LETTRES
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Le commerce de librairie dans lequel Octave Crémazie était engagé le fit passer en France en 1856. Il crut faire un acte de patriotisme en faisant parvenir à Napoléon III un exemplaire de VHiêtoire du Canada par F.-X. Gameau et une de ses propres poésies, probablement celle qui porte pour titre le Vieux Soldat canadien, et qui avait été composée à Toccasion de Parrivée à Québec de la corvette française la Capricieuse, L'empereur fit accuser réception de cet envoi par une lettre des plus flatteuses.
Parmi la correspondance de Crémazie se trouve une lettre de cette époque adressée à ses frères.
A MM. Jacques et Joseph Crémazie.
Paris, 10 avril 1850.
Mes chers frères,
Après vous avoir écrit jeudi dernier, je
me suis rendu à rAcadémie. Une réception acadé-
mique est bien certainement une des plus belles choses qui se puissent voir, ou plutôt entendre. M. de Broglie, le chef du parti orléaniste, avait à faire Péloge de M. de Saint-Aulaire, auteur d'une Histoire de la Fronde. Tout naturellement lui, le soutien de la monarchie parlementaire, il n'a trouvé de beau dans cet épisode de l'histoire de France que le parlement et le conseiller Broussel. M. Nisard, qui répondait au nom de l'Académie et qui est complètement rallié au gouvernement de l'Empereur, n'a pas partagé l'opinion du récipiendaire. Il a trouvé que le parlement ne faisait que de l'embarras, et que les seuls grands caractères de cette époque sont bien Anne d'Autriche et Mazarin.
Cette lutte à mots couverts entre le gouvernement absolu, représenté par Nisard, et le régime parlementaire, défendu sous le nom de la Fronde par M. de Broglie, était excessivement intéressante, et cela d'autant plus que le champion de ce dernier parti essayait de relever son drapeau, entouré de presque tous ses compagnons des combats d'autrefois: Thiers, Guizot, Odilon Barrot, Montalembert, qui étaient assis autour du récipiendaire.
Outre l'intérêt attaché à la réception de M. de Broglie, il y avait encore un grand attrait pour moi, celui de voir les quarante immortels. La partie réservée aux spectateurs contenait autant d'illustrations que les fauteuils académiques. Cuvillier-Fleury, M. de Pontmartin, le comte de Falloux, Dumas fils, le maréchal Vaillant, le maréchal Canrobert et une foule de celé-
brités de tout genre garnissaient les banquettes des tribunes réservées aux spectateurs. Toutes les grandes dames du faubourg Saint-Germain étaient aussi là, depuis les vieux noms historiques, comme Rohan, Clermont-Tonnerre, Brézé, Montesquiou, jusqu'à ceux sortis hier des rangs de la foule, comme les Duch&tel, les Pereire, etc. Somme toute, c'est bien la plus belle journée de mon séjour à Paris. . . Adieu, chers frères.
Ce fut en novembre 1862 qu'eut lieu le désastre commercial qui occasionna l'effondrement de la librairie de Crémazie et son départ précipité du Canada. Cest alors que s'ouvre la correspondance qui va suivre et qui ne se termine qu'à sa mort.
On sait la terrible congestion cérébrale dont Crémazie fut pris à son arrivée à Paris. On sait aussi avec quelle bienveillance M. Hector Boesange lui ouvrit les portes de son château ^e Citry, an commencement de sa convalescence. Un plus long fl^ur à la campagne lui étant nécessaire, il prit le parti de se xendre à CliAteauneuf, ^ur les bords de la Loire.
 MM. Jacques et Joseph Crémazie.
ChAteauneuf, 8 juin 1863.
Mes chers frères,
Je marche beaucoup tous les jours.
antôt je vais faire une longue promenade sur les ^Dords de la rivière, tantôt je vais visiter les villages nvironnants.
La semaine dernière, je suis allé à Germigny des
Prés, village de huit cents âmes, à une lieue de C teauneuf. Il y a là une église b&tie en 806, très curie à voir ; elle renferme une mosaïque du style byza qui passe pour la plus ancienne mosaïque de la F: Ce jour-là, c'était la fête du pays. Sur la pi l'église, les villageois et les villageoises dansai son du violon, que jouait un ménétrier perché tonneau. C'était curieux, mais les villageoises semblaient pas du tout aux bergères de Flori leur teint b&lé et leurs gros sabots, ces p m'ont paru bien inférieures à nos habitanles. J'étais avec M. Lubin. Nous sommes entr paysans au moment de leur dîner. Sur u haut d'à peu près deux pieds et long de trd pose une immense gamelle contenant u.
pain de seigle et aux pommes de terre noir comme celui de nos campagnes.) gamelle avec la cuillère. La soupe en sur la table un gros morceau de lar chacun coupe une tranche avec son cck Cette tranche, on la met sur un gros et on la mange ainsi. Après le lard, a salade, dans la gamelle, comme V dîner. Pendant le repas, on pass^ cruche en grès qui renferme de la pi^ ,
la nappe, les fourchettes semblent, nues. Franchement nos paysans heureux que ceux de France.
En revenant vers neuf heures
' ^Of
tré une bande déjeunes gens qui s'en allaient gaiement à Saint-Benoît, en chantant:
As-tu vu la lune, mon gars?
exactement sur le même air que nous
Les élections ont eu lieu la semaine dernière ici pour le corps législatif. Ch&teauneuf, qui est un pays rouge, a donné une majorité au candidat de l'opposition, ce qui n'a pas empêché le duc de Tarente, fils du maréchal Macdonald, candidat du gouvernement, d'être élu à une forte majorité. Tout s'est passé de la manière la plus tranquille; la plus grande liberté est accordée aux candidats de l'opposition. On distribue, comme chez nous, des professions de foi dans toutes les maisons, et, comme c'est le scrutin secret dans toute la force du terme, chacun peut librement voter selon ses convictions.
Aussitôt que ma tête sera bien, je retournerai à
Paris pour m'y placer comme employé dans quelque
bureau d'afiaires. La vie ici coûte presque aussi cher
qu'à Paris et j'y éprouve beaucoup plus les douleurs
de l'isolement et de l'exil...
A M. Jacques Crémazie.
Paris, 27 juillet 1863.
Mon cher Jacques,
Il règne à Paris une grande fermenta-
n à propos de la Pologne. La réponse de Gorts-
chakoffaux trois puissances occidentales est considérée comme un défi, et, dans le quartier où je demeure, Belleville, quartier essentiellement ouvrier, on n'entend parler que de la Pologne. La Bourse, ce baromètre de la politique, baisse tous les jours et on s'attend à la guerre avec la Russie.
Les révolutionnaires donnent la main aux journaux religieux pour crier: Vive la Pologne I Quelle sera la dupe dans cette mise en scène qui me parait un peu exagérée ? Dieu seul le sait. Mais ce quHl y a de certain, c'est que tous les partis opposés à Napoléon cherchent à faire leurs petites affaires sous le manteau de la sympathie pour la Pologne. Carje ne comprends pas trop comment les journaux religieux font tant de tapage en favorisant la révolution polonaise, dont les principaux chefs étaient les compagnons de Garibaldi dans le vol du royaume de Naples. L'avenir nous dira ce qui doit sortir de cette croisade polonaise
Au MÊME.
Paris, 11 avril 1864.
Mon cher frère,
Pour les Parisiens, la réception de M.
Dufaure à l'Académie française a été l'événement de la semaine. Le nouvel académicien succédait à M. le duc Pasquier, qui mourut, l'année dernière, âgé de
quatre*yingi-dix-6ept ans, et qui, dans sa vie si longue et si accidentée, avait vu se passer tant de grands événements, avait servi tant de pouvoirs. Membre du parlement en 1787, il fut mêlé à toutes les révolutions qui ont agité la France depuis soixante-dix ans, et, comme M. Dupin aîné, il fut toujours assez habile non seulement pour rester debout, mais encore pour occuper sous tous les régimes des postes importants. Il n'y a rien de bien littéraire dans une pareille existence. Mais à quoi servirait-il d'être grand seigneur si on ne pouvait entrer à l'Académie sans être homme de lettres?
M. Dufaure, avocat et homme politique, qui n'est pas beaucoup plus littérateur que M. Pasquier, a fait vin éloge assez lourd de sou prédécesseur.
En répondant au récipiendaire, M. Patin n'a pas été plus heureux, et tous les journaux de Paris ont x-ecommencé leur guerre contre l'Académie.
Sous le régime actuel, les séances publiques de l 'Institut ont un grand attrait. Presque tous les acadé- :x^iciens sont opposés à l'Empereur, et une réception ^^^cadémique est toujours une fête attendue avec impatience par les légitimistes et les orléanistes. Le nouvel ^Slu et celui qui le reçoit savent toujours parsemer leurs ^âiscours d'allusions plus ou moins voilées au gouver- ^Knienient de Napoléon, allusions que les belles comtesses ^^t les vieux marquis du faubourg Saint-Germain s'emf:>ressent de couvrir d'applaudissements. Comme les X^Mii'tisans des Bourbons n'ont ni la liberté, ni proba-
blement la force de faire une opposition ouverte, ils s^amusent à faire cette petite guerre d'allusions spirituelles et d'épigrammes mordantes. Chez nous, en Amérique, où nous avons la liberté de réunion et celle de la presse, cette lutte serait ridicule. Ici, ce n'est pas seulement un besoin, c'est, si je puis m'exprimer ainsi, une volupté de l'esprit...
A MM. Jacques et Joseph Crémazie.
Paris, 13 d^mbre 1864.
Mes chers frères,
J'ai reçu, vendredi, vos lettres du 25 novembre. Que ne donnerais-je pas pour pouvoir être près de vous pendant une heure! Ce bonheur me sera-t-il jamais accordé? Je le désire de toutes les forces de mon âme, mais je n'ose l'espérer.
Tous les soirs, je vais marcher pendant à peu près une heure. En rentrant, j'achète le PetU Journal. Monté dans ma chambre, au quatrième étage, j'allume mon feu (je suis devenu un allumeur de feu de première force) et je me mets dans mon fauteuil, au coin de la cheminée. Puis, quand j'ai lu mon journal, j'éteins ma bougie et je reste à rêver en tisonnant mon
feu.
Pour l'homme isolé, il n'est pas de plus agréable
compagnon que le feu de cheminée. Il y a tout un monde de formes étranges et capricieuses dans les mouvements de la flamme, et ces formes réveillent en moi une foule de souvenirs qui me transportent vers des temps heureux. Mon feu est le seul ami que je possède en France, et les heures passées près de lui sont les plus heureuses de la journée...
A SA MÈRE
Paris, 7 fd^vrier 1865.
Ma bonne mère,
J'ai reçu, vendredi et samedi de la semaine dernière, vos lettres du 13 et du 20 janvier. Ce qui m'a surtout causé un bonheur inexprimable, c'est la réception de votre portrait, que j'ai trouvé dans les journaux que Joseph m'a envoyés.
Maintenant que j'ai votre photographie, je pourrai vous embrasser tous les soirs et tous les matins, comme je le faisais quand j'étais près de vous. Ce qui me console en regardant votre portrait, c'est que vous ne paraissez pas avoir vieilli depuis que j'ai eu la douleur de vous quitter. J'ai donc l'espérance de pouvoir vous revoir avant de mourir.
La semaine prochaine, j'espère que je pourrai vous envoyer mon portrait. Je suis assez bien et vis mainte-
A M. Jacques Crémazie.
Paris, 25 février 1868.
Mon cher frère,
Mercredi, quand j'ai dîné chez M. Bos-
sange, il a bien voulu me promettre une carte d'admission pour le corps législatif. Samedi matin, je recevais cette carte. A une heure, j'étais au palais Bourbon, et, à deux heures et demie, messieurs les députés faisaient leur entrée dans la salle des séances. JT'ai eu la bonne fortune d'entendre parler Rouher et lliiers, qui ont occupé presque toute la séance. Rouher ^L d'abord parlé pendant près de deux heures, puis Ouéroult pendant une demi-heure. Alors Thiers est -^enu attaquer le gouvernement, à propos de la loi ^ tir la presse, au sujet de l'amendement présenté par ;|^^ apposition sur le compte rendu des débats de la 4^j3ambre. M. Rouher, qui avait déjà parlé pendant ^ ^ux heures sur ce sujet, a répliqué. Thiers est revenu ^ la charge, ce qui a nécessité un nouveau discours de I^ouher. Ce sont deux terribles jouteurs que ces orat^ lira. Thiers, tout petit, portant avec grâce ses soixantequinze ans qui ne semblent pas lui peser, attaque avec beaucoup de vivacité dans la voix et dans le geste, quoique la pensée soit toujours revêtue d'une forme '^if^odérée. Rouher, tout au contraire, est un gros homme ^^lit la puissante membrure annonce la force physique
^^ dont le large front atteste la force intellectuelle et
rindomptable énergie. Thiers est plutôt un causeur, mais un causeur qui s'élève aux plus hauts sommets de l'éloquence quand il a en face de lui un adversaire qui lui rend la monnaie de sa pièce. Rouher m*a semblé, par son ton plus solennel, par son geste plus étudié, répondre mieux que Thiers à Tidée que nous nous faisons du grand orateur. Mais ce qui est admirable dans tous les deux, c'est l'éloquence. Quelle clarté, quelle méthode dans l'improvisation ! Comme les phrases succèdent aux phrases, les périodes aux périodes, sans effort, sans hésitation ! Tout cela coule comme un fleuve dont la source est intarissable. Nos pauvres orateurs canadiens, même les meilleurs, quand ils improvisent, ont des tâtonnements, des eh et des Iteu qui les aident à trouver leurs phrases. Ici, rien de cela. L'expression propre arrive sans se faire attendre une seconde, et la phrase faite dans le feu de l'inspiration est claire, nette, élégante comme si elle avait été enfantée dans le silence du cabinet. J'ai vu là toutes les sommités politiques. Je garderai longtemps le souvenir de cette journée...
A MM. Jacques et Joseph Cremazie.
Paris, 23 août 1870.
Mes chers frères,
Vous avez dû être aussi surpris qu'affli-
gés en apprenant la défaite de l'armée française, le 6
août. Les Anglo-Canadiens doivent être contents de voir que la vieille France a été obligée de reculer devant leurs cousins allemands. QuHls ne se hâtent pas trop cependant d'entonner le chant triomphal. La France a encore plus d'un atout dans son jeu, et le dernier mot de cette lutte gigantesque n'est pas encore dit.
Le comte de Palikao, le nouveau ministre de la guerre, fait des prodiges depuis dix jours. La nation se lève, les armées sortent de terre comme par enchantement, et je crois plus que jamais que la victoire définitive appartiendra à la France. >IacMahon a maintenant à Chàlons une anâée de deux cent vingt-cinq mille hommes, composée, non pas de mobiles ou de gardes nationaux, mais bien de vieilles troupes qui ont vu le feu. C'est dans les plaines de la Champagne que se livrera la grande bataille, et je crois que, cette fois, les chances de succès sont du côté du drapeau tricolore.
Une autre armée se forme à Lyon. Elle pourra dans quelques jours mettre en ligne cent vingt-cinq mille hommes de troupes aguerries.
Ici, à Paris, on prépare la défense de la capitale. Tout est à peu près terminé. Si la fortune, dans la prochaine rencontre, se déclarait encore pour la Prusse, Paris, avec ses forts détachés et son enceinte continue, aussi imprenable que Gibraltar, pourrait tenir assez longtemps pour permettre aux armées du Midi et de l'Ouest de venir écraser les Prussiens sous les murs de
la vieille Lutèce. J'ai toujours une confiance entière •dans l'issue de la lutte. Les Anglais se frottent les mains et crient déjà sur les toits que la France est perdue. Bien que leurs intérêts commerciaux soient avec la nation française, le fanatisme religieux les •entraîne du côté de la Prusse protestante.
La France catholique vaincue, humiliée, c'est le commencement de la fin pour la race latine.
L'Angleterre, qui a toujours vu d'un œil jaloux le grand rôle que la France joue dans le monde, ne se sent pas de joie en voyant ses kinsmen des forêts de la Germanie vaincre et rançonner cette nation gauloise qui tient depuis si longtemps le flambeau de la civili- Bation. Ce qu'elle a toujours été incapable de faire, la Prusse semble, pour le moment, en voie de l'accomplir. Mais qu'elle attende la fin, j'espère qu'elle rira jaune.
