‹ Œuvres complètes de Octave CrémazieChapitre 28 sur 33 · A SES DEUX FRÈRES · texte numérisé non relu

A SES DEUX FRÈRES

Orléans, 22 avril 1871.

Mes chers frères,

Je suis toujours privé de vos nouvelles. Les communications postales avec Paris sont encore interrompues. Les troupes de Versailles ont remporté trois avantages qui leur permettront d'investir la capitale. Les communetix ont fait des pertes considérables dans ces rencontres. La terreur continue à régner à Paris. On pille toutes les maisons. Les pauvres prêtres et les religieuses sont plus que jamais en butte à la persécution. Il nous est arrivé à Orléans deux vieux prêtres et un frère de la doctrine chrétienne qui ont réussi à s'échapper en se déguisant en paysans.

Nous sommes depuis deux jours sans dépêches de Versailles. On pense qu'aujourd'hui ou demain au plus tard, les troupes forceront l'enceinte et entreront dans Paris, car il paraît que les Prussiens ont envoyé' à M. Thiers un ultimatum portant que, si le 25 avril, le gouvernement n'avait pas dompté l'émeute, les

Prussiens bombarderaient immédiatement Paris et auraient raison de la Commune par le fer et par le feu. Je ne vous garantis pas Pauthenticité de cet ultimatum, je vous le donne comme un bruit courant. Il est assez naturel que les quatre cent mille Prussiens qui sont encore en France, désirent retourner au plus vite dans leurs foyers. Sans l'émeute parisienne, trois cent cinquante mille auraient déjà passé le Rhin, puisque cinquante mille seulement doivent occuper la Champagne jusqu'au paiement des cinq milliards.

D'après ce que j'entends dire, je crois que d'ici à huit jours, l'émeute sera définitivement vaincue. Le découragement se met dans les rangs des soldats de la Commune. Privé de communications avec la province, Paris n'est plus ravitaillé. Comme pendant le siège, les victuailles se vendent très cher et le cheval remplace le bœuf sur la table des Parisiens. Il pour* ndt bien se faire que ma prochaine fût datée de Paris.

Lundi dernier, j'ai fait la découverte de la bibliothèque publique d'Orléans. C'est là que je passe maintenant une partie de mes journées. Cette bibliothèque renferme trente mille volumes de science, d'histoire, etc. Le bibliothécaire est un beau vieillard, à figure monastique, qui est très affable et très complaisant. Je passe mon temps à étudier les vieilles chroniques d'Orléans.

Sous les Romains, Orléans s'appelait Genabum. Sa fondation par les druides remonte à plusieurs siècles avant l'occupation romaine. La partie des chroniques

qui a trait au siège de la ville par les Anglais, et à sa délivrance par Jeanne d'Arc, est très intéressante. Je crois que l'Orléanais a fourni peu de colons au Canada. Dans la liste des honorables^ vaillants et prudents bourgeois qui, du 12 octobre 1428 au 8 mai 1429, se sont distingués dans la lutte contre les Anglais qui les assiégeaient, je trouve, sur trois cent vingt et un noms, les suivants qui sont connus chez nous, à Québec : Brunet, Beaudry, Boucher, Deblois, Bonneau, Chauveau, Chartier, Durand, Doucet, Gauthier, Leclerc, Langlois, Langevin, Lefebvre, Lelièvre, Moreau, Martîrt, Petit, Prévost, Paré, Renvoizé, Rousseau, Simon. Trois cent soixante ans plus tnrd (1789), dans la liste des citoyens et citoyennes d'Orléans qui font des dons à la nation, je ne trouve que trente noms canadiens sur plus de six cents énumérés dans la chronique orléanaise : ce sont les citoyens Aubry, Asselin, Archambault, Benoît, Bussière, Boucher, Boily, Brunet, Clément, Bonneau, Chrétien, Dupuîs, Duplessis, Gaudry, Julien, Leblond, Lemay, Lemoine, Lepage, Lecomte, Leclerc, Langlois, Métivier, Papillon, Renault, Pelletier, De Sallabery, Samson, Tremblay.

Je suis très heureux d'avoir ainsi à ma disposition ces \deilles chroniques, qui sont pleines d'intérêt pour un Canadien.

Jeanne d'Arc a trois statues à Orléans : celle de la place du Martroi est magnifique. Avec les bas-reliefs de bronze qui décorent le piédestal, elle a coûté plus d'un million de francs.

