère martsuisû me dît Rougette, il faut
MIMI PINSON. ^Sl
reconduire ces messieurs chez eux, — Volontiers, chère comtesse, répondis-je. Nos pauvres amoureuï ne savaient plus quoi dire. Je vous demande s'i'i étaient penauds ! ils se défendaient de notre politesse, ils ne voulaient pas qu'on les reconduisît,-iIi refusaient de dire leur adresse... Je le crois bien ! Ils étaient convaincus qu'ils avaient affaire à des femmes du monde, et ils demeuraient rue du Chatqui-pêche!...
Les deux étudiants, amis de Marcel, qui, jusquelà, n'avaient guère fait que fumer et boire en silence, semblèrent peu satisfaits de cette histoire. Leurs visages se rembrunirent ; peut-être en savaient-ils autant que mademoiselle Pinson sur ce malencontreux souper, car ils jetèrent sur elle un regard inquiet, lorsque Marcel lui dit en riant :
— Nommez les masques, mademoiselle MimL Puisque c'est de la semaine dernière, il n'y a plus d'inconvénient.
— Jamais, messieurs, dit la grisette. On peut berner un homme, mais lui faire tort dans sa c?rrière, jamais I
— Vous avez raison, dit Eugène, et vous agissez en cela plus sagement peut-être que vous ne pensez. De tous ces jeunes gens qui peuplent les écoles, il n'y en a presque pas un seul qui n'ait derrière lui quelque faute ou quelque folie, et cependant c'est de là que sortent tous les jours ce qu'il y a en France de plus distingué et de plus respectable i des médecins, des magistrats...
18* MlMi riîfsow.
— Oui, reprit Marcel, c'est la vérité. II y a des pairs de France en herbe qui dînent chez Flico teaux, et qui n'ont pas toujours de quoi payer la carte. Mais, ajouta-t-il en clignant de l'œil, n'avezvous pas revu vos inconnus?
— Pour qui nous prenez-vous? répondit mademoiselle Pinson d'un air sérieux et presque offensé. Connaissez-vous Blanchette et Rougette ? et supposez-vous que moi-même...
— C'est bon, dit Marcel, ne vous fâchez pas. Mais voilà, en somme, une belle équipée. Trois écervelées qui n'avaient peut-être pas de quoi dîner le lendemain, et qui jettent l'argent par les fenêtres pour le plaisir de mystifier trois pauvres diables qui n'en peuvent mais !
^— Pourquoi nous invitent-ils à souper? répondit mademoiselle Pinson.
Avec la galette parut, dans sa gloire, l'unique bouteille de vin de Champagne qui devait composer le dessert. Avec le vin on parla chanson. — Je vois, dit Marcel, je vois,commeditCervantès,Zéliaqui tousse; c'est signe qu'elle veut chanter.Mais, si ces messieurs le trouvent bon, c'est moi qu'on fête, et qui par conséquent priemademoisçlle Mimi, si elle n'est pas enrouée par son anecdote, de nous honorer d'un eou-
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plet. Eugène, conlinua-t-il, sois donc un peu galant, trinque avec ta voisine, et demande-lui un colplet pour moi.
Eugène rougit et obéit. De même que mademoiselle Pinson n'avait pas dédaigné de le faire pour l'engager lui-même à rester, il s'inclina, et lui dit timidement : Oui, mademoiselle, nous vous en prions.
En même temps il souleva son verre, et toucha celui de la grisette. De ce léger choc sortit un son clairet argentin; mademoiselle Pinson saisit celle note au vol, et d'une voix pure et fraîche la conlinua longtemps en cadence.
— Allons, dit-elle, j'y consens, puisque mon verre me donne le la. Mais que voulez-vous que je vous chante? Je ne suis pas bégueule, je vous en préviens, mais je ne sais pas de couplets de corps de garde. Je ne m'encanaille pas la mémoire!
— Connu, dit Marcel, vous êtes une vertu; allez votre train, les opinions sont libres.
— Eh bien! reprit mademoiselle Pinson, je vais vous chanter à)* i=-^;^— — - — -js couplets qu'on a faits sur moi.