Vous savez déjà que les Prussiens ont été rossés par Bazaine dans les journées des 14, 15, 16 et 18. Bien que ces combats ne puissent avoir une influence décisive immédiate, ils ont cependant une importance considérable, parce qu'ils empêchent le prince Frédéric- Charles d'opérer sa jonction avec l'aile gauche, commandée par le prince royal. Pendant que Bazaine tient «n haleine les Prussiens devant les murs de Metz, MacMahon concentre une armée formidable à Châlons pour livrer bataille au fils du roi de Prusse.
Si les Prussiens perdent une grande bataille dans les plaines de la Champagne, la retraite leur sera coupée par l'armée de Metz. Les hordes de la Ger-
manie laisseront cinq cent mille cadavres sur le sol français, car leur déroute sera effrayante. Poursuivis par l'armée de MacMahon, harcelés par les quarante mille francs-tireurs qui parcourent la Lorraine et l'Alsace, foudroyés par les canons de Strasbourg et de Metz, leur désastre n'aura de comparable que la retraite de Moscou.
D'ici à quelques jours, la partie suprême sera jouée. Peut-être au moment où je vous écris, les armées ennemies sont-elles aux prises entre Verdun et Ch&lons.
L'anxiété des premiers jours est disparue; la confiance est revenue. Les boulevards sont aussi fréquentés que si l'utopie de l'abbé de Saint-Pierre était réalisée. On se presse à toutes les mairies de Paris, où le gouvernement fait aflBcher les nouvelles qu'il reçoit du quartier général. Depuis deux jours, cependant, nous sommes sans nouvelles, parce que les fils télégraphiques ont été coupés par les reconnaissances prussiennes. On n'ose pas dire, point de nouvelles, bonnes nouvelles, car on craint toujours un revers possible.
En attendant, les partis politiques tâchent de faire leurs petites affaires. Les républicains offrent la convention de 92 comme une panacée universelle. Les d'Orléans versent des larmes sur le sort de la France et nous disent, en montrant le comte de Paris : '^ Prenez mon ours." Il serait un fin politique celui qui pourrait dire quel sera le gouvernement de la France
dans un mois. Si la France sort victorieuse de la crise terrible qu'elle traverse en ce moment, il est probable que Napoléon III reviendra aux Tuileries. Je dis : il est probable, car, parmi les généraux que la défaite du 6 août lui a imposés, il y en a plusieurs, tels que Changarnier, Trochu, le nouveau gouverneur de Paris, etc., qui sont des orléanistes de premier choix. On parle déjà de Trochu comme du Monk qui doit replacer sur le trône la famille de Louis-Philippe.
Je ne sais pas ce que la Providence réserve à la France, mais si le comte de Paris doit remplacer Napoléon III, je crois que l'on écrira bientôt de la France ce que Kosciusko disait de la Pologne : Finis Polonix !
Les d'Orléans représentent les boutiquiers et les avocats, deux classes qui ne sont guère héroïques. En présence de la Prusse, qui veut rétablir l'empire d'Allemagne, ce n'est pas avec des métaphores ou des prosopopées que l'on conservera à la France le rang qui lui appartient en Europe.
Avant -garde, par sa position géographique, des peuples de race latine, la France, comme le dit Chateaubriand, est un camp. Elle doit avoir toujours la main sur son épée. M'est avis que les héros de l'agiotage ou du mur mitoyen qui veulent diriger les destinées de la nation, trouveront trop lourde pour leurs mains débiles la flamboyante épée de Charlemagne, de Louis XIV et de Napoléon.
On se dit à l'oreille les cancans les plus fantaisistes à propos de Napoléon III. Il est devenu fou,
disent les uns. — Il s'est suicidé, racontent les autres. — Il s'est sauvé à Londres. — Il s'est enfui en Belgique.— Tous ces bruits absurdes sont mis en circulation par les ennemis de l'empire, qui voudraient bien se partager sa succession.
Il pourrait se faire que Paris fût assiégé par les Prussiens. On dit que cette éventualité entre dans le plan de Bazaine, afin de pouvoir mieux écraser les envahisseurs. Si vous étiez une semaine ou deux sans recevoir de mes nouvelles, il ne faudrait pas vous inquiéter...
Aux MÊMES.
Paris, 30 août 1870.
Mes chers frères,
Vous avez été bien étonnés d'apprendre la douloureuse nouvelle de la défaite de l'armée française, et vous vous demandez comment il se fait que cette armée, invincible depuis Waterloo, ait été brisée à son premier choc avec la Prusse. D'abord le plan de ba- ^taille était mauvais. On avait échelonné les troupes «ur toute la frontière ; l'ennemi, que l'on ne croyait 3>as si nombreux, a écrasé les deux extrémités, For- T)ach et ReichshofTen, sans qu'il fût possible au centre de porter secours.
D'ailleurs, les deux cent cinquante mille hommes c]ue la France avait sur les bords du Rhin ne pouvaient
résister, avec les armes nouvelles, aux masses profondes de l'armée allemande. Songez que la Prusse et ses alliés se lancent sur la France avec plus d'un million de soldats I
On ne voulait pas croire en France que l'Allemagne mettrait un pareil nombre de soldats en ligne, car on supposait que la Prusse allait faire la guerre selon les usages du dix-neuvième siècle, c'est-à-dire qu'elle ne lèverait que le nombre de soldats que lintendance peut nourrir. Or, il n'y a pas de eommissaricU qui puisse alimenter un million d'hommes en campagne. On se trompait. Les Allemands comptent, pour se nourrir, non pas sur l'intendance militaire, mais sur les pays amis ou ennemis qu'ils traversent Ils prennent tout ce qu'ils trouvent chez le bourgeois comme chez le marchand, dans le château comme dans la chaumière. Je n'ai pas besoin de vous dire qu'ils oublient toujours de payer.
Ce n'est pas une guerre, c'est une invasion de hordes barbares, comme celles qui ont détruit l'empire romain, une invasion plus terrible même, puisque les Prussiens sont animés d'une haine féroce contre tout ce qui est catholique et de race latine, tandis que les Huns et les Vandales, sans haine contre les Romains, qu'ils ne connaissaient pas, ne cherchaient, en marchant vers le midi, qu'un sol plus fertile et un ciel plus attiédi.
La religion joue un rôle immense dans la lutte gigantesque à laquelle nous assistons. Tous les journaux
d'outre- Rhin ne cessent de dire, sur tous les tons, que le but de la race germanique est de dominer la race latine, afin de la moraliser et de Tarracher à l'influence idiote et perverse (ces deux épithètes sont textuelles) de la papauté. La cause de la France est donc aijyoard'hui une cause sacrée, puisqu'elle représente l'exbtence (to beornotto be) de la race latine et du catholicisme.
C'est tellement vrai que le fanatisme protestant, plus encore que la différence de race, domine la guerre actuelle, que les protestants français font des vœux secrets pour le triomphe de Bismark. Dans le midi, à Nîmes, les pasteurs protestants se sont prononcés dans leurs temples pour la cause du protestantisme allemand.
Nous avons à la maison une famille danoise. Il est bien évident qu'elle devrait être pour la France contre la Prusse, qui a volé au Danemark le duché de Holstein. Lies Danois sont protestants, et la famille dont je vous parle désire le triomphe de l'Allemagne.
Chez les Suisses, les cantons catholiques sont pour la France, les cantons protestants pour la Prusse.
Ces réformateurs sont bien les dignes descendants des contemporains de Luther. Vous verrez dans les journaux qu'en Lorraine ils sont entrés dans un couvent, et ont violé et massacré les religieuses. Du reste, comme du temps de Cromwell, ces infamies sont toujours accompagnées de prières et de textes de la Bible. Quelle abominable race de scélérats hypocrites I
Je ne vous parle pas des événements de la semaine : les journaux vous renseignent mieux que je ne saurais le faire. Je préfère vous dire quelques mots de notre situation à Paris.
Vendredi, une communication ministérielle nous a appris que le prince royal de Prusse marchait sur Paris. Dans la capitale, cette nouvelle n'a produit aucune espèce de panique, mais à dix lieues à la ronde, une terreur bien excusable après ce qui se passe en Alsace et dans la Lorraine, s'est emparée de tous les paysans. Samedi et dimanche, on ne rencontrait que de grandes charrettes à foin remplies de meubles de ménage, de lits, etc., avec la femme et les enfants couronnant le tout, tandis que le mari conduisait le cheval par la bride. Sur le boulevard du prince Eugène, je ne saurais compter le nombre de ces pauvres familles qui ont passé devant moi depuis cinq heures jusqu'à six heures du soir, avant-hier. Depuis hier, le mouvement s'est ralenti. D'ailleurs les dépêches d'hier soir nous apprennent que le prince royal se dirige maintenant vers le nord, afin de porter secours au prince Frédéric -Charles, menacé parla jonction de Bazaine et de MacMahon. D'ici à deux ou trois jours, nous aurons certainement une bataille formidable, dans laquelle sept cent mille hommes au moins seront engagés.
En attendant, Paris est vivant comme dans ses plus beaux jours. Il a plus que la vie ordinaire, il a la fièvre, non de la peur, mais du combat. Les préparatifs
de défense se font sur un pied gigantesque. Je suis allé vendredi sur les fortifications, qui ont seize lieues de tour. Il y a sur cette enceinte immense deux mille sept cents canons énormes. Ceux des remparts à Québec sembleraient des coulevrines à côté de ces engins. Les forts sont armés de mitrailleuses et de canons-revolvers. Toute la garde nationale est sur pied ; on distribue des fusils dans les mairies.
Au coin de la rue de l'Entrepôt les gardes nationaux se sont réunis, hier, pour se rendre au Vauxhall, où ils ont procédé à l'élection de leurs officiers. Les communautés se transforment en ambulances. Prêtres, moines, religieuses, tout le monde travaille au salut de la patrie. Des chariots traînés par six forts percherons, avec des montagnes de sacs de farine, passent à chaque instant sur le boulevard. Les estafettes du ministère de la guerre sillonnent à fond de train la capitale. L'approvisionnement de Paris est complet pour trois mois. On met à la porte tous les Allemands ; et tout ce qui compose le noyau ordinaire des révolutions, repris de justice, voleurs^ etc., a été pris dans un immense coup de filet et dirigé sur les mairies centrales de la province. Paris est prêt à recevoir les Prussiens. Sans compter la garde nationale, nous avons en ce moment cent vingt mille soldats à Paris. Je crois que si le roi de Prusse et notre Fritz ne viennent pas montrer le nez sous les murs de Paris, les Parisiens diront qu'ils sont volés. C'est toujours ennuyeux de préparer un beau dîner et de voir les convives faire
défaut. Quand bien même les Prussiens voudraient faire le siège de Paris, leurs boulets ne pourraient atteindre la ville proprement dite. Tout au plus pourraient-ils toucher les dernières maisons des faubourgs, celles qui avoisinent les fortifications. Les Prussiens ne peuvent s'approcher des murs avant de s'être emparés de tous les fbrts qui protègent la capitale, ce qui est presque impossible. Si le télégraphe vous apprenait que Paris est bombardé, soyez sans inquiétude pour moi; je ne cours pas plus de danger de mourir en héros dans la rue de l'Ekitrep6t, que si j'étais dans la rue de la Fabrique, à Québec. Du reste, je suis convaincu que les Prussiens ne viendront pas chez nous. MacMahon et Bazaine vont leur donner assez de besogne dans le nord-est de la France pour les empêcher de pousser leur pointe jusque sur les bords de la Seine.
Je finis en vous répétant : Le triomphe définitif restera à la France !
Aux MÊMES.
Paris, 6 septembre 1870.
Mes chers frères.
Que d'événements douloureux depuis ma dernière lettre ! L'empire n'existe plus, la république est proclamée. Vous verrez dans les journaux que je vous
LETTRES ET FRAGMENTS DE LETTREë. 253
envoie les détails de cette lutte homérique de quatre jours, qui vient aboutir à l'épouvantable désastre de Sedan.
Quand, samedi après-midi, la nouvelle de la capitulation de l'empereur, avec quarante mille homme^i, s'est répandue dans Paris, personne ne voulait y croire, et cependant c'était bien la vérité. Comment cela a-t-il pu se faire? H serait difficile, en ce moment où les versions les plus insensées sont mises en circulation, de se prononcer sur cet acte qui termine si tristement la carrière de Napoléon III.
On dit que ces quarante mille soldats, qui s'étaient battus depuis quatre jours, n'avaient pas mangé depuis trente-six heures, et que Sedan n'avait ni muniticms pour se défendre contre les quatre cent cinquante mille Allemands qui l'entouraient, ni provisions pour nourrir seulement dix mille hommes pendant deux Jours. Tous les villages à cinq lieues à la ronde ayant ^té brûlés par les Prussiens, il était impossible de se Tavitailler. D'ailleurs, comme un flot perdu au milieu ^e l'Océan, ces glorieux débris de l'armée de Mac- IMahon étaient entourés, pressés par les flots toujours ^ossissants de l'invasion germanique.
Comment cette armée du duc de Magenta, après mvoir fait des prodiges d'une valeur titanesque, s'est- «11e laissé envelopper par les troupes du roi Guillaume? D'abord, il y a une chose qui est évidente aujourd'hui, que Moltke est un stratégiste supérieur aux généraux français, qui, incomparables comme bra-
voure, ne possèdent pas, comme le vainqueur de Sadowa, ce coup d'œil qui sait embrasser un champ de bataille de plusieurs lieues. Cependant l'élan français pourrait compenser ce qui manque aux chefs en science stratégique, si Tarmée se trouvait dans des conditions d'égalité numérique. Malheureusement, depuis que la guerre est commencée, la Prusse a toujours eu en ligne cinq et même sept soldats contre un. Dans la bataille de Sedan, MacMahon avait à lutter, le dernier jour, dans la proportion d'un contre neuf. Si à cela vous ajoutez une artillerie trois fois plus nombreuse, une cavalerie qui est à celle de la France comme dix à un, vous ne vous étonnerez que d'une chose, c'est que l'armée française n'ait pas été anéantie dès le premier jour. Cependant elle a lutté pendant quatre jours, et» le 31, elle était victorieuse sur toute la ligne.
Il faut bien ne pas oublier que, dans la lutte actuelle, ce n'est pas l'armée française qui se bat contre l'armée prussienne, mais toute la nation allemande armée jusqu'aux dents qui vient tomber, comme une masse, sur l'armée française, et non sur la nation, qui n'est pas encore armée.
Le comte de Palikao a commis une grande faute. Au lieu d'appeler sous les drapeaux, immédiatement après Seichshoffen, tous les anciens militaires, tant mariés que célibataires, il a donné des armes aux célibataires seulement. Les Allemands, au nombre de huit cent mille, ont envahi la France. Dans ce chiffre formidable, les hommes mariés de la landwehr et de la
landsturm comptent au moins pour les deux tiers. Si Palikao avait fait la même chose, MacMahon aurait eu sept cent mille hommes au lieu de cent trente mille. Si l'armée française avait compté seulement trois cent mille hommes, le roi Guillaume serait en ce moment en pleine retraite sur le Rhin.
MacMahon avait cent trente mille hommes, le 29, mais, le 30, il ne lui en restait plus que quatre-vingtdix mille, le général Failly s'étant laissé surprendre et ayant perdu trois divisions dans le combat de mardi.
Maintenant le nouveau gouvernement va-t-il se hâter de réparer la faute commise par Palikao? Je l'espère, mais les Prussiens s'avancent sur Paris. Dans dix jours, ils seront sous nos murs. Aura-t-on le temps de faire cette levée en masse?
Quand la levée en masse de toute la France sera faite, aura-t-on assez de fusils et de munitions pour armer la nation? Le salut de la patrie dépend de la solution de ces deux questions.