A côté de la cathédrale, on trouve la statue en bronze que les Orléanais, en 1859, ont élevée à leur concitoyen Pothier. Sa statue en marbre est aussi dans la salle des pas-perdus du palais de justice. On montre encore, dans la rue de la Préfecture, la vieille maison où naquit et mourut le grand jurisconsulte. La famille de Pothier existe encore à Orléans.

Celui qui porte aujourd'hui ce nom illustre est une espèce de bohème qui mène une vie de polichinelle. Sa mère, en mourant, lui a laissé une rente de 300 francs par mois dont il ne peut engager le capital. Le notaire lui payant cette rente le premier de chaque mois, le descendant de l'auteur du Contrat de mariage fait la noce pendant une dizaine de jours, et, quand il n'a plus le sou, il s'engage comme domestique pour vivre en attendant les 300 francs du mois suivant. Je l'ai vu passer sur le Mail. C'est un homme d'une cinquantaine d'années. Il porte des pantalons de toile bleue et une blouse jadis blanche, presque noire aujourd'hui, sur la tête, une casquette crasseuse. Sa figure haute en couleur semble annoncer que le propriétaire d'icelle aime à vider bouteille. Du reste, c'est, dit-on, la meilleure nature du monde, très charitable et donnant avec autant de plaisir vingt sous à un malheureux, qu'un franc pour une bouteille de vin. Il a fait de très bonnes études. Il aurait pu s'établir à Orléans comme avocat et faire un brillant mariage. A cette vie tranquille et honorable, il a préféré la vie aventureuse du bohème. Il a fait le tour de la France

à pied. Probablement que dans ses longues courses à travers son pays, il aura pris le goût de la boisson. Cependant il n'a jamais été vu en état d'ivresse. Quoique bohème^ il n'a jamais fait un sou de dettes. Ce n'est pas un voyou, c'est une manière de philosophe qui se moque des usages de la société et se contente de vivre à sa guise. Pourtant j'aimerais mieux voir le petit-fils du grand Pothier avocat à Orléans que domestique pendant la moitié de chaque mois dans les auberges de la ville.

Il y a beaucoup de libraires dans la capitale de l'Orléanais. Ils ne se contentent pas, comme ceux de Paris, du seul commerce des livres. Comme chez nous, ils vendent la papeterie, les papiers peints, les articles de Paris et la parfumerie. Le plus important est Gatineau, au coin de la rue Royale et de la rue Jeanne-d'Arc.

Une chose curieuse à voir, ce sont les laitières. Elles mettent leurs deux bidons pleins de lait et leurs mesures dans une espèce de panier plat sans couvercle. Elles portent le panier ainsi chargé sur leur tête, qui est protégée par un coussinet, et, les deux bras sur les hanches, elles s'en vont trottinant par la ville avec une rapidité incroyable. Je suppose que défunte Perrette portait ainsi son pot au lait, puisque La Fontaine nous dit qu'il était ^' bien posé sur un coussinet." Je ne m'étonne pas que la pauvre ménagère ait vu s'évanouir, avec son lait répandu, son beau rêve de veau, vache, cochon, couvée, car il faut être joliment habi-

tuée et surtout ne pas faire de châteaux en Espagne, pour porter sur sa tête un pareil fardeau sans le laisser tomber.

Avant-hier, j'ai visité le cimetière. Il n'oflfre rien de bien remarquable. A l'extrémité, on trouve un édifice à un étage, en pierre de taille, avec colonnade qui forme un très beau portique. Cette construction renferme les caveaux des familles nobles d'Orléans et des environs. Parmi ces tombeaux se trouve celui de Talley* rand-Périgord.

A gauche, en entrait dans le cimetière, il y a une i^lée occupée spécialement par les tombes des curés et vicaires des différentes paroisses d'Orléans. En France, il n'y a que les évêques qui soient enterrés dans les églises.

A quelques pas du champ de repos, se trouve la vieil le église de Saint-Euverte. En 1848, pendant les mauvais jours de mai et juin, elle fut mise en vente par le conseil municipal. Les jésuites achetèrent pour 30,000 francs ce temple gothique dont les vitraux peints valent seuls six fois cette somme. On me dit qu'ils ont déjà dépensé 200,000 francs pour réparer cette église, qui est située à côté de leur collège.

AUX MÊMES

Orléans, 29 avril 1871.

