‹ Œuvres complètes de Octave Crémazie [microforme]Chapitre 15 sur 34 · CASSER RCE RE RES ER ER · texte numérisé non relu

CASSER RCE RE RES ER ER

Puis, quai lil disparut de cette haute cime Où lui seul ait jamais atteint,

Bien des vaillants acteurs de ce drame sublime Dont le soleil était éteint,

l'our calmer la douleur de leur âme accablée, Cherchèrent un monde nonveau ;

Et, pleurant son enfant, la Gloire désolée Alla veiller sur son tombeau,

Quand le fier paladin des jours de Charlemagne Enfin eut succombé dans la sombre montagne, Léguant à Roncevaux un nom resplendissant, Tous les preux échappés au sanglant cimeterre Se firent troubadours pour redire à la terre

La gloire et la mort de Roland,

Ainsi quand fut tombé le géant des armées, Dédaignant de servir sous les tristes pigmces Qu'à la France imposaient les Cosaques du Don, Des soldats d'Austerlitz, vieillis par la victoire, Sous les cieux étrangers vinrent chanter la gloire

Et la mort de Napoléon,

Sur les bords africains, dans les jungles de l'Inde,

Sous le ciel radieux où combattit Clorinde,

Dans les climats glacés où règne encore Odin,

Laissant sur l'univers une trace profonde,

Ils ont gravé ce nom qui brille sur le monde Comme l'étoile du matin,

Aux bords du Saint-Laurent jetés par la tempête, D’héroïques débris de ces jours de conquête

Ont chanté parmi nous le culte du Héros.

En trouvant sous le ciel de la Nouvelle-France Les mêmes souvenirs et la même espérance,

Ils semblaient oublier leurs maux.

Québec a conservé la touchante mémoire

Du vieux soldat français dont l’'humble et noble histoire Occupera longtemps les récits du foyer.

Souvent on redira les bienfaits populaires,

L'honneur, la modestie et les vertus anstères

Du soldat et du jardinier,

Le sombre Escurial et l'alcazar mauresque L’avaient vu prendre part au drame gigantesque Que le soleil d'Espagne éclaira de ses feux ; Sous le ciel canadien trouvant une patrie, Aux travaux des jardins il consacra sa vie,

Dont les jours s'écoulaient heureux,

Que de fois appuyé sur sa bôche immobile,

Fixant sur l'horizon son œil doux et tranquille,

Il semblait contempler tout un monde idéal,

Oh! sa jeunesse alors, avec sa sève ardente,

Déroulant les anneaux de cette vie errante, Lui montrait le pays natal.

0 rivages du Rhône! à bords de la Durance!

Beaucaire, où s'écoulaient les jours de son enfance,

Donjon du roi René s’élançant vers le ciel,

O mistral soulevant les ondes fugitives,

A l'heure où, chaque soir, s'élève sur les rives Le chœur de l'hymne universel ;

O champs toujours couverts de fruits et de verdure, Etalant au soleil votre fraîche parure, Forêt où s'élançait la meute des chasseurs ; En vous voyant revivre en ce rêve sublime, Son âme s’emplissait de cette joie intime Et ses yeux se mouillaient de pleurs.

Sur ce riant tableau bientôt passait une ombre ;

Il voyait s'avancer ce géant à l'œil sombre,

La Terreur, conduisant ses hideux bataillons ;

Les fleuves débordaient du sang de ses victimes,

Elle portait la mort sur les plus hautes cimes, Et dans les plus humbles vallons,

Puis, dans le temple saint, tout un peuple en délire Amenait en triomphe, aux accents de la lyre

Se joignant sous la voûte aux accords du clairon, Et plaçait sur l'autel, que son aspect profane,

Une femme flétrie, impure courtisane ;

C'était la déesse Raison !

Jetant sur ces horreurs le manteau de sa gloire,

Bonaparte venait, conduit par la victoire,

Ecrire avec son glaive un drame de géant ;

Son front, illuminé de ces rayons splendides

Qu'on nomme Marengo, Lodi, les Pyramides, Brillait comme un nhare éclatant,

Du sceptre impérial armant sa main puissante, Le héros apprenait à la terre tremblante Que Charlemagne enfin avait un successeur ; Déployant aux regards la pourpre triomphale, A l'univers muet la vieille cathédrale

Montrait le Pape et l'Empereur.

Puis il était acteur dans ce poème immense ;

Fils unique, il allait combattre pour la France,

Et disait à sa mère un éternel adieu,

A la gloire il offrait la fleur de ses années,

Et des enfants du Cid, au pied des Pyrénées, Il affrontait le premier feu.

Ses yeux te revoyaient, beau pays des Espagnes,

Avec ton ciel ardent et tes hautes montagnes,

Tes doux chants que l'écho répète chaque soir,

Et tes fiers hidalgos de Léon, de Castille,

Tes senoras faisant briller, sous leur mantille, Un œil étincelant et noir.

Puis il suivait le cours de sa propre épopée ; La victoire à Burgos guidait sa jeune épée.

Rodrigo, Badajoz, Figueras, Almeida, Salamanque, où Marmont, entre tous grand et brave, Vit tourner le destin jusque-là son esclave; Ronda, Margalef, Lérida.