Avant-hier, dimanche, la république a été, non plus proclamée, mais escamotée, car le corps législatif n'a nullement voté la déchéance de l'empereur. La garde nationale, au lieu de protéger le corps législatif, a jugé à propos d'envahir la salle des séances. Les mêmes hommes qui ont fait 48 ont fait 70. Arago, Crémieux, Jules Pavre, Garnier-Pagès, sont encore membres du gouvernement provisoire. Ils ont fait un 2 décembre à leur manière. Ils ont dissous le corps législatif. On
nous dit, ce matin, que tous les membres de la droite ont été emprisonnés la nuit dernière. Quand on foule aux pieds la légalité au nom de la démagogie, quand on fait appel à la violence en portant le drapeau rouge, cela s^appelle le peuple qui se lève dans sa majesté. Quels saltimbanques que tous ces démagogues !
Rochefort, sorti de prison, est membre du gouvernement provisoire. On doit bien rire en Europe. Les troupes, peu nombreuses du reste, qui gardaient le palais Bourbon, ont fait cause commune avec la garde nationale. L'armée, vaincue, humiliée, ne peut x>ardonner à Napoléon de s'être rendu, quand il avait encore quarante mille hommes avec lui. L'empire, s'écroulant sous le poids de la défaite et de ses fautes, pendant les derniers jours, laissait la place libre au parti assez hardi pour s'emparer du pouvoir. Les républicains, qui, depuis le commencement de la guerre, n'ont cessé d'ameuter le peuple de Paris contre l'empire, devaient tout naturellement hériter du pouvoir que Napoléon a laissé tomber de ses mains sous les murs de Sedan.
La république, à ce moment suprême, est un glaive à deux tranchants. Si, comme en 1848, le mouvement révolutionnaire se propage en Italie, en Espagne, en Autriche et en Prusse, il pourra se faire que Guillaume, rappelé chez lui par l'insurrection, se hâte de conclure une paix honorable pour la France. Si, au contraire, ridée républicaine ne dépasse pas les murs de Paris, alors le gouvernement du 4 septembre aura singuliè-
^sèment aggravé sa position. Les gouvernements dont ^a neutralité a été, à Pexception de l'Angleterre, sympathique à la France jusqu'à ce jour, en voyant la révolution qui s'y est introduite, pourraient bien changer leur neutralité en hostilité et renouveler la Sainte- Alliance de 1815, afin d'étouffer à sa naissance le mouvement révolutionnaire qui menace tous les trônes de l'Europe. Donc, si d'ici à trois ou quatre jours, la république française reste sans écho dans les pays qui lui répondirent si promptement en 1848, la position de notre mère patrie sera très grave.
Cette révolution s'est faite, du reste, sans brûler une cartouche. Il n'y a eu ni combat, ni vol, ni aucun des accompagnements obligés de ces algarades populaires. J'ai parcouru tous les boulevards, dimanche soir, ^out le monde criait: Vive la république I La morne 'tristesse de la veille avait fait place à une joie que je ne omprends pas, car ce n'est pas avec un mot mis à la lace d'un autre que Ton trouvera des armées et des ^^^Onîtions.
Hier, le côté ridicule a commencé à paraître. On des arbres de la liberté, on entonne le chant du 'éparl et le chant des Oirondins. On abat les aigles par- ^^lat où on les rencontre. Tout cela est puéril.
7oat est tranquille. Les vendeurs de décorations appellent citoyens. On passe en leur riant au nez. elques-uns vous traitent d'aristos. Les acclamations viyantes des boulevards ont peu d'écho dans les
iers sérieux, où la population semble aussi
effrayée de la république que de l'arrivée des Prus* siens. Jusqu'à présent, l'ordre le plus parfait règne dans Paris. Attendons.
Je n'ai qu'une confiance médiocre dans le gouverne* ment provisoire, qui ne compte qu'un seul homme, Trochu. Les autres sont des avocats très forts sur le chapitre des phrases, mais peu ferrés sur les moyens de repousser l'invasion. Ce qu'il nous faut, c'est un gouvernement sans phrases. Je n'ai pas perdu tout espoir, je crois encore que les Prussiens viendront se briser devant les murs de Paris.
Je pense que Paris ne sera pas encore attaqué la semaine prochaine, et que je pourrai vous écrire avant l'investissement de la capitale, si toutefois les Prussiens peuvent tenter cette opération gigantesque.
A SA MÈRE
13 septembre 1870.
Ma bonne mère,
Je me porte parfaitement bien, mieux, hélas I que la pauvre France, qui n'a peut-être jamais traversé une crise aussi horrible que celle qui vient de fondre sur elle. Je crois qu'elle sortira de cette douloureuse épreuve, mais ce sera au prix des sacrifices les plus durs et les plus pénibles. Paris est armé jusqu'aux dents et la défense est formidable.
Noos ayons deux cent mille hommes de garde na* tionale, cent cinquante mille de garde mobile et cent quatorze mille de troupes régulières, ce qui fait près de cinq cent mille hommes. Avec cette masse, on peut donner du fil à retordre aux Prussiens.
Nous avons un approvisionnement complet pour deux mois et suffisant pour nourrir deux millions de personnes. Nous ne pouvons donc pas mourir de faim. Nous paierons probablement un peu plus cher.
Personne ne paraît douter un instant de la défaite définitive du roi de Prusse, dont Parmée va se fondre par les pluies et les maladies, sous les murs de Paris.
La chute de Napoléon entraîne celle du pouvoir temporel du pape.
Quand vous recevrez cette lettre, les troupes italiennes seront depuis longtemps à Rome, car Victor- Emmanuel a donné ordre à son armée de franchir la frontière pontificale. Il ne pouvait en être autrement.
Les hommes qui sont aujourd'hui à la tête du gouvernement français ont toujours été des adversaires de la papauté. Membres du corps législatif, ils ont toujours reproché au gouvernement impérial l'appui qu'il donnait à Pie IX.
Non seulement la révolution du 4 septembre va probablement forcer le pape à reprendre le chemin de l'exil, mais encore, dans le midi, elle a servi de prétexte à des violences contre les ministres de la reli- ^on. A Lyon, on a chassé les Visitandines de leur couvent, après avoir volé et pillé. Tout cela est
bien triste et n'annonce rien de bon po\ir l'avenir. J'ai bien peur de voir la guerre civile succéder à la latte nationale.
Dimanche, je me suis approché de la sainte table. Plusieurs militaires ont communié en même tempe que moi.
Je suis bien content d'apprendre que Mgr Baillargeon continue à aller mieux.
Je serai probablement quelques semaines sans vous écrire et sans recevoir de vos nouvelles, car nous serons sans doute bloqués avant peu. Soyez sans inquiétude.
Je vous embrasse de tout mon cœur.
Votre pauvre enfant.
A LA alSinMi»
PftriB, 18 septembre 1670.
Ma bonne mère,
J'ai reçu, hier soir, votre lettre du 2 courant. Je commençais à désespérer d'avoir de vos nouvelles, vu que les communications sont coupées par les Prussiens. Commeje suis heureux d'apprendre que votre santé est toujours bonne, et combien je remercie Dieu de la faveur qu'il m'accorde en me conservant ma bonne vieille mère 1
Pour moi, je me porte bien.
Au moment où vous m'écriviez, vous espériez en-^ core que la victoire allait couronner les efforts de la France. Hélas ! quelques heures après le départ de votre lettre, vous avez dû apprendre la catastrophe de Sedan et la chute de l'empereur. AT:gourd'hui nous sommes en république, et les Prussiens campent sous les murs de la capitale. On s'est déjà battu avec les avant-postes.
Ici on est plein d'ardeur et de courage. On ne voit que des chassepots, on n'entend que le son du clairon €t le roulement du tambour. Les gardes nationaux font l'exercice, soir et matin, dans les rues. Les munitions ne manqueront pas. Les provisions sont en quantité suflisante pour soutenir un siège de trois mois. Jusqu'à présent, la vie n'est pas plus chère qu'à l'ordinaire. Les fruits sont à un bon marché sans précédent. De magnifiques pêches se vendent un demi-sou, le raisin deux sous la livre. Les maraîchers et jardiniers des environs de Paris ont fait leur récolte en toute hâte pour ne rien laisser à l'ennemi. Ils arrivent en foule à Paris et vendent à n'importe quels prix les fruits qui ne se gardent pas, comme les pêches et les raisins.
Je ne pense pas que la capitale soit bombardée, n est probable que la paix sera conclue avant qu'on n'arrive à cette extrémité.
Les élections, qui ne devaient avoir lieu que le 16 octobre, se feront le 2 octobre. Le gouvernement a rapproché la date de la réunion des collèges électoraux
afin de pouvoir légaliser sa position, car le roi de Prusse refuse de traiter avec la république actuelle, qui n'a été proclamée que par les membres de Pex* trême gauche. Si le gouvernement actuel fait la paix et paie l'indemnité que demandent les Prussiens, il est perdu, car les républicains rouges et les partisans de la monarchie se réuniront pour le renverser.
Les troupes italiennes doivent entrer à Rome aujourd'hui. Nos pauvres zouaves canadiens n'auront même pas la gloire d'exposer leur vie pour la défense du Saint-Siège, car il est probable que Pie IX n'opposera aucune résistance à la marche des soldats de Victor-Emmanuel. Triste et déplorable année pour nous, descendants des pionniers français. Nous voyons à la fois la chute du pouvoir temporel et l'invasion de la mère patrie.
Je vous écris dimanche au lieu de lundi, parce que, la ligne du Nord étant coupée, les communications avec TAngleterre se font maintenant par Saint-Nazaire. Votre dernière lettre a mis plus de deux jours à venir de Londres.
Je commence un journal que je ferai, chaque soir, pendant la durée du siège, pour vous faire connaître les incidents et les bruits qui parviendront à mon oreille.
Je vois que notre pauvre archevêque est toujours bien faible. J'espère pourtant que le bon Dieu nous le conservera.
Je suis allé au bureau de poste en revenant de la
miroitait toujours à nos yeux, mais elle ne devait jamais devenir une réalité. Il vous faut donc, en lisant ces pages, vous mettre à la place des assiégés qui, pendant près de cinq mois, n^ont entendu d'autre musique que celle du canon et de la fusillade, n'ont connu la situation de la province que par les messages emphatiques et mensongers de Gambetta.
Non seulement nous ne connaissions pas ce qui se passait dans les départements, mais nous n'étions même pas renseignés sur les batailles qui se livraient à nos portes: le gouvernement de l'Hôtel de ville nous donnant comme des succès toutes les sorties de l'armée de Paris, à l'exception de l'affaire du 2 décembre, qui a été glorieuse, mais sans résultat, puisqu'il a fallu rentrer dans Paris le 4 au matin. Maintenant que le voile qui nous cachait le véritable état des choses se lève chaque jour davantage, nous pouvons bien dire, avec TEcriture : Ergo erravimus et ambtilavimus in vias faUas. Traduction vulgaire : Nous nous sommes mis le doigt dans l'œil jusqu'au coude.
J'ai fini, hier, de mettre au net mes notes prises au crayon depuis le 19 décembre. Comme j'écrivais après coup, il m'eût été facile de faire le malin en prédisant une foule de choses arrivées depuis. J'ai copié scrupuleusement mes notes sans rien ajouter et sans rien retrancher.
Puissiez-vous y trouver quelque intérêt ! Je suis bien certain que vous n'éprouverez pas autant de plaisir en les lisant, vu le peu de soin de la forme, que j'ai senti
de bonheur à les écrire pour vous. Il me semblait que nous causions chaque soir ensemble.
Comme je ne sais pas quand je pourrai vous écrire, je commence à noter, chaque soir, les nouvelles et les impressions de la journée. Je ne vous raconterai pas les grands faits du siège, que vous connaîtrez par les journaux, mais seulement les petits faits, les bruits et les cancans.
Mardi soir, 13 septembre 1870. — Aujourd'hui le général Trochu a passé la revue des gardes nationaux et des mobiles, en tout 400,000 hommes. Les boulevards, de la Bastille à la Madeleine, étaient occupés par la garde nationale. Les Champs-Elysées, de la place de la Concorde à PArc de triomphe de TÉtoile, voyaient la garde mobile déployée sur les deux côtés de la grande allée. Le gouverneur de Paris, que j'ai vu passer sur la place du Chàteau-d'Eau, paraît plus jeune que le portrait publié par les journaux illustrés. Les cris de Vive la France ! Vive Trochu ! étaient très nombreux. Celui de Vive la République ! ne m'a pas semblé rencontrer le même écho.
Sur le trottoir, en face de la caserne du Prince- Eugène, en attendant l'arrivée du général Trochu, j'entends autour de moi les cancans les plus absurdes. Les uns disent que Napoléon III n'a capitulé à Sedan que pour donner 80,000 hommes de renfort aux Prussiens, qui doivent le remettre sur le trône quand ils auront pris Paris. Les autres prétendent, au contraire, que ces 80,000 prisonniers de guerre envoyés en Prusse
s'empareront, à un moment donné, des armes de l'ennemi, reviendront en France et tomberont sur l'arrièregarde de l'invasion allemande. Ce que l'on dit de la santé de l'Empereur semble assez plausible. Le pauvre homme est pris par trois maladies terribles, diabète, goutte et maladie de la moelle épinière. Cette dernière affection aurait amené un ramollissement du cerveau, cause des désastres de ces derniers jours. Des voyous parcourent la place du Chàteau-d'Eau en vendant des caricatures où l'insulte basse, triviale, honteuse, est jetée à la famille impériale. Celles qui ont l'impératrice pour sujet frisent souvent, atteignent quelquefois le genre obscène. Tout cela est triste. Je n'ai pas besoin de vous dire que ces saletés ne trouvent d'acheteurs que dans cette lie de la population qui remonte à la surface dans les jours de trouble. Décidément, le peuple souverain n'est pas beau à voir au jour de son triomphe.
Mercredi soir, 14 septembre. — Le matin, temps sombre ; le midi, le soleil se montre. Poussière insupportable. Les rues n'ont pas été arrosées depuis plusieurs jours, les hommes chargés de ce service étant employés au transport du matériel de guerre. Grand émoi dans la rue Vaugirard. Une bande de pignoufs ayant obtenu, on ne sait comment, un ordre de perquisition chez les jésuites, s'est présentée chez les révérends pères et a visité et fouillé toute la maison. Ces aimables drôles prétendaient que ces religieux cachaient des armes, voire même un canon, lesquelles
On chassera d'abord le Teuton, sauf à se prendre aux cheveux quand le sol ne sera plus souillé par les hordes d'outre- Rhin. Pour en revenir à la commission qui doit changer les noms des rues de Paris, je pense bien que Jules Favre et Gambetta ne tiennent pas absolument à ce changement. Comme tous les gouvernements sortis de l'émeute de la rue, les maîtres actuels de l'Hôtel de ville sont harcelés par les républicains de la veille. Tous les farceurs qui, depuis dix ans, ont passé leur temps dans les brasseries à maudire Napoléon entre deux verres d'absinthe, se posent aujourd'hui en martyrs et racontent la fabuleuse odyssée des malheurs qu'ils ont endurés sous le règne du tyran. Pour se débarrasser des plus importants de ces importuns on tâche de les caser. C'est pour les empêcher d'organiser des manifestations dans le genre de celle du 15 mai 1848 qu'on leur donne un os à ronger. Gare la mine le jour où l'on ne pourra plus placer les martyrs de la deuxième catégorie ! Ce jour-là, le gouvernement ne sera plus qu'un affreux réactionnaire et Vinsurrection sera le pliLS saint des devoirs.