Mes chers frères,

Ayant appris qu'en écrivant à Versailles on pouvait recevoir ses lettres, je me suis empressé de m'adresser à M. Rampont, le directeur général des postes, dont l'administration centrale est en ce moment établie dans la ville de Louis XIV, J'ai eu le bonheur de recevoir, mercredi, vos lettres des 24, 31 mars et 3 avril. Les journaux ne m'ont pas été expédiés. Je ne pense pas les recevoir avant mon retour à Paris.

Dans la lettre de Joseph, j'ai trouvé une traite de £64.17.3 sur Londres, accompagnée d'une commande que je m'empresserai d'exécuter aussitôt que Paris sera débloqué. Quand? je l'ignore, car, d'après les nouvelles qui nous arrivent ces jours-ci, il semblerait que l'on va faire un siège en règle qui pourrait bien durer encore un mois et peut-être plus. Aussitôt qu'il sera possible de rentrer dans la capitale, je quitterai Orléans.

Les chemins de fer étant coupés à quelques lieues de la grande ville et la terreur continuant à régner dans ce malheureux Paris, les ordres que Joseph a envoyés à M. Bossange et à la maison Turgis ne pourront être remplis que lorsque la Commune aura mis bas les armes. D'ailleurs, M. Bossange avait quitté Paris avant moi avec sa famille et ses employés. Pour

ne pas servir malgré eux dans les rangs de la Commune, ils se sont empressés de filer en province.

Ce qui prolonge la lutte, c'est la concentration dans la capitale de tous les bandits et repris de justice, non seulement de la France, mais de toute l'Europe. On compte en ce moment à Paris plus de trente mille étrangers, gens de sac et de corde qui, n'ayant rien à perdre, lutteront tant qu'ils trouveront à piller.

On assure que les beaux quartiers sont minés et qu'à l'entrée des troupes de Versailles, on fera sauter les Champs-Elysées, la Madeleine, en un mot, tous les quartiers habités par les riches. On fera peut-être sauter quelques édifices publics, mais je ne pense pas que l'on puisse détruire en bloc les plus riches arrondissements de la capitale. Comme tous les honnê* tes gens âgés de quarante ans ont quitté Paris et que les jeunes gens sont obligés de se battre dans les rangs de la garde nationale, sous peine de mort, il n'y a pas lieu d'espérer que la Commune sera renversée par les malheureux habitants de Paris. La lutte peut donc se prolonger longtemps et je pourrais bien être encore ici le 1«^ juin, ce que je ne désire pas.

Il faut donc que Joseph prenne patience, car, avec la meilleure volonté du monde, je ne pourrai expédier les articles qu'il me demande que lorsque messieurs les communeux auront été vaincus.

Je remercie de tout mon cœur Jacques, pour la bonté qu'il a eue de rebâtir de sa poche mes petites économies. Comment pourrai-je jamais reconnaître

l'inépuisable générosité dont il me donne depuis long^ temps des preuves si nombreuses?

Il m'apprend que les hommes à bons principes ont lancé une accusation de gallicanisme contre la faculté de droit de l'Université- Laval. Ce bon frère a trouvé le mot juste de la situation : c'est un nouveau cheval politique lancé par quelques ambitieux, tous les autres étant fourbus. Cette vieille rengaine des bons principes sera donc toujours exploitée par les saltimbanques politiques ? Ici, c'est la liberté ; chez nous, ce sont les bons principes qui servent aux ambitieux pour arriver au pouvoir.

Pour ce qui est de la théorie de la liberté, je commence à croire que I^ouis Veuillot a raison. Les immortels principes de 89 ont fait plus de mal à l'humanité que tous les tyrans dont les noms sont voués par l'histoire à la malédiction des peuples.

Quant à moi, je suis tellement écœuré de ce qui se passe en France depuis le 4 septembre, qui si feu Louis XIV, de despotique mémoire, revenait sur la terre, je crierais de toutes mes forces : Vive le grand roi ! A bas la liberté !

Joseph me dit que les Français sont descendus bien bas dans son estime, je n'en suis pas étonné, car depuis la proclamation de la république, ils ont donné au monde le honteux spectacle de leur manque absolu de patriotisme. '^ Quel drôle de peuple ! " m'écrit Jacques. Hélas ! il n'est même plus drôle, il est pourri. Sans croyances religieuses, sans principes, politiques

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arrêtés, n'ayant plus le respect ni de la famille ni de la femme, ayant abusé de toutes les jouissances matérielles pendant les vingt années de l'Empire, qui fut une époque de bien-être et de richesses inconnus jusque-là dans le pays, les Français ont perdu tout ce qui fait la force et l'honneur d'un peuple, tout, jusqu'à l'amour de la patrie.