— Attention! quel est l'auteur?
— Mes camarades du magasin. C'est de la poésie faite à l'aiguille; ainsi je réclame l'indulgence.
— Y a-t-il un refrain à votre chanson?
— Certainement; la belle demande!
— En ce cas-là, dit Marcel, prenons nos couteaux, et, au refrain, tapons sur la table, mais là-
chons d'aller en mesure. Zélia peut s'abstenir si elle veut.
— Pourquoi cela, malhonnête garçon? deman la Zélia en colère.
— Pour cause, répondit Marcel ; mais, si vous désirez être de la partie, tenez, frappez avec un bouchon, cela aura moins d'inconvénients pour nos oreilles et pour vos blanches mains.
Marcel avait rangé en rond les verres et les assiettes, et s'était assis au milieu de la table, son couteau à la main. Les deux étudiants du souper de Rougette, un peu ragaillardis, ôtèrent le fourneau de leurs pipes pour frapper avec le tuyau de bois; Eugène rêvait, Zélia boudait. Mademoiselle Pinson prit une assiette, et fit signe qu'elle voulait la casser, ce à quoi Marcel répondit par un geste d'assentiment, en sorte que la chanteuse ayant pris les morceaux pour s'en faire des castagnettes, commença ainsi les couplets que ses compagnes avaient composés, après s'être excusée d'avance de c<3 qu'ils pouvaient contenir de trop flatteur pour elle.
Mimi Pinson est une bloride, Une blonde que l'on connaît.
Elle n'a qu'une robe au monde,
Landerirette.
Et qu'un bonnet. Le Grand Turc en a davantage, Dieu voulut, de cette façon, La rendre sap;e.
MIMI PINSON. l-lt
On ne peut pas la mettre. en gago^ La robe de Mimi Pinson.
Minii Pinson porte une rose,
Une rose blanche au côté,
Cette fleur dans son cœur éclosî
Landerlrette I
C'est la gaîté.
Quand un bon souper la réveille, Elle fait sortir la chanson
De la bouteille.
Paii'fois il penche sur l'oreille, Le bonnet de Mimi Pinson.
Elle a les yeux et la main prestes
Les carabins, matin et soir,
Usent les manches de leurs vesieâ,
Landerlrette I
A son comptoir, Quoique sans maltraiter personne Mimi leur fait mieux la leçon
Qu'à la Sorbonne.
11 ne faut pas qu'on la chiffonna La robe de Mimi Pinson.
Mimi Pinson peut rester fille; Si Dieu le veut, c'est dans son drafc. Elle aura toujours son aiguille, Landerirette!
Au bout du doigt.
Pour entreprendre sa conquête, ve n'est pas tout qu'up beau garçosi
Faut être honnête, (îar il n'est pas loin de sa tète, Le bonnet de Mimi Pinson.
tte MIMI PINSON.
D'un gros bouquet de fleurs d'orang»
Si l'amour veut la couronner, EUe a quelque chose en échange,
Landerirettel
A lui donner.
Ce n'est pas, on se l'imagine.
Un manteau sur un écusson
Fourré d'hermine ; C'est l'ctui d'une perle fine, La robe de Mimi Pinson.
Mimi n'a pas l'âme vulgaire, Mais son cœur est républicain.
/'i\ trois jours elle a fait la guerre,
Landerirettel
En casaquin, A défaut d'une hallebarde, On la vue avec son poinçon
Monter la garde.
Heureux qui mettra sa cocarde Au bonnet de Mimi Mnson!
Les couteaux et les pipes, voire même îes chaises, avaient fait leur tapage, comme de raison, à la fin de chaque couplet. Les verres dansaient sur la table, et les bouteilles, à moitié pleines, se balançaient joyeusement en se donnant de petits coups d'épaule.
— Et ce sont vos bonnes amies, dit Marce^ 7111 vous ont fait cette chanson-là? il y a un teinturier, c'est trop musqué. Parlez-moi de ces bons airs cà on dit les choses 1
Et il entonna d'une voix forte :
Nanette n'avait pas encor quinze ans.,.