Jeudi soir, 15 septembre. — Sur le boulevard Magenta, j'ai vu défiler ce soir, à 7 heures, une partie du corps d'armée du général Vinoy, qui est arrivé trop tard à Sedan pour prendre part à la bataille. Les soldats, reposés des fatigues de la retraite, ont une allure tout à fait martiale. Les mitrailleuses attiraient surtout l'attention. Le défilé a duré près d'une heure. On dit qu'ils vont établir un camp retranché entre Joinville*
le-Pont et Charenton. Aux acclamations qui saluèrent ces braves troupiers, un malheureux provincial, accompagné de sa fille, a mêlé le cri de Vive VEmpereur / On a manqué l'écharper sur place, pendant que sa fille, folle de terreur, était prise d'une attaque de nerfs. Il ne fait pas bon, en ce moment, d'être bonapartiste. Comme il faut une victime expiatoire, c'est l'Empereur que l'on rend responsable des malheurs de la patrie. Tout le monde dit aujourd'hui que la France était opposée à la guerre, que Napoléon III seul a voulu attaquer la Prusse, afin de mieux asseoir sa dynastie. Pourtant, Paris en masse demandait les bords du Rhin il y a deux mois. Non seulement Paris, mais toute la France a poussé le cri : ^ Berlin ! Depuis 1866, on a reproché chaque jour à l'Empire de n'avoir pas vengé Sadowa. Les journaux de l'opposition n'ont pas cessé un instant de rendre l'Empereur responsable de ce qu'ils appelaient l'humiliation de la France. Malheureusement les Français, impérialistes et républicains, ne soupçonnaient pas la formidable puissance militaire dont la Prusse vient de donner une preuve si rapide et si foudroyante. Napoléon vaincu a tous les torts. Quand on est empereur des Français il ne faut jamais être vaincu, ou, si la victoire fuit votre drapeau, il faut toujours savoir garder la gloire en se faisant tuer à la tête de l'armée. La victoire ou la mort ! Un Parisien ne sort pas de là. Aujourd'hui, il y avait dans l'air cette odeur acre de bois brûlé qui se produit quelquefois à Québec quand le feu est dans la forêt.
Ce sont les bois des environs de Paris, incendiés par ordre de l'autorité militaire, qui nous envoient ce parfum qui nous prend à la gorge. Comme le charbon, si le siège se prolonge, pourrait devenir rare, on poee dans les rues des appareils destinés à isoler, au besoin, les conduits du gaz des maisons de ceux qui fournissent l'éclairage des rues. Par ce moyen on pourra toujours fournir aux besoins des lampes des rues, en laissant de côté les particuliers, qui s'éclaireront avec de la bougie ou du pétrole. Les commères du voisinage sont affolées en voyant ces travaux. Elles s'imaginent que l'on mine Paris pour le faire sauter comme la forteresse de Laon. Les journaux manquent de papier. Le Parlement^ V Histoire^ le Public, le Volontaire cessent de paraître à cause de cette disette. Les communications sont coupées avec les départements qui alimentent l'imprimerie parisienne. Quelques feuilles s'impriment sur du papier brouillard. Je vous envoie un numéro de la Petite Presse imprimé sur papier à envelopper. C'est bon à conserver comme souvenir du siège de Paris. Villemessant, qui avait si bien blagué les républicains, abandonne la direction du Figaro, qui est vu d'un très mauvais œil aujourd'hui par les hommes au pouvoir. Le barbier endiablé ne compte que médiocrement sur les bons offices de son ancien collaborateur, Rochefort, l'un de nos neuf souverains, qui doit pourtant sa fortune au journal de Villemessant. Vendredi soir, 16 septembre. — Le temps continue à être niagnifique. Les nuits sont froides. On parle
d'ane victoire remportée par Bazaine. Bien d'officiel cependant. On voit des espions partout. Un jeune Suédois, pensionnaire de la maison, a été arrêté avant- Mer, dans l'après-midi, sur le boulevard du Prince- Eugène. Comme il parle le français avec un accent étranger très prononcé, un ouvrier qui lui avait adressé la parole a ameuté les passants en criant : C'est un Prussien I Mort aux espions I La garde nationale est venue à son secours et l'a conduit au poste et de là à la préfecture. Ce n'est qu'après une détention de trente-six heures qu'il a été mis en liberté, grâce à l'intervention de l'ambassade suédoise. Bemarquez que ce jeune homme, comme tous les Scandinaves, déteste la Prusse et voulait s'engager comme volontaire dans l'armée française. La foule est toujours stupide, et je préfère le despotisme du grand Mogol à cette domination brutale des masses. Pour moi, je suis à l'abri de ces algarades, car j'ai maintenant l'accent d'un vieux Parisien. De plus, il paraît que j'ai la tournure d'un officier en retraite, car lorsque je passe devant les stations de voitures, les cochers m'offrent leurs véhicules en m'appelant mon capitaine. Après-midi, je suis allé voir la statue de la ville de Strasbourg sur la place de la Concorde. Elle est entièrement couverte de fleurs, et on fait queue pour mettre son nom sur le registre qui doit être offert à l'héroïque capitale de l'Alsace. Le jardin des Tuileries est fermé. Il sert maintenant de camp à la cavalerie. Le palais est transformé en ambulance. Plus de drapeau tricolore. Le drapeau
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blanc avec croix rouge de la Convention de Genève flotte mélancoliquement sur le pavillon central, en attendant que les canons prussiens viennent remplir de blessés les salons de Napoléon III. Tandis que de la rue de Rivoli je contemplais campas ubi Napoleo fuit, cinq ou six mille mobiles de la Bourgogne ont passé en chantant un chant de leur pays dont l'air est, i quelques notes près, celui de : En roulant ma boule. Je n'ai pas pu saisir les paroles. La Gaire fontaine vient de la Normandie. Nous devons Derrih-e chez ma tante à la Franche - Comté. En roulant ma boule appartient peut-être à la patrie de Charles le Téméraire.
Samedi, 17 septembre. — Le soir, à huit heures, je reçois les lettres de ma mère et de Joseph, ainsi que les journaux. C'est une heureuse surprise, car je commençais à croire que les communications étaient coupées avec l'Angleterre. Demain j'irai au bureau de poste m'informer si on peut encore expédier des lettres en Amérique. H... est parti pour le Saguenay. J'en suis bien content, car cela va le reposer. Aujourd'hui combats d'avant-postes sous les murs de Paris à l'avantage des Français. Les troupes italiennes sont sous les murs de Rome. Les zouaves veulent résister, mais il est probable que le pape ne se défendra pas. Triste année pour nous Canadiens. Fils de la France, nous assistons à l'humiliation, à l'invasion de la vieille patrie. Catholiques, nous voyons le Saint-Père au pouvoir de ses ennemis et la chute, au moins pour le moment, du
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pouvoir temporel. L'avenir est sombre. Espérons que la Providence nous donnera bientôt des jours meilleurs!
DiMANGHEy 18 septembre. — Temps doux comme au mois de juillet. Il nous faudrait de la pluie et du froid afin d'épuiser les Prussiens. Aujourd'hui, à l'église, il y avait beaucoup plus d'hommes que d'ordinaire. Habituellement, sur cent personnes qui assistent aux offices le sexe fort mais laid en compte cinq ou six. Ce matin, à la messe de dix heures, il y avait presque autant d'hommes que de fenmies. D'où viennent ces fidèles? De la province qui se réfugie à Paris. Les Parisiens, en présence des balles et des obus prussiens, (mt-ils retrouvé au fond de leurs cœurs la foi de leurs pères? Après avoir jeté au bureau de poste ma lettre et des journaux, je fais une promenade sur les boulevards. Comme aux jours les plus calmes, les trottoirs 8(mt encombrés de familles endimanchées, les cafés sont pleins, et les moblots blaguent et rient comme si les Prussiens étaient à Berlin et non pas sous les murs de Paris. Au coin de la rue Vivienne, à la librairie Lacroix, je vois affichée une liste d'ouvrages qui, publiés en Belgique, n'avaient pu entrer en France sous l'empire. Ces productions, dont les titres seuls font deviner les infamies qu'elles renferment, sont dirigées, les unes contre le pape, les autres contre l'empereur. Naturellement, la république s'empresse d'autoriser la vente de tous ces livres. — II parait que l'on s'est battu près de Vincennes. Tous les voisins sont aux portes et
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commentent les rencontres de la journée, qui semblent avoir été favorables aux armes de la France.
Lundi soir, 19 septembre. — Le tempe est toujours trop beau. Décidément les Prussiens ont toutes les chances. Il n'y a pas eu d'engagement sérieux hier; seulement quelques escarmouches entre uhlans et francs-tireurs. Les Prussiens sont à Versailles, ils cam* peut dans le parc. Le grand et le petit Trianon sont occupés par l'état-major. Les vandales respecteront-ils les richesses artistiques de ce palais sans rival? Le général Ambert a été arrêté parce qu'il ne voulait pas crier : Vive la république I Cette arrestation, faite par les gardes nationaux, n'a pas été maintenue par l'autorité. Cependant, pour obéir à la pression de la démagogie, le gouvernement a destitué le général. A compter d'aujourd'hui, le service des postes est interrompu, la ligne de l'Ouest ayant été coupée hier par les Prussiens. J'ai bien peur que ma lettre d'hier ne vous parvienne pas. L'employé du bureau de poste de la rue de Bondy est un monsieur bien informé. Il me dit que non seulement ma lettre partira, mais encore que les communications resteront ouvertes avec l'Angleterre pendant toute la durée du siège, et, le même jour, les voies ferrées sont coupées par l'ennemi. Il paraît que, sous la république comme sous le tyran^ les informations officielles laissent quelquefois à désirer. Je suis allé faire un tour sur le boulevard Saint-Martin. Dans certains endroits on peut à peinl3 passer sur le trottoir. Les mobiles, fatigués de l'exercice matinal, sont éten-
dus sur le bitume et donnent au soleil comme des lézards ou des lazzaroni. Au moment où je vous écris on entend le canon. Je vais aller voir ce qui se passe. — 9} heures. — ^J'arrive de la place du Cbàteau-d'Eau, qui est couverte de monde. A part quelques femmes effarées, Pattitude du peuple est calme. On s'est battu toute la journée, sans succès le matin, victorieusement le soir; voilà ce que je puis démêler dans les récits con» tradictoires de quelques soldats qui arrivent des fortifications. Pas de détails officiels, beaucoup de cancans. Les coups de canon qui continuent à retentir du côté de Saint-Denis ont pour but de chasser les Prussiens des bois voisins où ils veulent s'établir. Le ton de certains journaux religieux me semble bien étrange. Je comprends que les républicains éreintent le régime qui vient de tomber. Pendant dix-huit ans, ils ont été criblés d'amendes et de mois de prison, ils prennent leur revanche, c'est tout naturel. Mais que le MondCy P Univers, r Union viennent nous parler de la tyrannie de Napoléon TII, des charmes de la liberté, j'avoue que je n'y comprends plus rien. Comme dans le Barhier de ShiUe, je me demande : Qui diable trompe-t-on ici?
Mardi soir, 20 septembre. — ^Toujours un beau temps désespérant. L'affaire d'hier a été très sérieuse. Les Prussiens ont eu plus de 6,000 hommes hors de combat. Us se sont emparés de la redoute de Chfttillon, que Ton n'avait pas eu le temps de fortifier d'une manière suffisante. Les mobiles de Paris et ceux de la Bretagne
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Sons l'empire, on avait parfaitement le droit de dire à see amis que l'on était républicain, orléaniste, légiti* miste. Si on ne haranguait pas en public contre le régime impérial, on était bien certain de n'être nullement inquiété. Aujourd'hui, on n'a pas même le droit de dire que la république pourrait bien ne pas être le paradis sur la terre. Et les immortels principes de 89, je me demande ce que l'on en fait, si un citoyen n'a pas le droit d'exprimer ce qu'il pense. — Les zouaves pontificaux veulent défendre Rome jusqu'à la dernière extrémité. Ici, tout le monde, même ceux qui détestent la papauté, approuve ces braves soldats. On est indigné de la conduite infâme de l'Italie, qui, au lieu de venir au secours de la France, à qui elle doit tout, {NTofite des malheurs qui viennent de fondre sur l'avantgarde de la race latine pour aller dépouiller Pie IX des quelques lieues de territoire qui lui restent encore. Le nouveau directeur général des postes, O. Rampent, annonce ce matin que les chemins de fer étant coupés, l'administration n'acceptera plus que des lettres écrites sur papier mince et sans enveloppe, afin de ne pas augmenter inutilement la charge soit des personnes, soit des ballons, qui essaieront de franchir les lignes ennemies. Pour les journaux, le service ne se fait plus que pour l'intérieur de Paris. La circulaire de l'hôtel des Postes invite les Parisiens à ne rien mettre dans leurs lettres qui puisse renseigner l'ennemi, qui fera tous ses efforts pour s'emparer des correspondances de la capitale. M. Thiers, de retour de Londres où il a échoué
dans sa mission pacifique, est arrivé à Tours. Dans les combats de ces derniers jours, les Prussiens sortent des bois, où ils s'empressent de retourner quand Pactiou devient trop chaude. La forêt de Bondy en contient une fourmilière. La sève des arbres, les pluies de la semaine dernière ont rendu inutiles les efforts faits pour incendier ces bois. Depuis quinze jours, nous avons à Paris plus de 100,000 mobiles. On se demande pourquoi ne pas avoir fait abattre tous ces arbres par ces gars jeunes et vigoureux.
Mercredi soir, 21 septembre. — Toujours un ciel d'été. L'artillerie d'Aubervilliers a aujourd'hui culbuté par trois fois une batterie que les Prussiens voulaient établir. Toutes les troupes qui avaient donné dans les engagements de ces trois derniers jours viennent de rentrer dans Paris. Escarmouches sur toute la ligne des forts, sans importance sérieuse. On a fait aujourd'hui plusieurs manifestations contre la paix. Guerre à outrance I tel est le cri des faubourgs de Paris. Ces promenades à travers les rues de la capitale sont déplorables. Elles nous annoncent le retour des mauvais jours de 1848. Les purs de la démagogie avancée trouvent déjà que le gouvernement Fabre-Oambetta est réactionnaire. On l'accuse de travailler pour les d'Orléans. On prétend que de Kératry, le préfet de police, s'entend avec les Prussiens pour rétablir Napoléon III. A propos de l'empereur déchu, on annonce que l'on a trouvé la preuve, dans la correspondance impériale saisie au moment où elle allait franchir les frontières,
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qae le vaincu de Sedan contrefaisait les billets de la banque de France. Vous verrez qu'avant peu on nous prouvera clair comme le jour que, chaque soir, il détroussait les passants au coin des rues. Je ne répondrais même pas qu'un monsieur, tout de noir habillé, portant longue barbe, longs cheveux et un feutre pointu, ne viendra pas, un beau soir, nous dire sur la place du Chàteau-d'Eau que le chef véritable des as- Bassins et des voleurs qui ont leur quartier général dans les carrières d'Amérique, à Belleville, n'est autre que Napoléon III. Et puis, est-ce bien Troppmann qui n tué la famille Hinck? Je commence à croire que Thomme HnUtre du 2 décembre pouvait bien être le véritable coupable. 0 bêtise humaine I Par ce bienheureux temps de liberté, de fraternité, d'égalité, on peut s'attendre à toutes les monstruosités. — Aujourd'hui, à Batignolles, a eu lieu l'ouverture du Club des libres penseurs. En tête de leur programme se trouve cette déclaration: ^'La femme a le droit de choisir l'homme qui doit être le père de ses enfants et de s^en séparer quand il ne lui convient plvs. Plus de religion^ plus de mariage.^^ C'est du propre comme [vous voyez. Heureusement que ces insanités ne peuvent avoir d'influence. Une quinzaine de vieilles folles avec une cinquantaine de jeunes drôlesses, heureuses d'attirer l'attention sur elles, vont clabauder pendant trois ou quatre jours. Dans une semaine le ridicule aura fermé ce club.