Le mot d'un viveur de Paris est tout à fait caractéristique. On déplorait devant lui la perte de l'Alsace et d'une partie de la Lorraine. ^' Ah I bah ! répondit* il, qu'est-ce que cela peut me faire ? Je ne vais jamais dans ces pays-là I " En effet, est-ce que le démembre* ment de la France empêchera ce monsieur d'aller souper au Café Anglais avec les actrices en vogue? Ne continuera-t-il pas à occuper une loge d'avant-scène, les soirs de première représentation ? Ne le verra-t-on pas, comme autrefois, passer aux courses de Longchamps et de Vincennes ?

Ce qui me fait croire que la France est perdue, c'est que la masse du peuple, ouvriers et paysans, est profondément corrompue et ne croît plus à rien. Avant 1789, la haute société seule était gangrenée, et encore n'y avait-il que cette portion de la noblesse faisant partie de la cour qui fût atteinte de la corruption* Aujourd'hui, la haute société est excellente, mais la petite bourgeoisie et la classe ouvrière ne valent rien. La première se vante d'être voltairienne, enterre ses enfants sans passer par l'église et se fait une gloire de ne pas croire en Dieu. Pour la classe ouvrière^ elle

s'abrutit dans les cafés des faubourgs, où les fruits secs de toutes les professions libérales vont lui prêcher, sous le nom de socialisme, le droit au capital, en langue vulgaire, le droit de chiper le porte-monnaie de son voisin.

Vous ne sauriez croire combien les doctrines matérialistes prêchées par l'école de Comte, de Littré, etc., ont fait de ravage en France. Dans cette lutte impie contre toute religion, les paysans sont plus acharnés que les habitants des villes. Ainsi, dans le département du Loiret, Mgr Dupanloup a reçu le plus petit nombre de voix, parmi les candidats élus. Savez-vous quels sont les électeurs qui lui ont donné leurs voix ? Les habitants des villes. Le parti républicain a soutenu sa candidature, d'abord parce que l'évêque d'Orléans est l'une des gloires littéraires de la France, ensuite pour prouver que la république ne voulait proscrire ni la religion, ni ses ministres.

Dans les campagnes, que Mgr Dupanloup a comblées de ses bienfaits pendant les inondations périodiques de la Loire, les paysans n'ont pas voulu donner leurs votes à leur évêque et se sont rendus au scrutin en criant : A bas les calotins I

. Si, dans les campagnes, on avait voté pour l'évêque d'Orléans dans la même proportion que dans les villes, son nom serait sorti le premier de l'urne électorale.

Chose remarquable, dans les combats livrés dans l'Orléanais, les ennemis de la calotte se sont prudem* ment tenus enfermés dans leurs maisons. Bien loin de

mille zouaves pontificaux, les Prussiens ne seraient jamais entrés à Orléans. Dans cette malheureuse guerre, il n'y a que les zouaves du pape et les Bretons qui aient fait leur devoir. Ce sont précisément les hommes qui avaient une foi religieuse qui ont su combattre et mourir pour leur patrie, tant il est vrai que les actions généreuses, les grandes inspirations ne sauraient germer dans un cœur desséché par Pimpiété.

Il ne faut pas oublier la légion étrangère et les amis de la France. Ces deux corps, composés de Belges, de Russes, d'Anglais et d'Américains, ont plus souffert et plus combattu pour sauver l'honneur de la France que les Français eux-mêmes, en exceptant les zouaves pontificaux et les Bretons. Ces amis de la France, qu'il ne faut pas confondre avec la canaille cosmopolite réunie sous le drapeau de Garibaldi, étaient recrutés dans les meilleures familles de l'étranger.

Une chose honteuse, c'est l'infamie des fournisseurs de l'armée. Un officier du corps de Faidherbe me ra^ contait le fait suivant, qui n'a pas besoin de commentaires. Le 18 janvier, on donnait des souliers neufs à son régiment. Le lendemain, 19, on livrait la bataille de Saint-Quentin, où vingt et un mille Français ont soutenu, pendant douze heures, la lutte contre cent dix mille Prussiens. Ne recevant pas de renfort, Faidherbe fut obligé de battre en retraite. Le lendemain, les Allemands faisaient quatorze mille prisonniers. Les souliers fournis le 18 avaient des semelles de carton qui n'étaient que collées. Dans le mouvement de le-

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Jacques me dit que vous ayez eu un mois d'avril froid et pluvieux, et qu'il a été indisposé, par suite des variations subites de la température. J'espère que le joli mais de mai dont les charmes existent plutôt dans l'imagination de ces farceurs de poètes que sur les bords du Saint-Laurent, aura apporté à Jacques, avec les brises printanières et les parfums des fleurs fraîchement éclosesj un remède à l'indisposition que le mois d'avril lui avait causée.