Siège de Saragosse, à funèbre prodige, Dont le souvenir seul nous donne le vertige,

Avec ses morts sans nombre et ses fleuves de sang !

Vous passiez devant lui, toujours aussi vivaces

Qu’aux jours où, de ses chefs suivant les nobles traces, Il combattait au premier rang.

Suchet, Ney, qui deux fois lui conserva la vie, Victor et Masséna, le duc de Dalmatie,

Lui jetaient, en passant, un glorieux rayon ;

Son œil suivait toujours, dans sa course rapide, Brillant comme un soleil dans ce groupe splendide,

L'image de Napoléon.

Il vous voyait encore, à longs jours de souffrance, Où l'Espagnol, sans cesse altéré de vengeance,

Les frappait isolés, sans appui, sans secours, Quelquefois la victoire, au fort de la bataille,

Fuvait loin de leurs rangs dans des flots de mitraille,

Mais la gloire y restait toujours.

De la captivité les angoisses sans nombre, Chaînes brisant le corps, et cachot toujours sombre, Avec ses compagnons, la douleur et la faim, Où jamais le sommeil ne fermait sa paupière, Où le ciel refusait souvent à sa prière Une onde pure, un peu de pain ;

Épouvantables nuits dans la forêt passées,

Où des hordes sans frein, sur sa trace empressées,

Le poursuivaient toujours de leur glaive vengeur ;

De tous ces mauvais jours le souvenir terrible,

Dont son cœur conservait la trace indestructible, Le glaçait encore d'horreur,

Bientôt apparaissaient du nouvel hémisphère

Les rivages, baignés dans des flots de lumière :;

Alors Démerary s’offrait à son regard.

Transporté sur ces bords des rives hispaniques,

Le malheur le faisait, sous le ciel des tropiques, Le défenseur du Léopard.

Demerary passait; une terre nouvelle...

Mais ce long rêve ici, miroir toujours fidèle,

Se fondait tout à coup dans la réalité.

Ce ciel pur et serein, ces splendides montagnes,

Ce fleuve grandiose et ces vertes campagnes, Fières de leur fécondité,

Montmorency roulant sa vague mugissante,

Le clocher dans le ciel jetant sa voix vibrante,

(Du Français, du chrétien à souvenirs pieux!)

Etaient là comme au jour où, saluant des frères,

Il trouvait sur nos bords et la foi de ses pères Et la langue de ses aïeux,

Des glorieux combats où passa sa jeunesse Ainsi le rêve encor lui redonnait l’ivresse, Et, de ses premiers jours rallumant le flambeau, En versant dans son cœur une pure allégresse, Venait illuminer son heureuse vieillesse

Des feux plus doux de son berceau.

Rêve! baume divin, voix d’en haut, bien céleste! Du bonheur de l’Eden touchant et dernier reste !

Quand Adam, en péchant, se fut fermé les cieux,

Dieu, pour le consoler, Dieu lui donna le rêve,

Rayon cent fois plus pur que l’astre qui se lève Au sein des grands horizons bleus.

Et, quand venait le soir, à sa jeune famille,

Qui se groupait autour de l’âtre qui pétille,

Souvent il racontait ses jours aventureux.

Plein de ses souvenirs, d’une voix forte encore,

Des vieux chants provençaux qui berçaient son aurore Il répétait les sons joyeux.

Un jour pourtant la mort, qu’au sein de la mêlée

Il avait quelquefois vainement appelée,

D’elle-même s’en vint s'asseoir à son chevet;

Soldat toujours vaillant, chrétien toujours fidèle,

Il sut voir, sans pâlir, sa main froide et cruelle Lui montrer le tombeau muet.

A cet instant suprême où déjà l’agonie

Des ombres du la mort enveloppe la vie,

De bonheur dans ses yeux on vit naître un rayon.

Près du soldat mourant, plus douce qu’une lyre,

Une voix murmarait le grand nom de Empire Et celui de Napoléon.

Porté dans son tombeau par ses compagnons d'armes,

I1 dort, le vieux soldat, et le canon d’alarmes

Ne réveillera plus son courage endormi.

11 dort, sans avoir eu l’héroïque médaille

Qu'il mérita cent fois sur le champ de bataille, Devant le feu de l'ennemi.

Ecoutez! un grand bruit se fait sur le rivage;

Les vieux chênes joyeux inclinent leur feuillage

Pour fêter le retour des maîtres d'autrefois,

Dont le fier étendard dans les airs se déploie.

Le rossignol pour eux chante un hymne de joie, Et les salue au ford des bois.

Aux champs de Sainte-Foy reparaissant encore,

La France voit flotter son drapeau tricolore

Où, vainqueurs, sont tombés ses derniers défenseurs.

De ce fait immortel consacrant la mémoire,

Deux grands peuples rivaux, fils aînés de la gloire, Mélent en ce jour leurs couleurs.

Et pendant que la foule immense, rayonnante,

A la voix du canon mêle sa voix bruyante,

Un huzza solennel sélève d’un tombeau.

Réveillé par l'écho de la salve guerrière,

C’est le soldat français qui, du fond de sa bière, Salue aussi son vieux drapeau.

Page 1