Jeudi soir, 22 septembre. — M. Jules Favre, qui avait
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quitté Paris, dimanche matin, pour se rendre au quartier général du roi de Prusse, au château de Ferrières, est rentré à l'Hôtel de Ville hier soir. M. de Bismarck lui a proposé les conditions suivantes: abandon ds l'Alsace et de la Lorraine, reddition de toutes les places fortes assiégées en ce moment. Devant l'insolence de semblables propositions M. J. Favre a dû se retirer. Toutes les chances de paix sont donc évanouies. Il ne reste plus qu'à vaincre ou à mourir. Cette décision du gouvernement provisoire de résister jusqu'à la mort a été accueillie avec enthousiasme par toute la population. Des manifestations nombreuses ont eu lieu à l'Hôtel de Ville pour féliciter le gouvernement. Comme le roi de Prusse refusait de reconnaître lalégsr lité de la révolution du 4 septembre, on avait convoqué les collèges électoraux pour le 16 octobre d'abord, puis pour le 2 du même mois, afin que la France pût élire une constituante ayant les pouvoirs nécessaires pour traiter avec l'ennemi. Les exigences de la Prusse rendant la pcdx impossible, on demande au gouvernement de remettre les élections à une époque ultérieure. On dit qu'un décret dans ce sens paraîtra demain dans le journal officiel. — Le canon gronde toujours. Aujourd'hui, à Romainville, on a fait 300 uhlans prisonniers. La plaine d'Aubervilliers est couverte de cadavres et de blessés prussiens hachés par la mitrailleuse. Un des uhlans faits captifs hier disait à un de nos voisins qui était de garde à la porte de Belleville : ^^ On nous a bien trompée. Ao« chefs notis assuraient que Paris n*itaU pas
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capable de tenir vingtrquatre heures. Noas pensions entrer dans la capitale sans brûler une amorce. Nous laisserons nos os en France.^' — On dit que 6 à 7,000 Prussiens ont trouvé la mort sur le pont Saint- James, près de Ferrières, ce pont ayant sauté au moment où l'ennemi passait. Au combat de Châtillon, lundi dernier, les Prussiens reconnaissent avoir perdu 15,000 hommes. On a rétabli la taxe sur la viande et sur le pain, afin que les bouchers et les boulangers n'abusent pas de l'investissement de Paris pour vendre leur marchandise à des prix exorbitants. La manie de voir des espions prussiens partout fait des progrès tous les jours. Cham le caricaturiste, Paul Féval, le préfet de police, le comte de Kératry, ont été arrêtés comme suspects par les gardes nationaux, qui veulent faire du zèle. Si cela continue, la moitié de Paris passera son temps à arrêter l'autre. Toujours un temps splendide. Dans les circonstances actuelles, cette sérénité continuelle de l'atmosphère devient agaçante.
Vendredi soir, 23 septembre. — Toujours la même température. On se croirait dans le mois d'août. A trois heures, je passe sur le boulevard des Italiens. A chaque pas des rassemblements de citoyens. Les figures sont radieuses. Je me mêle aux groupes et je prête l'oreille. Grande victoire du côté de Montrouge. On a pris 42 mitrailleuses, 40 canons, mis 30,000 hommes hors de combat, 25,000 prisonniers. C'est beaucoup trop beau pour être vrai. On dit que les Prussiens captifs doivent passer à 4 heures sur le bou-
levard Saint- Michel. Je prends la rue Montmartre, passe au milieu des Halles centrales, traverse la Seine et arrive devant le musée de Cluny. Foule énorme sur le boulevard Saint-Michel. Tout ce que j'ai entendu de l'autre côté de l'eau n'est que de la Saint-Jean comparé à ce que l'on dit ici: 60,000 prisonniers, 30,000 tués, 50,000 blessés, 55 mitrailleuses, 42 canons d'acier longs de trois mètres, il ne faut rien moins que tout cela pour contenter le quartier latin. Si je me rendais jusqu'à la barrière d'Enfer, je suis certain que j'apprendrais la capture du roi Guillaume avec ses 400,000 soldats. Dépouillé de ces chiffres fantastiques, le succès de la journée se réduit à ceci: trente mille hommes de l'armée du prince Frédéric-Charles, se dirigeant vers Versailles, sont venus se heurter aux régiments français qui, leur barrant le passage à Antony et à Cbevilly, les ont forcés à se rejeter du côté d'Arcueil, sous les feux croisés des forts de Bicêtre, de Montrouge et de la redoute de Villejuif. L'artillerie de marine et les mitrailleuses firent rage pendant deux heures et foudroyèrent ces malheureux Prussiens, qui furent bientôt obligés de battre en retraite en laissant 12 mitrailleuses et 900 prisonniers aux mains des Français, qui s'emparèrent des positions occupées la veille par les mangeurs de choucroute. Réduit à ses proportions réelles, le combat de ce jour, première victoire importante de la campagne de Paris, a une grande valeur. Il relève le moral des peureux et des pusillanimes, qui en étaient venus à croire que les soldats du roi Guillau-
me étaient invincibles. J'ai fait un voyage pour le roi de Prusse, car tandis que nous faisions le pied de grue sur Pasphalte du boulevard Saint-Michel, 500 prisonniers défilaient par la rue Monge. Ceux qui les ont vus disent que ces pauvres diables faisaient pitié à voir. Leurs uniformes sont en lambeaux, les pieds passent à travers la chaussure, et leurs figures hâves et maladives racontent les douleurs et les privations de leur marche sur la capitale. On les a dirigés partie sur l'École militaire, partie sur le fort de Vincennes. Le journal oflBciel de ce matin publie le décret qui renvoie à ane époque indéterminée les élections municipales et celles pour la constituante. Il paraît que les papiers saisis chez Rouher, le président du défunt sénat, sont de la plus haute importance et promettent d'étranges révélations.
Samedi soir, 24 septembre. — Toujours un ciel d'Italie et un soleil de printemps. Nous avons en ce moment le journal de Blanqui, la Patrie en danger^ qui prêche les mesures les plus radicales. Il demande le rétablissement de la commune de Paris, la guillotine en permanence et les autres aménités de 93. Heureusement que l'immense majorité hausse les épaules en lisant ces folies sanglantes d'un autre âge. Il y a bien à Belleville et à la Villette quelques milliers de chenapans qui ne demanderaient pas mieux que de mettre en pratique le programme du citoyen Blanqui, mais la peur de voir Guillaume profiter de la guerre civile pour s'emparer de la capitale et rétablir Napoléon III,
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les force à ajourner la guerre contre le bourgeois^ Vienne le jour de la délivrance, toutes les mauvaises passions refoulées au fond du cœur des socialistes pendant l'investissement de Paris, éclateront avec la fureur des plus mauvais jours de la première révolution. Savez-vous qui les ultra-radicaux de Belleville voulaient élire pour la constituante ? L'ouvrier Mégy, celui qui a été condamné à vingt ans de travaux forcés pour meurtre d'un agent de police, et Eudes,* condam"* né à mort pour assassinat du pompier de la Villette. D'après les hommes de l'avenir, il suffit, pour acquérir d'un seul coup les connaissances et les talents nécessaires à un législateur, de tuer un serviteur du tjrran. A ce compte-là, l'homme qui assassine une douzaine de sergents de ville et autant de pompiers, en criant: Vive la république! devra être le plus grand génie du siècle, puisque Mégy, qui n'a brûlé la cervelle qu'à un seul agent de police, est, pour ce fait, porté à la députation nationale. En voyant toutes les folies du régime qui a pris pour devise : liberté, égalité, firaternité, on se prend à soupirer après le gouvernement du grand Turc. — Rien en dehors des fortifications aujourd'hui: de temps en temps on tire quelques coupe de canon sur les corps de cavalerie prussienne qui s'aventurent trop près des forts, mais il n'y a pas d'engagements. L'investissement est complet. Impossible de sortir de la ligne des forts. Les courriers d'ambassade sont bloqués comme tout le monde. Il n'y a pas
* Ces deux mabtybs avaient été mis en liberté le 5 septembre.
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de passeport, anglais ou américain, qui puisse faire franchir les lignes ennemies. Il n'y a plus que la voie aérienne qui soit libre. La poste envoie djBB ballons quand le vent est favorable. Où- tombent ces mallespostes d'un nouveau genre ? entre les mains des Prussiens ou entre celles des Français? Nous n'en savons encore rien.
Dimanche soir, 25 septembre. — Décidément, nous sommes condamnés au beau tempe à perpétuité. Nous sommes en automne depuis quatre jours et cependant nous avons un soleil de juillet. Beaucoup de monde dans les églises. Même le soir, à l'archiconfrérie, on trouve un grand nombre d'hommes, militaires et pékins, qui viennent entendre la parole de Dieu. La situation militaire n'a pas changé depuis hier. Quelques coups de canon seulement du côté d'Âubervilliers, destinés sans doute à culbuter des batteries prussiennes. C'est pendant la nuit, du reste, que nous devons nous attendre aux attaques de l'ennemi. Il y a quelques jours, on a surpris des espions prussiens qui, du sixième étage d'une maison de Batignolles, faisaient des signaux, au moyen de lumières de couleurs différentes, au quartier allemand établi à Neuilly. Ces espions ont été envoyés à la Préfecture de police. Depuis, les malheureux Parisiens soupçonnent toutes les bougies et toutes les lampes d'avoir des relations criminelles avec Bismark. Quand on demeure au 5« ou au 6«, il ne faut plus allumer ni chandelle ni gaz, car les commères et les concierges, à qui l'affaire de Batignolles a mis
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bulants de fruits et de poissons. Les marchands d'habits ne lancent plus, de leur voix nazillarde, le fameux archand â^habUs ! Pourquoi ces derniers ont-ils aussi renoncé à la rue? Je l'ignore. Si l'état de siège a fait disparaître une grande partie des petites industries du macadam, il a créé des spécialités nouvelles. Nous avons maintenant le marchand de bandes de drap rouge qui doivent être placées sur les pantalons de la milice citoyenne, le vendeur de chiffres en métal que le garde national met sur son képi, afin de faire connaître à tous ceux qui ont le bonheur de le contempler qu'il appartient à telle compagnie de tel bataillon. Il ne faut pas oublier la petite fille qui crie d'une voix aiguë : Du papier mince pour les lettres par le ballon ! Un 90U le cahier, un sou ! Comme les remparts sont constamment gardés, il faut que chaque jour 60,000 gardes nationaux soient placés sur les fortifications. Dans toutes les rues, vous voyez un certain nombre de magasins fermés, avec cette inscription sur les volets : Tout le monde aux remparts; sera ouvert demain. Les marchands de galette à un sou ont presque tous fermé leurs boutiques. Le beurre se vend trop cher pour qu'ils puissent continuer à fabriquer la galette et la brioche à un sou. Pensez que le beurre frais se vend dix francs la livre. Aujourd'hui les boulevards étaient encombrés. Impossible d'aller à la campagne, occupée, hélas ! par les Teutons. Il faut bien se contenter de Paris et de ses boulevards, quand les baïonnettes prus-
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siennes vous empêchent d'aller à Romainville, à Meudon ou à Bougival.
Lundi soir, 26 septembre. — ^Vous souvient-il que, lors de l'insurrection de 1838, nos patriotes disaient que le bon Dieu était Anglais, parce que la navigation du Saint-Laurent était restée libre pendant presque tout le cours du mois de décembre? En présence de ce ciel d'une implacable sérénité, de ce soleil radieux comme dans les plus beaux jours de l'été, les Parisiens prêtent au bon Dieu des sympathies prussiennes. Sur les bords de notre grand fleuve comme sur les rives de ce ruisseau qui s'appelle ]a Seine, le peuple souverain est toujours le même. Ce matin, le fort de la Faisanderie, à Vincennes, a tiré sur l'ennemi, qui se dirigeait du côté de Choisy-le-Roi. Un convoi de munitions, atteint par les obus du fort, a vu ses caissons sauter, en anéantissant, par leur explosion, une partie de l'escorte. Le roi Guillaume concentre ses troupes entre Sceaux et Versailles. C'est pour se préparer à recevoir le choc des armées de Lyon, de la Loire et du Nord, formant ensemble un effectif de 400,000 combattants, que les Allemands opèrent cette concentration. C'est la cavalerie, au nombre de 80,000 sabres, qui continue à isoler Paris du reste de la France. On reçoit cependant, tous les deux ou trois jours, des nouvelles des départements par les ballons et les pigeons. Les Prussiens ne peuvent réussir à établir leurs batteries. Les artilleurs de la marine qui font le service des forts les culbutent aussitôt qu'elles sont en place. Encore ce matin, le fort
de Nogent a renversé, à une distance de cinq kilomètres (li lieue), deux batteries ennemies et tué plus de 300 soldats du vieux Guillaume. Vendredi dernier, deux régiments badois, au quartier général eûnemi, à Versailles, ont refusé de marcher en avant, en donnant pour raison de leur refus que les soldats prussiens restaient toujours dans la réserve, tandis que les Badois et les Bavarois étaient constamment envoyés au feu. Samedi, vingt-quatre sous-officiers et soldats de ces deux régiments ont été fusillés sur la route de Satory. Tous ces malheureux pays, le duché de Bade, la Bavière, le Wurtemberg, le Hanovre, annexés à la Prusse par la politique violente de Bismark, commen- <^ent à s'apercevoir que leurs maîtres de Berlin ne croient en eux que de la chair à canon, et qu'ils travaillent non pas pour leur patrie, mais pour le roi de Prusse. On s'attend toujours à une attaque du côté d'Auteuil en même tempe que par Saint- Denis. La défense sur ces deux points est formidable et toutes les probabilités sont que les Germains en seront pouir leurs frais d'at* taque. Bien que l'on ne s'attende pas à un bombardement immédiat, cependant, comme il faut être prêt pour toutes les éventualités, on dépave les places du quartier latin afin d'amortir l'effet des bombes qui pourraient être lancées par l'armée assiégeante. Le gouvernement vient de décréter la liberté du colportage. Sous le rigne du tyrarij on ne pouvait vendre dans les foires et dans les campagnes que les livrée et gravures revêtus de l'estampille de la police. Vous
avez peut-être eu connaissance du beau tapage que fit, il y a quatre ans, la clique libre penseuse, parce que l'estampille avait été. refusée k Ia Vie de Jhuê de Renan. Le gouvernement, à mon avis, avait cent fois raison d'appliquer la loi sur le colportage à ce détestable livre, qui aurait semé l'impiété dans les campagnes, encore très nombreuses, qui ont le bonheur de garder intacte la foi de leurs pères. Il me souvient qu'à propos de ce refus de l'estampille au livre de Renan, V Avenir national traitait Napoléon III de jésuite et de calotin I Maintenant que le colportage est entièrement libre, de quel déluge de livres impies, de brochures et de gravures obscènes lef^ campagnes vont être inondées. Dieu seul le sait I
Mardi, 27 septembre. — ^Toujours beau temps. Quand donc aurons-nous de la pluie? Elle serait accueillie comme un bienfait du ciel. Les reconnaissances n'ont pas rencontré un seul Prussien dans le rayon des forts de la rive gauche. Depuis samedi, les assiégeants ne montrent pas le bout du nez. On dit que l'armée de la Loire arrive et que les Teutons vont au-devant d'elle afin de la détruire avant qu'elle puisse secourir Paris. Aucuns expliquent l'inaction du roi Guillaume par les préparatifs qu'il fait pour donner un assaut formidable aux forts et au mur d'enceinte. On annonce aussi que Moltke envoie en Normandie un corps de 75,000 Germains, destiné à ravitailler l'armée assiégeante. Tous ces on dit me font l'efiet d'être des canards. Je les note cependant, car je veux enregistrer
tons les bruits, vrais ou faux. Dans une rencontre avec l'avant-garde de l'armée de la Loire, les Prussiens ont reçu une raclée telle qu'ils ont été obligés de faire une retraite précipitée sur Etampes. Cette bonne nouvelle nous est arrivée ce matin par une estafette du gouvernement qui a réussi à traverser les lignes ennemies. Elle nous a appris en même temps que Thiers avait quitté Tours, siège de la délégation du gouvernement provisoire, pour se rendre à Saint-Pétersbourg. Vers une heure après-midi, des nuages d'une fumée noire et épaisse couvraient Paris. Dans la prévision d'un bombardement, le gouvernement <a réuni sur les buttes Chaumont tout le pétrole emmagasiné dans les entrepôts de Belleville et de la Villette. On achevait d'enterrer Les cinquante mille barils de pétrole quand le feu s'est déclaré. On a pu immédiatement circonscrire les ravages de l'incendie. Les pertes matérielles ne s'élèvent pas à un chiffre élevé. Une enquête est ouverte pour savoir si cet accident est dû à la malveillance. Les chiffonniers et les huissiers s'organisent en corps francs. L'industrie des premiers se trouve paralysée, les communications coupées ne permettant plus l'expédition des chiffons aux fabriques de papier des départements. Pour les huissiers, comme l'échéance des billets est renvoyée à la conclusion de la paix, ils n'ont plus de protêts à signifier. En France, ce n'est pas le notaire mais l'huissier qui proteste les billets. Encore un cancan. On affirme qu'un parlementaire prussien arrivé à l'Hôtel de Ville, a eu un long entretien
avec Jules Favre. Je n'en crois rien. Lundi (hier), le roi Guillaume a passé une grande revue des troupes réunies à Versailles. Les fins politiqueurs prétendent que cette revue annonce une attaque générale sur tous les forts. Moi qui ne suis ni fin ni politiqueur, je ne dis rien et j'attends les événements. Des sentinelles avancées, ayant entendu quelques coups de fusil, ont abandonné leur poste et sont rentrées en fuyant dans Paris. Ce matin, ces fuyards ont été conduits de la place Vendôme à la prison militaire de la rue du Cherche- Midi, au milieu des huées de la population. Ils avaient le képi mis à l'envers, la tunique retournée, les mains liées derrière le dos, et portaient sur la poitrine et sur les épaules deux pancartes sur lesquelles se lisait le mot '' Lâche." Le fameux canonnier de Saint-Denis, qui démolit les batteries à six kilomètres (H lieue) et qui a déjà mis quarante-sept canons prussiens hors de service, est un Alsacien, qui s'appelle Christman.