Dans sa lettre du 17 mars, Jacques me prouve que vous étiez mieux informés que nous sur ce qui se passait à Paris. Le télégraphe vous avait appris que les garibaldiens arrivaient en nombre à Paris. Pour nous, habitants de la capitale du m<mde civiliséj nous n'avons su que le lendemain du 18 mars que nous devions à la bande du héros de Caprera l'assassinat du général Thomas et du général Comte, et cette belle révolution qui a porté à l'Hôtel de Ville un gouvernement composé aux trois quarts de fripons et de souteneurs de filles publiques. Il faut que la Babylone moderne soit bien coupable pour que Dieu lui inflige cette humiliation suprême d'être gouvernée depuis deux mois par de pareilles canailles. Ce qui étonne, ce ne sont pas les cinquante mille pendards qui sont arrivés à terroriser la capitale. Dans une ville de plus de deux millions d'âmes, le centre de toutes les conspirations européennes, il n'est pas étonnant que l'on trouve 2i > de la population qui soient des gens de sac et de corde. Ce qui est inconcevable, c'est que les 97i o;o qui

tacle d'une grande cité où la majorité est si lâche et la minorité si audacieuse et si corrompue.

Lundi dernier, 8 mai, le 442* anniversaire de la délivrance d'Orléans par Jeanne d'Arc a été célébré, mais avec moins de pompe .que d'habitude. Pas de cavalcade, pas de feu d'artifice, ni d'illumination. Vu les cirsconstances douloureuses que la France traverse depuis bientôt un an, le conseil municipal a décrété de distribuer aux veuves et aux orphelins faits par les combats livrés autour d'Orléans, les sommes que l'on dépensait, les années précédentes, .pour célébrer l'anniversaire de la défiiitè des Anglais sous les murs de la cité orléanaise. C'est l'Ëglise seule qui a fêté cette glorieuse date du 8 mai. La cathédrale de Sainte-Croix était pavoisée à l'intérieur, le chœur avec des oriflammes rouges brodés en or, la nef avec des drapeaux bleus et blancs sur lesquels se détachaient de nombreuses fleurs de lis. A dix heures et demie, on a fait le panégyrique de Jeanne d'Arc dont je n'ai pu entendre un traître mot. Immense est la basilique, et comme la nef était occupée par les autorités constituées, j'ai dû chercher un refuge dans les petites nefs des côtés de l'église. Là, inondation de femmes sur toute la ligne. Derrière un confessionnal, j'ai trouvé une vieille chaise dont trois pieds tenaient à peine et le quatrième pas du tout. Du reste, je n'ai pas le droit de me plaindre, car on ne m'a pas fait payer les deux sous réglementaires. J'ai entendu vaguement le chant des hymnes dans le chœur, mais le prédicateur, point. Il parait que je

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n'ai pas perdu grand'chose, car ce n'est pas le père Perrault qui est monté en chaire. Empêché au der- HÎer moment, le célèbre oratorien n'a pu faire entendre sa parole éloquente et Jeanne d'Arc n'a eu qu'un panégyriste d'occasion. La procession a parcouru les rues Jeanne-d'Ârc et Royale, a traversé le pont et a fait une station au pied de la statue de la Pucelle, sur la place des Tourelles, dans le faubourg Saint-Marceau.

Chaque paroisse d'Orléans était représentée par son clergé, qui, précédé de la croix et de la bannière, portait, dans des châsses magnifiques, les reliques des saints de son église. Les bannières, surtout celle de Saint- Paterne, avec l'image du saint, en ôl d'or qui a au moins six pouces de relief, sont magnifiques.

Après chaque clergé venait un détachement de gendarmerie ou de troupes de ligne. Enfin s'avançait, préeédé du préfet du Loiret et du maire, tous deux ceints de l'écharpe tricolore, le clergé de la cathédrale. Sous le dais se tenait un évêque dont j'ignore le nom, qui portait la relique de la sainte croix. Mgr Dupanloup assistait à la procession. Il paraissait très fatigué. Derrière le dais, marchaient le général de Potier et son état-major, la magistrature debout, en robes noires, et la magistrature assise, en robes rouges.