— Assez, assez, dit mademoiselle Pinson; dansons plutôt, faisons un tour de valse. Y a-t-il ici un musicien quelconque?
— J'ai ce qu'il vous faut, répondit Marcel, j'ai une guitare ; mais, continua-t-il en décrochant i instrument, ma guitare n'a pas ce qu'il lui faut ; elle est chauve de trois de ses cordes.
— Mais voilà un piano, dit Zélia; Marcel va nous faire danser.
Marcel lança à sa maîtresse un regard aussi furieux que si elle l'eût accusé d'un crime. Il était vrai qu'il en savait assez pour jouer une contredanse; mais c'était pour lui, comme pour bien d'autres, une espèce de torture â laquelle il se soumettait peu volontiers. Zélia, en le trahissant, se vengeait du bouchon.
— Êtes -vous folle? dit Marcel; vous savez bien que ce piano n'est là que pour la gloire, et qu'il n'y a que vous qui l'écorchiez, Dieu le sait. Où avezvous pris que je sache faire danser? Je ne sais que la Marseillaise, que je joue d'un seul doigt. Si vous vous adressiez à Eugène, à la bonne heure ; voilà un garçon qui s'y entend I Mais je ne veux pas l'ennuyer à ce point, je m'en garderai bien. Il n'y a que vous ici d'assez indiscrète pour faire des choseï pareilles sans crier gare.
Pour la troisième fois, Eugène rougit, et s'apprêta à faire ce qu'on lui demandait d'une façon si poli-
i»t KIMI PINSOK.
tique et si détournée. Il se mit donc au piano, et un quadrille s'organisa
Ce fut presque aussi long que le souper. Après la contredanse vint une valse; après la valse, le galop, car on galope encore au quartier Latin. Ces dames surtout étaient infatigables, et faisaient des gambades et des éclats de rire à réveiller tout le ' voisinage. Bientôt Eugène, doublement fatigué par le bruit et par la veillée, tomba, tout en jouant machinalement, dans une sorte de demi-sommeil, comme les postillons qui dorment à cheval. Les danseuses passaient etrapassaient devant lui comme des fantômes dans un rêve ; et, comme rien n'est plus aisément triste qu'un homme qui regarde rire \ès autres, la mélancolie, à laquelle il était sujet, ne tarda pas à s'emparer de lui : — Triste joie, pensait-il, misérables plaisirs 1 instant qu'on croit volés au malheur I Et qui sait laquelle de ces cinq personnes qui sautent si gaiement devant moi est sûre, comme disait Marcel, d'avoir de quoi dîner demain?
Comme il faisait cette réflexion, mademoiselle Pinson passa près de lui ; il crut la voir, tout en galopant, prendre à la dérobée un morceau de galette resté sur la table, et le mettre discrètement dans sa poche.
U\UÏ PINSON. 8««
Le jour commençait à paraître quand la compagniese sépara. Eugène, avant de rentrer chez lui, marcha quelque temps dans les rues pour respirer l'air frais du malin. Suivant toujours ses tristes pensées, il se répétait tout bas, malgré lui, la chanson de la grisette :
F.lle n'a qu'une robe au monde Et qu'un bonnet.
— Est-ce possible? se demandait-il. La misère peut-elle être poussée à ce point, se montrer si franchement, et se railler d'elle-même? Peut-on rire de ce qu'on manque de pain ?
Le morceau de galette emporté n'était pas un indice douteux. Eugène ne pouvait s'empêcher d'en sourire, et en même temps d'être émulî^pitié. — Cependant, pensait-il encore, elle a pris de la galette et non du pain; il se peut que ce soit par gourmandise. Qui sait? c'est peut-être l'entant d'une voisine à qui elle veut rapporter un gâteau, peut-être une portièie bavarde, qui raconterait qu'elle a passé la nuit dehors, un Cerbère qu'il faut apaiser.
ye regardant pas où il allait, Eugène s'était engagé par hasard dans ce dédale de petites rues qui sonl
;9t MIMI PINSON.