Mercredi, 28 septembre. — Le beau temps continue. Maintenant que l'armée de la Loire marche sur Paris, mieux vaut ne pas avoir les pluies qui étaient l'objet de nos désirs depuis le commencement du siège. Une deuxième estafette est arrivée de Tours. Elle nous apprend que la démarche de Jules Favre auprès de M. de Bismark a gagné toutes les sympathies du continent. L'Europe considère la position des Prussiens comme très aventurée. Par la même voie nous avons la nouvelle de l'entrée des troupes italiennes à Rome,
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après quelques coups de fusil. Le pape n'a pas quitté le Vatican. Est-ce la fin définitive du pouvoir temporel ? Qui peut connaître les desseins de la Providence ? Qui pourrait dire que dans quelques années, peut-être dans quelques mois, Pie IX ne sera pas encore le Pontife- Roi? L'entrée des soldats de Victor-Emmanuel dans la ville éternelle me remet en mémoire les paroles que Napoléon III adressait à un diplomate étranger, il y a deux ans : Quand je serai détrôné, le pape fera bien défaire préparer au Quirinal les appartemevUs de Vietor- Emmanuel, car ma chute entraînera immédiatement celle du pouvoir temporel. La troisième livraison de la correspondance de la famille impériale vient de paraître. Elle n'offre rien de bien extraordinaire. Les amateurs de scandale sont désappointés. Ils n'en ont pas pour leur creuse dent. Il paraît, cependant, que le fameux complot éventé avant le plébiscite n'avait pas l'importance qu'on lui a donnée. Aucuns prétendent que l'on a trouvé à la Préfecture de police la preuve que cette prétendue conspiration était un coup monté par Pietri, Grandperret et Bernier. On dit que des mandats d'amener sont lancés contre ces trois personnages. Forcade de la Roquette serait aussi sous le coup d'un ordre d'arrestation. La finance est pleine de confiance, comme le prouve la hausse de la bourse depuis trois jours. C'est un fait, peut-être unique dans l'histoire des villes assiégées, non seulement de voir la bourse ouverte, mais encore d'assister à la hausse constante de la vente, quand le canon de l'ennemi
ébranle les colonnes de VExchange, Cette fermeté de toutes les valeurs publiques vaut une victoire, car elle donne du cœur au ventre à tous les boutiquiers et les rentiers, pour qui la cote de la bourse est la seule infaillibilité de ce monde. On se dit tout bas, à l'oreille, que les espions prussiens vont essayer d'empoisonner les bestiaux destinés à la nourriture des assiégés. Huit bœufs auraient succombé aux effets de l'intoxication. Je n'en crois pas un trattre mot. L'Arc de triomphe de l'Etoile devient une véritable forteresse. Des plaques de fer Tenveloppent de la base au sommet, sur lequel on place des pièces de marine du plus fort calibre. On commence à voir des pièces de cinq francs en argent avec l'effigie de la République. C'est le modèle de 1848, une grosse tête de femme à l'expression bête et brutale. On parle de l'adoption par la patrie de tous les enfants des citoyens morts en combattant. Rien des Prussiens, qui ont abandonné les travaux,qu'ils avaient commen* ces près de Choisy-le-Roi. Ils ont brûlé l'église de Créteil, dont le clocher servait d'observatoire aux francstireurs. La viande devient très rare, non pas que l'approvisionnement soit épuisé, mais par suite de la grève des bouchers, qui prétendent que le prix fixé par le gouvernement ne leur permet pas de rentrer dans leurs déboursés. Le veau n'existe plus qu'à l'état de souvenir. Les prix du mouton ont augmenté de 30 ofo depuis trois jours. Il est probable, cependant, que cette crise tire à sa fin, caries autorités vont établir des boucheries municipales dans tous les quartiers. Par
sions augmentent de prix chaque jour. En ce moment les haricots se vendent 1 franc 60 la livre, les choux* fleurs 1.80 pièce, la morue 1.25 la livre, le bœuf salé 2.36 la livre, le lard 2.10 à 2.26, les œufs 4 sous pièce, les poulets 7 à 10 fr. pièce, les oies 22 francs. Impossible de trouver un seul hareng. Les pommes de terre, le pain et le vin sont en abondance, et on peut parfaitement vivre avec ces trois aliments. On commence à voir d'un mauvais œil les attachés aux ambulances. Tous les jours on rencontre dans les rues des milliers d'hommes jeunes et vigoureux qui portent le brassard de la convention de Genève. On se dit, et avec raison, ce me semble, que ces hommes rendraient plus de ser* vices à la France comme soldats que comme infirmiers. Les femmes, les prêtres, les religieux et reli* gieuses qui s^ofirent pour soigner les blessés, remplaceraient avantageusement dans les ambulances les attachés actuels. Il se fait un commerce actif de casques prussiens. Dans les reconnaissances de chaque jour, on abat toujours quelques Teutons, et le pioupiou se fait des rentes en vendant aux amateurs le fameux easque à paratonnerre. ESer, on a arrêté des espions prussiens qui avaient endossé les habits de soldats français tombés morts sur le champ de bataille de Villejuif. Grâce à l'uniforme, ils avaient pu s'introduire dans Paris par la porte d'Orléans. Malheureu* sèment ila n'ont même pas pu donner le nom du oo> lonel du régiment dont ils portaient le numéro. Ils ont été fusillés ce matin.
Vendredi, 80 septembre. — Le temps est toujours beau, mais il se refroidit. Ce matin, à 4 heures, le canon a commencé à gronder du côté de Villejuif et aussi du côté de Bougival. Le combat a duré jusqu'à 11 heures. Les Prussiens, qui voulaient essayer encore de s'emparer de Villejuif, non seulement n'ont pas réussi dans leur projet, mais ils ont été chassés de Che- Tillj et de l'Hay, qu'ils occupaient depuis le commencement du siège, et repoussés jusqu'à Bourg-la- Seine. Nous n'avons pas encore les détails de l'affaire de Bougival, qui s'est terminée victorieusement pour les assiégés. Ce que l'on sait, c'est qu'un régiment prussien surpris dans l'tle de Croissy a presque été anéanti et que tous les avant-postes de l'ennemi se seraient repliés après une courte résistance. A CheviUy, le général de brigade Guilhem a été tué. A Thiais, d\>à l'ennemi a également été chassé, 24 canons tombés aux mains des Français n'ont pu être enlevés faute d'attelages. Du côté des assiégés on évalue les pertes à 800 tués et 600 blessés. Les Prussiens ont eu 8,000 morts et 1,500 blessés. Il se confirme que les francs-tireurs des Vosges ont fait sauter le tunnel de Saverne. Les Allemands vont donc, pendant les longs jours nécessaires pour réparer le tunnel, être privés des vivres et des munitions qu'ils recevaient de leur l>ays. Les Teutons continuent à se conduire comme les dignes descendants des Vandales. Ils ont pendu le curé de Sarcelles, qui voulait, par ses supplications, les empêcher de brûler l'église de son village. C'est le
cinquième curé que ces brutes pendent depuis qu'ils entourent Paris. Comme je vous l'ai dit déjà, la guerre actuelle est bien une guerre de race et de religion, et nous devons nous attendre à toutes les horreurs des luttes du XVI» siècle, si les soldats du roi Guillaume réussissent à prendre la capitale. Heureusement que leur position en ce moment est plus critique que la nôtre, et qu'ils ont devant eux la perspective d'un épouvantable désastre, si Paris tient encore pendant un mois. L'endroit le plus menacé de la capitale, Passy, vient d'être mis en état de défense par une formidable batterie qui pourra imposer silence aux canons ennemis établis sur les hauteurs de Saint- Cloud. Les Prussiens continuent à se concentrer à Versailles. Tous les corps ennemis qui campaient entre Romain ville, Rosny et Nogent, se replient aujourd'hui sur la ville de Louis XIV. Guillaume a envoyé un corps d'armée en Picardie. Amiens, ville ouverte, a été occupé sans résistance. Âbbeville, qui est fortifiée, se dispose à subir un siège et à imiter l'héroïsme des villes de l'Est. Le journal officiel de ce soir annonce que la cavalerie, sous les ordres de M. de Pindray, a chassé l'ennemi de Bondy, aujourd'hui dans l'aprèsmidi. Cette journée du 30 septembre a donc été glorieuse sur tous les points. Je crois que Bismark doit commencer à réfléchir et à regretter les conditions insolentes qu'il a posées à Jules Favre, la semaine dernière.
Samedi soir, 1^^ octobre. — ^Toujours le môme temps,
magnifique le jour, froid la nuit. Les prisonniers faits dans les combats d'hier portaient presque tous la médaille militaire. Ils étaient horribles à voir, pâles, exténués, d'une saleté repoussante. Ils ont déclaré que, depuis le 24, juin ils n'avaient jamais couché dans un lit et que, depuis cinq jours, ils ne mangeaient que des pommes de terre à moitié bouillies. Un des officiers badois condamnés à mort la semaine dernière, a réussi à s'échapper de Versailles. Il a traversé la Seine à Neuilly et s'est constitué prisonnier entre les mains des Français. D'après ce qu'il dit, l'armée prussienne serait en proie à une démoralisation profonde et à la misère. Les soldats n'ont plus de souliers et les rations manquent presque complètement. Cet officier est le neuvième enfant que la guerre a enlevé à sa famille. Son père, âgé de 62 ans, a été incorporé dans l'armée active. Ce matin, on a conclu un armistice de quatre heures pour enterrer les victimes de la bataille d'hier. A part quelques coups de fusil entre les avant- postes et une douzaine d'obus lancés par les forts, la journée a été calme. Vermorel, le rédacteur du Courrier français, si souvent accusé de faire partie de la police, s'est rendu aujourd'hui au bureau du Moniteur de la République, pour demander raison d'un article dans lequel on l'accuse d'avoir mangé au râtelier impérial. On a échangé des souffiets. A quand les coups d'épée? Louis Blanc, dans les journaux de ce matin, adresse un appel éloquent au peuple anglais. C'est parfait au point de vue littéraire. Sous le rapport politique, je
crois que la valeur de ce document est complètement nulle. Français et républicain, Louis Blanc oublie qu'il parle à des Anglais, sujets de sa très gracieuse majesté la reine Victoria. Attendre aide de la vieille Angleterre, c'est se faire illusion. John Bull, Saxon et protestant, est très heureux de voir ses cousins de Prusse humilier et affaiblir ces Français catholiques qui depuis vingt ans jouent le premier rôle en Europe. Dimanche, 2 octobre. — Le beau temps persiste. Beaucoup de monde dans les églises. Une triste nouvelle a jeté la douleur dans l'âme des Parisiens. Après une défense héroïque de cinquante jours, le vaillant général Uhrich a dû ouvrir à l'ennemi les portes de Strasbourg. Depuis douze jours la garnison ne mangeait plus que de deux jours l'un. Place de guerre de première classe, capitale de l'Alsace, c'est la clé de la France. Si on réussit à délivrer Paris et à rejeter.l'ennemi de l'autre côté du Rhin, il faudra faire le siège de cette cité héroïque, qui alors sera défendue par les soldats de Quillaume. Toul, épuisé, ayant vu ses remparts abattus par le canon prussien, a été également obligé de se rendre. Il faut que les forces militaires de la France soient complètement désorganisées pour qu'on ait laissé succomber ces deux villes, qui ont fait une défense surhumaine, sans pouvoir envoyer un corps d'armée à leur secours. Que vont faire les 100,000 Allemands qui assiégeaient ces deux villes? Vont-ils aller rejoindre les troupes qui bloquent Bazaine? Se dirigeront-ils sur Paris ? Iront-ils à la rencontre de
l'armée de la Loire ? Nous le saurons bientôt. On dit que Bismark est parti hier pour Berlin. Pourquoi ? On prétend que la présence de Thiers à Saint-Pétersbourg aurait amené la Russie à prendre une attitude hostile à la Prusse, et que c'est pour conjurer l'orage qui menace Berlin du côté de l'Orient que le premier ministre de Guillaume s'est bâté de traverser le Rhin. Peut-être toute cette histoire n'est-elle qu'un de ces canards qui nous tombent tous les jours dans le bec en place des ortolans qui font complètement défaut. Dans les journaux de ce matin, Victor Hugo adresse une seconde épitre aux Parisiens. Style haché genre Michelet, antithèses éloquentes, cette production sera acclamée comme un chef-d'œuvre immortel par la confrérie hugol&tre. Pour le commun des mortels, elle ne sera qu'une amplification réussie. Le gouvernement vient de suspendre les subventions théâtrales. Je trouve cela fort juste. Pourquoi le paysan, l'ouvrier, le petit rentier qui ne mettent jamais le pied dans les grands théâtres, les seuls subventionnés, pourquoi les personnes que leurs principes religieux éloignent de ces genres d'amusements paieraient-ils les appointements des danseuses, qui gagnent assez d'argent comme courtisanes du high life sans que l'Etat force les contribuables à payer les plaisirs des amateurs de ballet? Il me semble que l'argent du public ne doit servir qu'à améliorer moralement et matériellement le sort du peuple. Je n'ai jamais pu comprendre comment la Ferraris et la Mouravief, qui reçoivent chacune
80,000 francs par an pour faire des entrechats et des pirouettes dans un costume tout à fait décolleté, contribuaient à rendre le peuple meilleur. Donc, un bon point au gouvernement de l'Hôtel de Ville. On achève le baraquement des mobiles sur les boulevards extérieurs. En ce moment, les mobiles, logés chez les habitants de tous les quartiers de Paris, ne peuvent être réunis rapidement en cas d'alerte. C'est pour remédier à cet inconvénient que l'on travaille, jour et nuit, à l'achèvement des baraques. Les Prussiens sont toujours les maîtres en fait d'espionnage. L'état-major de Guillaume reçoit à midi, à Versailles, les journaux parus le matin à Paris. La province, effrayée par la proclamation de la république, répond mollement à l'appel de la capitale. Avant Reichshoffen,les journaux républicains ne se gênaient pas pour dire : Si les Prussiens en venant à Paris nous débarrassent des Bonapartes, qu'ils soient les bienvenus I Est-ce que la province va dire à son tour : Que le roi Guillaume soit le bienvenu, s'il nous débarrasse de la république ! Le grand malheur de la France c'est que ses enfants sont plutôt des partisans que des patriotes. On dit que le dernier rapport de Crémieux ne semble pas annoncer un grand enthousiasme pour le gouvernement actuel dans les départements. Rien des fortifications, si ce n'est une reconnaissance heureuse du côté de Montretout. On parle de 300 ennemis tués ou blessés.