Les rues n'étaient ni pavoisées, ni bordées d'arbres, eomme chez nous à la procession de la Fête-Dieu ou à celle de la Saint- Jean-Baptiste. Beaucoup de femmes de la campagne, en bonnets de formes diverses et singulières. Aux fenêtres, quelques dames, en grande toilette.

La Commune, qui prétend combattre pour établir en France le règne de la liberté, vient de supprimer d'un seul coup le Petit Journal et six autres feuilles. Le jour-i nal de Millaud n'en continue pas moins à paraître. Seulement il laisse en blanc le mot Petit dans son titre.

On parle beaucoup d'une restauration bonapartiste. Si on posait carrément à la France la question : Empire ou république, l'empire aurait encore une immense majorité. Le peuple français votera pour n'importe quel homme à poigne solide qui le débarrassera d'a^ bord de la Commune de Paris, ensuite du gouverne-» ment de Versailles, de ce gouvernement qui n'est ni la république, ni la monarchie.

Si l'état d'anarchie dans lequel nous vivons depuis le 4 doit se prolonger, le commerce sera complètement ruiné. L'article de Paris surtout risque fort de voir se fermer les marchés étrangers. L'Allemagne fournit maintenant tous ces petits bibelots dont le monde civilisé est si friand, à meilleur marché que la France, parce que la main d'oeuvre est moins payée de l'autre côté du Rhin. Depuis six mois, les commis voyageurs autrichiens parcourent l'Europe et les Etats-Unis et font une concurrence désastreuse aux articles fabriqués à Paris.

Privés, pendant six mois, des marchandises parisiennes, les ngéociants étrangers se sont empressés, dès les premiers jours de février, d'envoyer des commandes considérables aux fabriques de la capitale. On com-

mençait à peine à travailler à Texécution de ces ordres, qu'arriva la révolution du 18 mars. Les ateliers sont fermés et les ouvriers les quittent pour le corps de garde. L'expédition des commandes reçues de l'étranger est donc renvoyée aux calendes grecques. Dans cette situation, il est tout naturel que les marchands du continent, de l'Angleterre et de l'Amérique, songent à s'affiBnchir du monopole que Paris a toujours exercé, jusqu'à ce jour, pour tout ce qui concerne la fabrication des articles de goût, et qu'ils se décident à acheter les articles allemands, moins élégants peut-être, mais aussi bien moins dispendieux.

En voyant s'agrandir leur clientèle, les Allemands offriront aux ouvriers français des salaires assez élevés pour les engager à aller s'établir dans le pays où fleurit la choucroute, et ils pourront ainsi livrer des produits aussi élégants que ceux que Paris fournissait au commerce du monde entier. La guerre civile de 1871 pourrait bien produire sur le commerce français le même effet que la révocation de l'édit de Nantes, qui fit émigrer en Allemagne plusieurs des principales branches de l'industrie française.

Joseph me dit dans sa lettre que la maison X vend i prix coûtant et que la maison ** est à la veille de la banqueroute. Pour une ville de soixante mille âmes, Québec offre très peu d'acheteurs de livres. Sous ce rapport, nous sommes bien en arrière de l'Europe. Je me rappelle que lorsque j'étais chez M. Bossange, nous recevions, de petites villes de la Russie, des ordres

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Il ■ ■ ^— ^— ^— ^— ^j^^i^.^^

pour des livres de science, d'histoire et de littérature, d'une importance supérieure à celle des commandes réunies de tous les libraires de Québec, pendant un an. Il ne faut paa oublier que les Busses sont considérés comme des demi-barbares et que la langue firan* çaise n'est parlée que dans la haute société. Dans notre ville, il n'y a que le commerce des livres de prières et d'écoles qui puisse prendre de l'extension. Pour la haute librairie, il passera encore bien de l'eau dans k Saint- Laurent avant que l'on puisse en faire chez nous un commerce sérieux.

AUX MÊMES

Orléans, 12 septembre 187L

Mes chers frères,

. J'ai lu avec un grand plaisir le travail de M. Légâré sur Mgr Baillargeon. Quel beau caractère I Quelle admirable nature ! Comme on est heureux d'avoir connu le SE^int archevêque et comme on est malheuroux4e l'avoir perd u1 .

Je remercie Jacques, de m'avoir envoyé l'annuaîre qui contient <îette étude. t

Plusieurs dos lettres qui suivent sont datées de Bdrdeati±| où Oémane avait ^té envoyé par M. Qui^vé Bossange poor-j» t(mir,ep son nom, un bureau d'agence.

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