‹ OEuvres complètes de Octave Crémazie, publiées sous le patronage de l'Institut canadien de QuébecChapitre 4 sur 42 · SUR LES RUINES DE SÉBASTOPOL · texte numérisé non relu

SUR LES RUINES DE SÉBASTOPOL

Allali ! qui me rendra nm formidable arQi(^e' Victor Hugo, la Bataille perdue.

Aux champs de la Tauride, il est une colline D'où roîil voit, on suivant la route qui s'incline, SébastojKjl la forte, assise à l'horizon. La noble ville est là, triste, silencieuse; Des soldats d'Occident la main victorieuse En un jour immortel fit taire son canon.

De la verte colline un cavalier rapide

A gravi le sentier ; de son regard avide

Il semble interroger des lieux qui lui sont chers.

Courbé sur son coursier et la main sur ses armes,

Son regard un instant paraît voilé de larmes.

Puis, brillant d'un feu sombre, il lance des éclairs.

Sur son casque d'acier un aigle à double tête Etend ses ailes d'or prêtes pour la conquête. Comme s'il éprouvait quelques cliagrins navrants. Sa poitrine oppressée et se lève et s'abaisse; Quand, secouant soudain le poids de sa tristesse, De son Ame affaissée il tire ces accents :

" Qui me rendra ma gloire et ma puissante armée " Sitôt anéantie aux champs de la Crimée ?

'* 0 ma Sébastopol, ravie à mon drapeau, '' Hélas ! qui me rendra tes immenses murailles, " Solides comme un roc, fortes pour cent bataillw^,. " Mon plus riche joyau ?

" Mon père, il est bien lourd le terrible héritage " Confié, par ta mort, aux soins de mon courage. " Nicolas Paulowitz, dans la tombe endormi, " X 'as-tu pas entendu retentir sur ta tête, " Avec les mille voix qu'apporte la temi^éte,

" Le canon ennemi ?

" Ton prévoyant génie avait créé deux reines, " Qui sur les vastes mers régnaient en souveraines. " L'une avait nom Cronstadt, l'autre, Sébastoix)l. " Ton aigle triomphant y lançait son tonnerre, " Et du haut de leurs tours il défiait la terre " De restreindre son vol.

" Gardien de Pétersbourg, Cronstadt n'a pas encore " Vu flotter sur ses murs le drapeau tricolore. " Moins heureuse que lui, dans un fatal instant, " Sébastopol la grande, épuisée, haletante, " Après miUe combats est tombée expirante, " Comme tombe un géant

" Ah! plus heureux que moi, tu n'as pas vu ta gloire " Se flétrir chaque jour, veuve de la victoire. " L'espérance à ta mort te reçut dans ses bras, " Et montrant à tes yeux un horizon splendido, " Te fit voir l'ennemi, des champs de la Taurido, '' Chassé par tes soldats.

H»-} roKsiKs.

" Dors lifMiroiix, ô mon jk!to! ot <îu fond <le ta toml>e " pRitt-jr^^ ton enfant df»nt la force 8uccomlx». " Sn<ionil)erî Qn*ai-jedit? Panlonne, T) Nicolas! ** ('etto lAcho i>arole à ton filî* l'chapp^-e. " (^uand on ejst TEmpiereiir et qu'on porto ono é\^, " On ne 8uccoml>o pas.

" Vainqueurs de Malakoff, dans la sainte Russie, " Vos jK*n*s avaient vu notre ploirt.^ obs<'urcie; " Ils avaient au Kremlin arlx^n'; leurs draiieaux, " (^uand, vain(|ueurs à. leur tour, le,»« guerriers de l'Ukraine liCS chaK*<ant devant eux, sont venus dans la Seine " Abreuver leurs chevaux.

" O liois de rOccidont, ces Kukkcs, ces Tartan?.^ " Que dans votre nit'pris vous apiiolez barbares, " (es vaincus d'aujourd'hui, demain seront vaintiueurs. " Gloire de nos aïeux, im moment efrac^»e, ** Je saurai retrouver les mains qui t'ont tracée " De leurs glaives vengeurs.

" Des sommets de l'Oural aux mors do la Finlande, ' " Des bords du Dnieper aux mont« de la Courlande, " Des rives d'Arkhangel au golfe d'Astrakhan, " Des flots du Kamtchatka jusqu'au désort immense " Où resplendit encor l'indomptable puissance " Des fils do Gengis-Khan.

" Du nonl jusqu'au midi, du couchant à l'aurore, " (iue ma voix dans les airs retentisse, sonore

" Comme un cri de combat poussé par mille voix ! " Qu'autour de ma bannière accourent tous mes bravos, '^ Comme à la voix d'Odin les béros Scandinaves *' Accouraient autrefois !

" Popes, donnez de Tor, et de vos sanctuaires " Sacbez sortir encor les trésors séculaires. " A la Panagia portez nos vœux ardents. " Et montrez aux Moudjicks la couronne promise " A ceux qui vont mourir pour rortbodoxo Église " Dont ils sont les enfants.

" Cosaques, arracbez dans votre course ardente " Des drapeaux ennemis la légende insolente: " Aima, Sébastopol, Kinbourn, Balaclava.