Lundi soir, 3 octobre. — Toujours un temps splendide. Coups de fusil à Noisy-le-Sec, escarmouches à
obligée de se replier sur la Garonne. Ici, dans la car pitale, les affaires semblent prendre une mauvais» tournure. Le gouvernement provisoire est divisé ea deux camps. £'i£feeteur{î6re, journal d'Ernest Picard, éteinte Gambetta, qu'il accuse d'avoir envoyé des nullités pour soulever la province. Il ridiculise avec raison l'idée de confier à un vieil avocat de soixante-sdze ans, Crémieux, le soin de lever des armées sur les bords de la Loire. Outre cette division dans le gouvernement, nous avons le parti ultra-radical, représenté par le Combat, de Pyat, la Patrie en danger, de Blanqui, k RéveUy de Delescluze, qui veut absolument que l'élection de la commune de Paris ait lieu les 9 et 10 octobre. Le gouvernement s'y oppose et il fait bien. Si la commune sortait d^ élections demandées par les meneurs des faubourgs, son premier acte serait le renversement de l'autorité actuelle, à qui elle dirait : Votre pouvoir, sorti de Vtmeute, n'a aucune sanctUm légale. Noms, au contraire, rwue sommes les Hus de la capitale, (hmme vous êtes réactionnaire, nous prononçons votrt déchianee* Ce que le gouvernement provisoire ne veut pas accorder, est-il bien sûr que les démagogues ne le prendront pas par la violence ? On dit que plusieurs des maires de Paris veulent procéder quand même à l'élection de la commune. Nous verrons bien ce qu'ils feront dans six jours. Le général américain Burnside, parti de New- York le 3 septembre, après avoir passé quelques jours au camp prussien, est venu dimanche à Paris. Il est reparti hier à midi. Est-ce comme touriste
qu'il a pu traverser les lignes prussiennes et françaises? était-il chargé d'une mission diplomatique auprès du général Trochu, avec qui il a eu un long entretien ? Chi lo Bat Le gouvernement vient de fixer le traitement de chacun de ses membres. Mille francs par mois, voilà tout ce que se permettent de prendre les maîtres de la France. Ce désintéressement les honore. Peut-être y a-t-il le tour du bâton. Si nous sommes emprisonnés, au moins l'état sanitaire est excellent. Â Versailles, les Prussiens, bien que libres, ne s'amusent guère. La petite vérole règne dans leur camp, qui compte déjà plus de 6,000 soldats en proie à cette dangereuse maladie. — ^Encore un cancan qui n'a rien de rassurant. On dit que le général Polhès aurait été battu près d'Etampes après avoir perdu 7,000 hommes. Cette défaite expliquerait la prise d'Orléans et de Bourges. D'autres prétendent que cette défaite n'est qu'un conte bleu d'origine prussienne, puisque l'armée de la Loire ne sera prête qu'à la fin du mois. Mardi soir, 4 octobre. — Un soleil ardent comme en pleine canicule, et pas le moindre nuage à l'horizon. Grand mouvement de troupes dans le camp ennemi. Les soldats prussiens établis à la Malmaison sont remplacés par les Wurtembergeois. Reconnaissance brillante exécutée par les spahis dans Iqs environs de Nogent. Une torpille a fait explosion, par accident, près de la porte de Sablonville. Huit personnes blessées. Le fort du Mont-Valérien a balayé un détachement ennemi qui voulait établir une batterie près
de Meudon. Tel est le résumé des opérations militaires de la journée.
C'est le 23 septembre que Toul a capitulé. Strasbourg n'a ouvert ses portes que le 27. Avant de laisser entrer l'ennemi, le général Uhrich a brûlé les 250,000 chassepots qui se trouvaient dans l'arsenal et encloué tous les canons. Le gouvernement veut utiliser toutes les forces de la capitale. Il vient de former le corps des jeunes volontaires, composé de gamins de 12 à 16 ans. Avec leur blouse grise ou blanche, leur pantalon de toile bleue, leur large ceinture rouge, ils ont réellement très bon air. On les emploie comme aides-pom-t piers, estafettes, aides dans les ambulances, etc. J'ai' rencontré aujourd'hui, dans la rue de Rivoli, quelques centaines de ces jeunes citoyens qui marchaient en rang comme des troupiers et se dirigeaient vers l'Hôtel de Ville. Il fallait voir comme les officiers (car ces petits bons hommes ont un état-major) se donnaient un air crâne pour étonner les natifs. La république accorde un franc par jour à ces imberbes défenseurs de la patrie. Comme ces enfants appartiennent presque tous à la classe ouvrière, cette solde de vingt sous aide à vivre à la famille, Ijui n'a guère de ressources par ce temps de siège où toutes les industries sont paralysées. Aussi, pour donner au peuple souverain toute facilité de gagner sa pauvre vie, l'autorité permet à qui veut s'établir marchand de bibelots, de placer une ou plusieurs tables sur le trottoir, comme pendant la quinzaine du jour de l'an. L'érection des baraques est
nistre, d'abord pour se donner de l'importance, ensuite pour se faire des amis dans le journalisme, qui peut, par un article bien senti, le faire nommer préfet ou commissaire de la république, s'empresse de raconter au boulevardier les résolutions prises par l'autorité. Le public commence à s'indigner de l'étourderie de ces messieurs et demande que, comme en 1848, la dictature soit confiée au général Trochu et que tous les journaux soient supprimés jusqu'à la fin de la guerre. Le Journal o£Biciel continuerait seul à paraître pour faire connaître au public les décrets de l'autorité et le compte rendu des opérations militaires. Le plus vite on prendra cette détermination, le mieux ce sera, car avec le système actuel nous marchons rapidement à deux catastrophes : l'anarchie dans la capitale, en dehors des murs la défaite par les Prussiens. Les républicains de la veille comprendront-ils enfin que le salut de la patrie commande des mesures extrêmes, et que ce n'est pas avec des phrases sonores que l'armée allemande sera vaincue?
Mercredi soir, 5 octobre. — Je renonce à parler du soleil, qui s'obstine à nous verser des torrents de lumière. Si je continuais à chanter ses louanges chaque matin comme je le fais depuis tantôt un mois, on m'accuserait d'être vendu à cet astre flamboyant. Qui sait? on dirait peut-être que le bonhomme Phébus me fait une pension comme le tyran en faisait une à Feydeau, Gautier et Veuillot, laquelle pension vient d'être mise à néant par la république. Ces messieurs
sont assez riches pour se passer de ces miettes. Canonnade sur toute la rive gauche, qui a réussi à culbuter presque toutes les batteries que les Prussiens travaillaient à établir. L'ennemi a lancé quelques obus sur les forts. Ses projectiles n'ont produit aucun effet. De son côté, la flottille de la Seine a fait son devoir. Les canonnières ont bombardé Brimborion, près de Bellevuè, et ont mis plus de deux cents Allemands hors de combat. Le grand événement de la journée a été la manifestation des 10,000 gardes nationaux de Belleville sur la place de l'Hôtel de Ville. J'ai vu défiler cette milice citoyenne sur la place du Ûh&teau-d'Eau. Point d'uniformes, pas même de képis, des blouses sales et déchirées, un grand nombre de figures avec lesquelles on n'aimerait pas à se rencontrer en tête à tête, à minuit, au milieu d'un bois, tel était l'aspect général de ces républicains de l'avantveille. Us étaient tous armés de fusils à piston, qui sont aux chassepots ce que les diligences sont aux chemins de fer. Flourens, colonel de l'un des bataillons des faubourgs, a demandé au gouvernement : !<> des chassepots; 2» attaque immédiate des Prussiens par la garde nationale ; 3^ les élections pour la commune de Paris. Comme le général Trochu s'est empressé de ne pas se rendre à leurs désirs, les électeurs de Rochefort, qui, seul des membres du gouvernement, avait jugé à propos de ne pas se trouver à l'Hôtel de Ville pour rencontrer ses soutiens du temps jadis dans sa lutte contre le bandit du 2 décembre^ sont retournés
chez eux gros Jean comme devant. Flourens a donné sa démission comme colonel. Tant mieux, c'est un cerveau brûlé de moins à la tête de la garde nationale. Le journal officiel de ce matin déclare qu'il n'a pas reçu de rapport de Crémieux. On prétend que la feuille gouvernementale joue sur les mots. Comme le ministre de la justice n'avait rien de bon à annoncer, il a envoyé une lettre privée et non un rapport officiel. Les nouvelles qui nous arrivent par un journal du 22 septembre, apporté par Burnside, ne sont pas rassurantes. A l'extérieur, la Russie est définitivement avec la Prusse, qui lui laisse carte blanche en Orient. Une province de la Turquie, soulevée par les intrigues russes, vient de se mettre en état de rébellion contre l'autorité du sultan. L'Angleterre, impuissante du reste, regarde faire et semble heureuse de l'abaissement de la nation qui a sauvé l'armée anglaise devant Sébastopol. L'Italie ne songe guère qu'au triomphe facile qu'elle vient de remporter en occupant Rome. Pour l'Espagne, elle est trop divisée par les partis qui se disputent la succession d'Isabelle II pour s'occuper de ce qui se passe au nord des Pyrénées. La France reste donc seule, sans armée régulière, avec un matériel de guerre tout à fait inférieur à celui du roi Guillaume, pour lutter contre la coalition armée des puissances allemandes et la coalition morale des royautés européennes, qui veulent éteindre dans Paris le foyer de démocratie avancée qui menace tous les trônes. J'avoue qu'en présence de cetife situation aussi douloureuse qu'effrayante, ma foi
dans le triomphe définitif des armes françaises commence à être ébranlée. J'ai bien peur que bientôt nous ne soyons obligés de dire avec le psalmiste : Niai Dominus custodierU civitatem, frustra vigUat qui custodU eam. Ledru- RoUin, furieux de n'être rien dans le gouvernement actuel, se montre dans les clubs les plus exagérés et demande l'élection de la commune et le retour aux grandes traditiona de 93. Il se fait en ce moment un travail souterrain qui mine chaque jour les hommes portés au pouvoir par la révolution du 4 septembre. Ledru-RoUin, Félix Pyat, Delescluze, Blanqui et autres débris de 1848, sont les chefs de ce parti, qui veut nous ramener aux procédés révolutionnaires les plus insensés, peut-être les plus sanguinaires. En supposant que la commune de Paris soit organisée et qu'elle puisse renverser le gouvernement actuel, elle ne serait pas un mois au pouvoir sans être accusée de tiédeur, et un nouveau parti, d'une couleur plus foncée, travaillerait à la renverser comme on cherche en ce moment à démolir les hommes de l'Hôtel de Ville. Il n'y a que la dictature remise entre les mains de Trochu qui puisse sauver la situation déjà bien compromise. Jeudi soir, 6 octobre. — Ce matin, un brouillard épais cache le soleil. Il fait presque froid. Sous le rapport militaire, rien qui mérite d'être noté. Comme tous les jours, coups de fusil à gauche, coups de canon à droite, tout cela sans résultat sérieux. Enfin, nous avons des nouvelles officielles de Tours. Une estafette nous apporte une dépêche du l«r octobre. Deux armées
de 80,000 hommes chacune sont prêtes à marcher sur Paris. Une autre de 75,000 va nous arriver de l'Ouest dans quelques jours. Les zouaves pontificaux, qui ont quitté Rome après l'occupation italienne, viennent d'arriver et sont incorporés dans les armées de la Loire. L'espérance que les déceptions de ces derniers jours avaient chassée de nos cœurs est revenue au gîte, ramenée par l'estafette de Tours. Le Gaulois a pu se procurer le numéro du 1^^ octobre du Jourrud de Rouen. Quelle bonne fortune pour E. Tarbé, le propriétaire I Quelle joie pour les Parisiens I Aussi a-t-on reproduit tout le journal normand, tout, jusqu'au nom de l'imprimeur. Cette feuille provinciale ne s'était jamais vue à pareille fête. Dans ses rêves les plus ambitieux, elle n'avait jamais songé à un tel succès. Béni soit donc le Journal de Rouen^ qui nous fait connaître les faits et gestes de cette province, dont nous sommes séparés par un mur de ferl Le 29 septembre, les Prussiens n'avaient pas encore occupé Orléans. Les puissances neutres devaient établir un parlement international qui aurait pour mission de contraindre les belligérants à se soumettre à leurs décisions. L'Alsace et la Lorraine sont déjà traitées comme les pays fédérés allemands. Elles seront représentées au parlement par une commission. Thiers était arrivé le 27 à Saint-Pétersbourg. D'après ce que nous savons des dispositions d'Alexandre II, il est probable que l'ancien ministre de Louis- Philippe n'aura guère plus de succès sur les bords de la Neva que sur les rives de la Tamise. Les francs-
tireurs auraient tué, sur la route de Reims à Versailles, le prince Adalbert de Prusse, le prince de Reuss et le duc de Nassau. Cette nouvelle, si elle est vraie, me paraît sans importance. Dans un pays de hobereaux comme la Prusse, qu'importe trois princes de plus ou de moins ? Une batterie de canons d'acier enlevée au roi Guillaume ferait bien mieux l'affaire de la France que la mort de ces trois principaillons. Si Orléans est occupé, la délégation du gouvernement qui est établie à Tours devra se replier sur Bordeaux. Le même journal nous apprend aussi quelque chose des affaires en Italie. On a voté (quoi? le journal ne le dit pas) par oui et par non le lendemain de l'entrée des Italiens à Rome. Qui était électeur ? Le suffrage universel a-t-il pu être organisé sérieusement en quelques heures? Comment a-t-on fait les listes électorales? Toute cette contrefaçon de plébiscite me fait l'effet d'une odieuse comédie. La junte romaine (par qui nommée ?) élève des monuments aux héros morts pour la liberté de Rome. Sur le sommet du Monte-Ca* vallo, comme sur les hauteurs de Belleville, les révolutionnaires ont le même modiLS operandi. Le château Saint-Ange est occupé par les soldats de Victor-Emmanuel. Le pape est-il encore à Rome? Le Journal de Rouen ne nous le dit pas. — On reproche au gouvernement actuel de s'obstiner à suivre les errements du régime impérial en ne donnant pas de compte rendu détaillé des opérations militaires. En effet, depuis le 2 août, date de la prise de Sarrebrûck, nous n'avons pas
eu un seul rapport sérieux. On fait des phrases, mais on ne donne pas de chiffres. Ainsi, l'affaire de Châtillon, le 19 septembre, donnée comme une journée très honorable par les bulletins français, est réclamée par les Prussiens comme une victoire qui leur a donné 7 canons et 2,000 prisonniers. Comme depuis le commencement de cette malheureuse guerre, les bulletins allemands, d'abord taxés d'exagération, ont presque tous été reconnus être l'expression de la vérité, on se dit que, puisque le général Trochu ne donne pas de chiffres sur le combat de Châtillon, c'est que le résultat de cette rencontre n'a pas été aussi heureux que voudrait le faire croire son bulletin du 20 septembre. Le rapport des Prussiens, qui donne des chiffres, doit être exact. Ces cachotteries finiront par produire des effets déplorables.