derrière le carrefour Bucy, et dans lesquelles une voiture passe à peine. Au moment où il allait revenir :.UT ses pas, une femme, enveloppée dans un mauvais peignoir, la tôle nue, les cheveux endésordrCç pâle et défaite, sortit d'une vieille maison. Elle semblait tellement faible, qu'elle pouvait à peine marcher ; ses genoux fléchissaient ; elle s'appuyait sur les murailles, et paraissait vouloir se diriger vers une porte voisine, où se trouvait une boîte aux lettres, pour y jeter un billet qu'elle tenait à la main. Surpris et efl'rayé, Eugène s'approcha d'elle, et lui demanda où elle allait, ce qu'elle cherchait, et s'il pouvait l'aider. En même temps il étendit le bras pour la soutenir, car elle était près de tomber sur la borne. Mais, sans lui répondre, elle recula avec une sorte de crainte et de fierté. Elle posa son billet sur une borne, montra du doigt la boîte, et paraissant rassembler toutes ses forces : — Là! dit-elle seulement; puis, continuant à se traîner aux murs, elle regagna sa maison. Eugène essaya en vain de l'obliger à prendre son bras et de renouveler ses questions. Elle rentra lentement dans l'allée sombre et étroite dont elle était sortie.
Eugène avait ramassé la lettre; il fit d'abord quelques pas pour la mettre à la poste, mais il s'arrêta bientôt. Cette étrange rencontre l'avait si fort troublé , et il se sentait frappé d'une sorte d'horreur mêlée d'une compassion si vive, que, avant de prendre le temps de la réflexion, il rompit le cachet presque invoontairement. 11 lui semblait odieux et impossible
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de ne pas chercher, n'importe par quel moyen, à pénétrer un tel mystère. Évidemment cette femme était mourante; était ce de maladie ou de faim? Ce devait être, en tous cas, de misère. Eugène ouvrit la lettre ; elle portait sur l'adresse : « A monsieur le baron de***, » et renfermait ce qui suit :
« Lisez cette lettre, monsieur, et, par pitié, ne rejetez pas ma prière. Vous pouvez me sauver, et vous seul. Croyez ce que je vous dis, sauvez-moi, et vous aurez fait une bonne action, qui vous portera bonheur. Je viens de faire une cruelle maladie, qui m'a ôté le peu de force et de courage que j'avais. Le mois d'août, je rentre en magasin; mes effets sont retenus dans mon dernier logement, et j'ai presque la certitude qu'avant samedi je me trouverai tout à fait sans asile. J'ai si peur de mourir de faim, que ce matin j'avais pris la résolution de me jeter à l'eau, car je n'ai rien pris encore depuis près de vingt-quatre heures. Lorsque je me suis souvenue de vous, un peu d'espoir m'est venu au cœur. N'est-ce pas que je ne me suis pas trompée? Monsieur, je vous en supplie à genoux, si peu que vous ferez pour moi me laissera respirer encore quelques jours. Moi, j'ai peur de mourir, et puis je n'ai que vingt-trois ans ! Je viendrai peut-être à bout, avec un peu d'aide, d'atteindre le premier du mois. Si je savais des mots pour exciter votre pitié, je vous les dirais, mais rien ne me vient à l'idée. Je ne puis que pleurer de mon impuissance, car, je
le crains bien, vous ferez de ma lettre comme on fait quand on en reçoit trop souvent de pareilles; vous la déchirerez sans penser qu'une pauvre femme est là, qui attend les heures et les minutes avec l'espoir que vous aurez pensé qu'il serait par trop cruel de la laisser ainsi dans l'incertitude. Ce n'est pas l'idée de donner un louis, qui est si peu de chose pour vous, qui vous retiendra, j'en suis persuadée; aussi il me semble que rien ne vous est plus facile que de plier votre aumône dans un papier, et de mettre sur l'adresse : « A mademoiselle Bertin, rue • de l'éperon. » J'ai changé de nom depuis que je travaille dans les magasins, car le mien est celui de ma mère. En sortant de chez vous, donnez cela à un commissionnaire. J'attendrai mercredi et jeudi, et je prierai avec ferveur pour que Dieu vous rende humain.
« Il me vient à l'idée que vous ne croyez pas à tant de misère ; mais si vous me voyiez, vous seriez convaincu. »