‹ Œuvres complètes de Octave Crémazie [microforme]Chapitre 25 sur 34 · LE CHANT DES VOYAGEURS · texte numérisé non relu

LE CHANT DES VOYAGEURS

A nous les bois et leurs mystères, Qui pour nous n’ont plus de secret !

A nous le fleuve aux ondes claires Où se reflète la forêt !

A nous l’existencs sauvage,

Pleine d’attraits et de douleurs !

A nous les sapins dont l’ombrage Nous rafraichit dans nos labeurs !... Dans la forêt et sur la cage

Nous sommes trente voyageurs,

Bravant la foudre et les tempêtes,

Avec leur aspect solennel

Qu'ils sont beaux ces pins dont les têtes Semblent les colonnes du ciel !

Lorsque, privés de leur feuillage,

Ils tombent sous nos coups vainqueurs, On dirait que, dans le nuage,

L'Esprit des bois verse des pleurs...

Dans la forêt et sur la cage

Nous sommes trente voyageurs,

Quand la nuit de ses voiles sombres Couvre nos cabanes de bois,

Nous regardons passer les ombres Des Algonquins, des Iroquois.

Ils viennent, ces rois d’un autre âge, Conter leurs antiques grandeurs

A ces vieux chênes que l'orage

N'a pu briser dans ses fureurs. .… Dans la forêt et sur la cage

Nous sommes trente voyageurs,

Puis, sur la cage qui s'avance

Avec les flots du Saint-Laurent, Nous rap»elons de notre enfance Le sou enir doux et charmant.

La blonde laissée au village,

Nos mères et nos jeunes sœurs,

Qui nous attendent au rivage, Tour à tour font battre nos cœurs...

Dans la forêt et sur la cage

Nous sommes trente voyageurs.

Quand viendra la triste vieillesse Affaiblir nos bras et nos voix,

Nous conterons à la jeunesse

Nos aventures d'autrefois.

Quand enfin, pour ce grand voyage Où tous les hommes sont rameurs, La mort viendra nous crier : “ Nage !” Nous dirons, bravant ses turreurs :

—Dans la forêt et sur la cage

Nous étions trente voyageurs,

Québec, janvier 1862.

A M. ET MME HECTOR BOSSANGE SOIXANTIÈME ANNIVERSAIRE DE LEUR MARIAGE Montréal, 14 octobre 1816—Citry, 14 octobre 1876.

Ts sont bien loin de nous ces premiers jours du monde Où, prodiguant ses dons, la nature féconde

Laissait vivre mille ans ses enfants nouveau-nés ;

Où l'univers entier rayonnait de jeunesse,

Où la mort, ne trouvant nulle part la vieillesse, S’éloignait, en tremblant, de nos frères aînés.

A vingt ans aujourd’hui, quand l’âme épanouie, S'enivrant de soleil, d'amour, de poésie, Demande à l'avenir le secret des destins, Soixante ans sont pour elle une éternelle vie, La coupe inépuisable où coule l’ambroisie,

Et l'ultima Thule de ses espoirs lointains.

Comme pour ces époux dont les livres bibliques

Nous racontent l’histoire et les vertus antiques,

Ces soixante ans, pour vous, n’ont commencé qu’au jour Où, sur les bords heureux de la Nouvelle-France,

De vos cœurs de vingt ans couronnant la constance, Vous avez vu l’hymen consacrer votre amour.

De ce beau Canada, qui de votre tendresse

Vit les premiers aveux et la première ivresse, Vous avez conservé le souvenir charmant,

Et vous voyez souvent sa douce image en rêve... En lui disant adieu, de sa puissante sève

Vous avez emporté quelque chose en partant.

Quand de vos premiers jours plus d’un ami fidèle, Que l’ange de la mort a touché de son aile,

S'en est allé dormir le sommeil éternel,

Vous demeurez debout, pareils à ces grands chênes, Ces magnifiques rois de nos forêts lointaines,

Qui semblent à nos yeux les colonnes du ciel.

Comme ils sont bien remplis ces nobles douze lustres ! Le travail incessant, les amitiés illustres

Qui, dès vos premiers pas, vous ont tendu les mains ; Les voyages nombreux aux bords du nouveau monde, Où vous alliez porter la semence féconde

De cet esprit français, le charmeur des humains ;

Tant de bienfaits discrets semés sur votre trace ; Ces enfants bien-aimés, l'honneur de votre race, De porter votre nom à juste titre fiers ;

Et vos écrits où brille une attique élégance : Pour chanter dignement une telle existence,

Il faudrait un poème, et non pas quelques vers.

Ainsi, pouisuivant votre course, Sans redouter les noirs autans, Vous irez boire à cette source

Où buvaient nos premiers parents.

Ft, du temps reculant les bornes, Vous laisserez couler les ans,

En repoussant les hivers mornes Pour ne cueillir que les printemps.

Sur la montagne séculairé Que fouleront vos pieds vaillants, De la couronne centenaire Vous ornerez vos cheveux blancs.

Sur ce sommet brillant que dore Le soleil d’un monde nouveau, Vous salûrez à son aurore

Le vingtième siècle au berceau.

Puisse Dieu me garder la vie, Pour consacrer le dernier chant De ma pauvre muse vieillie

A vos noces de diamant !

Citry, 14 octobre 1876.

Page 1