Vendredi soir, 7 octobre. — Le soleil est revenu ce matin, mais le ciel est nuageux et l'air très froid. Le général Vinoy a occupé Cachan sans résistance. L'ennemi a évacué le château de Meudon. Comme chaque jour, reconnaissances sans engagements sérieux. Le fort d'Ivry a reçu la première bombe lancée par les Prussiens. Elle n'a causé aucun dommage. Gambetta est parti aujourd'hui en ballon pour se rendre à Tours afin d'aider Crémieux et Glais-Bizoin, dont l'activité sénile ne semble pas à la hauteur des circonstances critiques où se trouve le pays. Je crois que c'est la première fois qu'un ministre est obligé de prendre la route des hirondelles pour se rendre au poste où
son devoir l'appelle. Il paraît que le blocus de la capitale est moins rigoureux depuis trois jours, puisque 150 mobiles de la Bretagne ont pu nous arriver sans être aperçus par les Prussiens. Quelques centaines de lettres de la province ont été distribuées ce matin. Les courriers d'Amérique nous font toujours défaut. Hier après-midi, une fabrique de produits chimiques a fait explosion à Grenelle. Cet accident, auquel la malveillance est étrangère, a fait 19 victimes, 13 morts et 6 blessés. Le général Trochu vient de notifier aux journalistes que s'ils continuent à divulguer les plans arrêtés par l'autorité militaire, ils seront immédiatement traduits devant la cour martiale. Tout le monde applaudit à cette mesure énergique, qui est absolument nécessaire pour empêcher l'ennemi de connaître d'avance de quel côté se portera l'attaque des assiégés. Vive le Journal de Rouen ! le numéro du l^r octobre a encore pu échapper à la vigilance des Allemands. Les nouvelles continuent à être bonnes. Bazaine aurait fait plusieurs sorties triomphantes et les communications seraient rétablies entre Metz et le Luxembourg. Les paysans commencent à ne plus se laisser intimider par les uhlans. Près de Pontoise, la population d'un petit village a barricadé un pont et, après une lutte de huit heures, a mis en fuite 300 Prussiens. Par ce temps d'excitation fiévreuse, on raconte les histoires les plus absurdes, on répète mystérieusement les prédictions les plus étranges. On dit que, le 2 décembre 1852, une religieuse, dans un moment d'extase, a vu : 1^ la chute
de Napoléon III ; 2^ le bombardement de Paris le 9 octobre 1870; 3® la mort d'un grand personnage étranger qui doit passer de vie à trépas le 15 octobre, ce qui changera la face des choses. Le 9, c'est après-demain. Nous verrons bien si les bombes de Guillaume nous tomberont sur la tête. Les menées du parti ultra-radical continuent à mettre en péril le gouvernement de l'Hôtel de Ville. La Patrie en dangety fo RéveU, le Obmbat, ont publié ce matin, à propos de la commune, des articles d'une violence incroyable. On s'étonne que le gouvernement laisse ainsi prêcher la guerre civile quand l'ennemi est aux portes. Bien que le général Trochu ait répondu non, de la manière la plus emphatique, aux manifestations qui demandaient le rétablissement de la commune, on annonce pour demain, à deux heures, une nouvelle manifestation en armes pour essayer une seconde fois d'imposer la commune au gouverneur de Paris. On a bien fait aujourd'hui une tentative de manifestation, mais il ne s'est trouvé que 1,500 personnes pour représenter sur la place de Grève le peuple souverain des faubourgs. Flourens, réélu à l'unanimité par son bataillon, a retiré sa démission, qui avait été acceptée par le général Tamisier, commandant en chef de la garde nationale. Autre mauvais symptôme. Dans une réunion des maires et adjoints des vingt municipalités de Paris, on a décidé, malgré l'opposition d'Etienne Arago, le maire de la capitale, par vingt-neuf contre vingt-six, que l'on procéderait immédiatement à l'élection de la commune. La posi-
tion devient excessivement tendue et nous pouvons nous attendre à voir la guerre civile ensanglanter les rues avant quarante-huit heures. Espérons que le bon sens public laissera dans l'isolement les meneurs de cette odieuse reprise des traditions terroristes de 93. Encore une manifestation. Celle-là est inoffensive. Quatre cents femmes se sont présentées à l'Hôtel de Ville, demandant à remplacer les hommes dans les ambulances. Il me semble que ces citoyennes n'ont pas tout à fait tort.
Samedi, 8 octobre. — Ce matin, brouillard et temps sombre. Depuis quatre heures, pluie torrentielle qui continue à tomber au moment où j'écris, huit heures et demie du soir. Depuis que nous sommes assiégés, le canon n'a jamais grondé aussi longtemps qu'aujourd'hui. Au nord et au midi, c'est un tonnerre continuel. Nous voici au vingt-deuxième jour de l'investissement, et les Prussiens ne sont pas encore parvenus à établir une batterie capable de bombarder, je ne dirai pas la capitale, mais seulement les forts. Les artilleurs de la marine sont des pointeurs de première force et chaque boulet lancé par eux démolit un canon ennemi. Les matelots du fort de Montrouge ont enlevé à Vabordage deux convois d'approvisionnements destinés à l'ennemi et tué plus de cent Allemands à coups de hache. N'est-ce pas bizarre que la marine soit la force la plus solide et la plus habile de toutes celles qui sont appelées à la défense de Paris ? La redoute élevée par les assiégeants dans le parc de Saint-Cloud et qui mena-
çait Auteuil et Passy, a été détruite par les canonniers de la Seine et lens obus du Mont-Valérien. Ces projectiles ont fait un ravage effrayant dans les rangs des Prussiens, qui ont demandé une trêve d'une heure pour transporter leurs blessés dans l'église. Les Kabyles continuent à faire des razzias. La nuit dernière, ces enragés sont tombés dans le campement des soldats de Guillaume, ont massacré cent cinquante Teutons, et, avant que ces derniers fussent revenus de leur stupeur, les enfants du désert étaient disparus. Ces spahis sont magnifiques. Avec leurs grands burnous rouges, leurs bottes molles, leurs belles figures bronzées et leurs longues barbes noires, ils ont une tournure élégante et martiale. Les Prussiens, lourds et flegmatiques, craignent comme le feu ces cavaliers de la Numidie, qui fondent comme des aigles sur leurs campements, et, après avoir démoli quelques centaines de Germains, disparaissent avec la rapidité de l'éclair, emportés par leurs chevaux arabes.. Chose singulière, aux chassepots que le gouvernement voulait leur donner, ils préfèrent la vieille carabine africaine, qu'ils manient avec une rapidité et une habileté incroyables. Aujourd'hui, on dit qu'une partie de l'armée qui assiège Metz étant venue renforcer celle qui nous investit, Bazaine, profitant de l'affaiblissement des forces qui le tiennent bloqué depuis si longtemps, a pu couper l'armée allemande et marcher sur Nancy. C'est trop beau pour être vrai. La grande manifestation en faveur du rétablissement de la commune a fait un fiasco complet. A
deux heures, j'étais sur la place de l'Hôtel de Ville. Quelques centaines de braillards crient : Vive la commune I Quelques gardes nationaux arrêtent une espèce de voyou qui prétend que le citoyen Etienne Arago vend des armes aux Prussiens. Vers trois heures, la foule est énorme. De tous côtés les gardes nationaux des quartiers respectables arrivent armés et se rangent par bataillons autour de l'Hôtel de Ville. A quelques pas de moi, un homme en blouse blanche et aux mains noires, crie : '^ Entrons là dedans I Faisons un second 4 septembre! " Si ce cri ne rencontre pas d'écho, le derrière de celui qui l'a poussé rencontre un coup de pied appliqué d'une façon magistrale par un garçon boucher taillé en hercule. La blouse veut se rebiflfer, d'un coup de poing son ennemi lui enfonce son feutre jusque sur les épaules en lui donnant une seconde édition, probablement augmentée sinon revue, du coup de pied no 1. Le malheureux blousard a beau rager, il est obligé de s'esquiver au milieu de la foule, qui le poursuit de ses quolibets. Près du pont, quelques voix poussent le même cri; " Faisons un second 4 septembre I " Personne ne répond. Je suis trop loin pour voir ce qui se passe. Mes voisins, dont l'un m'appelle monsieur et l'autre, citoyen, me disent que l'on vient d'arrêter ceux qui ont proféré ce cri séditieux. Le général Trochu, entouré de son état-major, arrive par la rue de Rivoli. Il est accueilli par les cris presque unanimes de: Vive Trochu ! Vive la République I Le général Tamisier, commandant en chef de la garde nationale,
sort de l'Hôtel de Ville. Il reçoit, comme le gouverneur de Paris, un accueil très sympathique. Les tambours battent aux champs. Le général Trochu, accompagné des membres du gouvernement, sort du palais municipal, passe en revue sa milice citoyenne. En ce moment, on compte au moins dix mille fusils sur la place. Jules Favre, la revtie terminée, adresse la parole aux officiers des différents bataillons. Le ciel est sombre : les tours de Notre-Dame se détachent admirablement sur ce fond nuageux. Une acclamation formidable salue le discours de Jules Favre. En ce moment, le canon des forts, qui n'a cessé de se faire entendre, devient plus retentissant et plus précipité. On crie : A bcta la commune I Le canon nous appelle aux remparts! Je n'ai jamais vu un spectacle aussi grandiose, aussi solennel. La pluie commence à tomber. La clique de Belleville file sans tambour ni trompette. Je fais comme elle, bien que je ne sois ni communalisU ni communiste. Espérons que cette scie de la commune est finie et bien finie. Cependant je n'en répondrais pas. En France, la république, c'est le gouvernement des proclamations et des manifestations. Chaque matin, nous trouvons dix ou douze décrets, communications officielles, pleins de phrases sonores, qui ont été affichés pendant la nuit. Mon Dieu t qui nous délivrera, non pas des Grecs et des Romains, que l'on trouve admirables quand on a entendu pendant un mois les platitudes démocratiques, mais des rengaines libérales et des clichés républicains ? Ce que j'ai
ingurgité, depuis le 4 septembre, de lieux communs prétentieux, d'âneries démagogiques, ne saurait se dire. Vous comprenez que le gouvernement actuel, composé, à l'exception de Trochu, d'avocats et de rhéteurs, doit avoir en portefeuille un stock considérable de phrases à effet dont ils ont cherché le placement pendant vingt ans. Aujourd'hui que ces messieurs sont les maîtres, pensez s'ils s'en donnent à cœur joie et s'ils se hâtent d'écouler leur fonds.
Dimanche soir, 9 octobre. — Malgré la bise et la pluie, reconnaissances à droite, reconnaissances à gauche. Le Mont-Valérien a tiré presque toute la journée sur les ouvrages que les assiégeants cherchent à établir à Montretout. De minuit à quatre heures a. m., forte canonnade à Montrouge et à Saint -Denis. Les Prussiens essaient, mais en vain, d'approcher de Châtillon. Il paraît que les obus lancés hier par le Mont- Valérien ont produit des effets terribles sur Saint-Cloud, où les Allemands sont établis. Le village n'est plus qu'un monceau de ruines et la toiture du château est effondrée. Décidément, messieurs les Teutons n'aiment pas les curés. Celui d'un petit village situé près de Bougival, a été pendu par eux jeudi dernier. Quelle fureur de pendaison possède donc ces Vandales ? Le roi Guillaume, qui a toujours un texte de la Bible à la bouche, ne pourrait-il pas mettre un terme aux exploits de ces chevaliers de la corde ? Malgré la pluie, quelques centaines de badauds sont allés sur la place de l'Hôtel de Ville voir s'il y avait qvdque chose à
voir. On a acclamé Garnier-Pagès et son faux col légendaire. L'enthousiasme pour la commune semble descendre à 30 degrés au-dessous de zéro. On dît qu'aujourd'hui Victor Hugo et Louis Blanc se déclarent opposés au rétablissement de la commune. Ils ont poussé tant qu'ils ont pu, mais en se tenant prudemment dans la coulisse, au mouvement Blanqui, Delescluze et C*«. Après le fiasco d'hier, ils se hâtent de lâcher les communalistes d'un cran. Quel tas de jolis farceurs que tous ces radicaux ! Cette question de la commune avait divisé le gouvernement en deux camps. Pour la commune : Rochefort, J. Simon, J. Ferry, Emmanuel Ârago. Contre: Picard, Pelletan, Garnier-Pagès, J. Favre. Ce dernier et le général Trochu ayant déclaré qu'ils donneraient leur démission si on procédait aux élections municipales pendant le siège, les quatre partisans de la commune ont consenti à remettre à des jours plus heureux l'élection de la municipalité. Hier soir, pas de réunion à Bataclan, le club où Ledru-RoUin vient faire chaque soir une opposition ouverte aux hommes du 4 septembre. La déconfiture des communalistes doit être la cause de la nonréunion des clubistes du boulevard du Prince-Eugène. Les pigeons emportés par le ballon de Gambetta sont revenus à Paris. Le ministre de l'intérieur a touché terre, sans accident, dans le département de la Somme. Un autre aérostat a été moins heureux. Monté par M. Ziper, fournisseur de l'armée, et par deux autres personnes, ce ballon, parti de la Villette, s'est dégonflé su-
bitement et est tombé dans une mare, près de Pierrefitte, à quelques pas d'un campement prussieh. Pour échapper aux balles de l'ennemi, les trois voyageurs ont dû rester dans l'eau pendant quatre heures. Des francs-tireurs les ont délivrés de leur fâcheuse position et les ont accompagnés jusqu'aux portes de Paris, où ils sont entrés en rapportant les dépêches qu'ils devaient remettre à la délégation du gouvernement établie à Tours. Il paraît que l'on a fait aujourd'hui de nombreuses arrestations parmi les meneurs de la manifestation communaliste. Le commandant Sapia, du 146^ bataillon de la garde nationale, qui, hier, voulait conduire ses hommes à l'Hôtel de Ville pour renverser le gouvernement, a été empoigné par eux et conduit à l'état-major de la place Vendôme, où son arrestation a été maintenue. Il passera devant un conseil de guerre. Ce Sapia, compromis dans le dernier complot contre l'Empereur, est un Italien qui a passé toute sa vie à conspirer et qui doit à ses principes ré^ volutionnaires d'avoir été, malgré sa qualité d'étranger, élu commandant du 146®. Le général Burnside est arrivé hier soir à Paris. On dit que le but de cette seconde visite du général de l'armée du Potomac à la capitale, est de faire sortir de la ville assiégée un certain nombre de familles américaines qui demandaient, mais en vain, depuis longtemps à Bismark l'autorisation de traverser les lignes prussiennes. Les journaux de ce soir nous affirment que nous avons encore du pain pour six mois, de la viande pour trois mois.
et du vin pour un an. Espérons que les Prussiens auront décampé avant que nous ayons mangé notre dernier bifteck. Ledru-RoUin, Pyat et Blanqui ne font plus bon ménage. Ils se traitent mutuellement de réactionnaires. Et dire que ces bons hommes-là veulent absolument gouverner la France !
Lundi soir, 10 octobre. — Temps sombre le matin, mais beau dans l'après-midi. Forte canonnade du Mont-Valérien sur Meudon. Du côté de Saint-Denis, on lance une pluie d'obus sur les batteries ennemies. Il n'y a pas de raison pour que le siège de Paris ne dure pas aussi longtemps que celui de Troie. A chaque endroit où les Prussiens veulent établir une batterie, les forts envoient des boulets qui culbutent canons et artilleurs. Et voilà vingt-trois jours que ce jeulà dure! Qui de l'assiégé ou de l'assiégeant se fatiguera le premier de ce travail de Pénélope? Thalis ihe question. Le 9 est passé et nous n'avons pas eu l'ombre d'un bombardement. La prétendue prédiction de la religieuse doit être passée au compte des canards. Si nous n'avons pas encore été bombardés, nous serions à la veille de l'être d'après ce que disent les derniers prisonniers prussiens. Les fameux canons Krupp seraient arrivés, et c'est vendredi, le 14, que le roi Guillaume doit commencer à lancer sur les forts une cataracte de boulets et de mitraille. Nous verrons bien. Pour ma part, je ne crois pas au bombardement tant que l'ennemi n'aura pas établi ses batteries à 2,500 ou 8,000 mètres des forts. Jusqu'à présent les arUlleurs
de la marine ont démoli tout ce qu'il a voulu élever à 3,500 et même 4,000 mètres. Malgré toutes les tentatives de l'administration des postes, nous ne pouvons recevoir des nouvelles de la province, encore moins de l'étranger. Nous ne savons rien de ce qui se passe en Europe. J'aimerais pourtant bien à être renseigné sur ce qui se passe à Rome. Nous voici revenus au moyen ftge. Des guetteurs de nuit veillent sur les tours de Notre-Dame. Nous aurons peut-être le couvre-feu avant qu'il soit longtemps. Comme la fermeture, à sept ou huit heures, des cafés ne ferait tort qu'aux limonadiers et aux cocottes qui, faute d'étrangers, font la chasse aux officiers de la mobile, je ne vois pas où serait le mal si on rétablissait temporairement ce vieil usage de nos pères. M'est avis que tous ces petits officiers de province seraient plus frais et plus dispos le matin pour se battre contre les Teutons, s'ils passaient leurs soirées chez eux au lieu de perdre leur temps et leur argent à festoyer avec les drôlesses du boulevard. Rochefort vient d'écrire une lettre à Flourens, qui le priait, après le fiasco de la manifestation de samedi, de donner sa démission de membre du gouvernement. L'ex-député de la première circonscription regrette de ne pouvoir se rendre au désir de son ami Gustave, mais la crainte d'allumer la guerre civile lui fait un devoir de renvoyer à des temps plus calmes la réalisation des réformes dont il s'était fait le champion. C'est certainement là le fait d'un bon citoyen. Mais n'est-ce pas déplorable de voir la France réduite à ce point, qu'un
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