" Qu'en ce jour solennel, pour sauver la patrie, ** Cbaque Russe, apportant et son glaive et sa vie, " Réponde : Me voilà ! "

Ainsi parla le Czar, et pensif^ immobile, Longtemps son cœur pleura la perte de sa ville Comme on pleure longtemps les fils qu'on a perdus. Saluant Malakoff de son adieu suprême.

Bientôt il s'élança sur cette route même Où naguère fuyaient ses soldats éperdus.

0 Czar! à ces guerriers que ta vengeance appelle, A tous ces lourds canons dont la boucbe étincelle, A tous ces popes blancs priant dans le saint lieu, n manque encor le droit à ces biens que tu nommes. La puissance du bras, c'est la force des bommes ; La puissance du droit, c'est la force de Dieu.

106 pofoiE-.

Et Dien, c*e#>t la jastice, et sa toate-pai}i«ance De» xienple» o^ix^rim^t* jirend ton jours la «léfense, isÀt qu'ils dÎMrnt: Seigneur! soit qu'ils disent: Allah! Malheur à Tin^nsé dont la haine fatale Veut a.sfier\'ir le droit à la force brutale, i^'ar derrière le droit il trouve Jéhovah î

I)^î Franœ et d*Albion Tunion fraternelle Toujours saura briser ta force qui chancelle. C^ui îXiurrait r<^.sister à leur glaive vengeur? Albion Hur les mers commande en souveraine; La F'rance, «les combats noble et sublime reine, Vn jour soumit le monde à son drapeau vainqueur.

Terre <le nr>s aïeux, ô sublime contrée! Tf>i dont nous conser\'ons la mémoire sacrée. Comme ton nom est grand parmi les nations! Et pareille à Fétoile étincelant dans Vombre, Tx's ]ieuples égarés au sein de la nuit sombre, Retrouvent leur chemin au feu do tes rayons.

0 phare lumineux allumé par Dieu même!

Tu ])ortes sur ton front, ainsi qu'un diadème. Deux astres radieux, le courage et l'honneur. (2uand l'erreur et le mal bouleversent le monde. Tour voiler leur éclat en vain l'orage gronde, Ils conservent toujours leur force et leur si)len(lour.

< ) foyt^r de la gloire! 6 terre du génie!

Toi (juo tous les grands cœurs adoptent pour patrie,

Toi que les nations invoquent dans leurs maux : Du droit et de la foi pionnier volontaire, Tu sais toi^ours mêler, pour féconder la terre, Le sang de tes martyrs au sang de tes héros.

Et, comme en ces grands jours où promenant ta gloire Chez les peuples vaincus, le Dieu de la victoire Disait à Tunivers qui tremblait devant toi : Peuples, inclinez- vous, c'est la France qui passe! Du despote du Nord tu réprimes Taudace Et des droits méconnus fais respecter la loi.

Aux murs do Malakoff, c'est encor ta bannière Que le Russe vaincu vit flotter la première. Au soleil d*Austerlitz le soleil d'Orient Ajoute en ce grand jour sa teinte radieuse. Et protégeant toujours ta course glorieuse, A ta grande épopée ajoute un nouveau chant.

D'héroïques récits remplissent ton histoire; Tu couvres l'univers du manteau de ta gloire. Et fais briller ton nom comme un pur diamant. Aux arts comme aux combats maîtresse souveraine, Tu sais ouvrir à tous la source toujours pleine D'où s'échappent les flots de ton génie ardent.

0 Canadiens-Français ! comme notre Ame est fîère Do pouvoir dire à tous; " La France, c'est ma mère î Sa gloire se reflète au front de son enfant. " Glorieux de son nom que nous portons encore, Sa joie ou sa douleur trouve un écho sonore Aux bords du Saint-Laurent.

Soit que Torago pronde ot, courbant notre t^*te, Fasse poser sur nous les maux de la conquête ; Soit que, libres enfin après bien des combats, Nous gardions de ton sang l'indomptable puissance, O mère ! c'est vers toi que notre cœur s'élance Et que tendent nos bras.

Aux jours mémo où chantant l'hymne de la victoire, Sous le ciel canadien nous redisions ta gloire. Un homme s'est trouvé pour attaquer ton nom ; Un gouverneur anglais vint insulter ta race Qui fait briller aux lieux où se grave sa trace Un lumineux ravon.

Ainsi quand un héros montait au Capitole, Acclamé par la foule et ceint de l'auréole Qui vient illuminer le courage vainqueur, Il entendait toujours sur la route sacrée Retentir dans les airs la parole acérée D'un esclave insulteur.

Mais bientôt, s'arrétant sur la colline sainte, Du temple il franchissait la retloutable enceinte; Puis aux pieds des autels il rendait grâce aux dieux, Et devant le Sénat debout sous le portique, Le pontife posait la couronne héroïque Sur son front glorieux.

Tandis que l'insulteur, que cet esclave immonde Se trouvait isolé dans sa honte profonde.

Et que sa faible voix demeurait sans échos, Le vainqueur poursuivait sa marche solemielle... £t le peuple chantait de sa voix immortelle La gloire du héros.

Québec, 31 décembre 1855.

LE VIEUX SOLDAT CAxNADIEN (D

Vous souvient-il des jours, vieillards do ma patrie,

Où nos \yères, luttant contre la tyrannie,

Par leurs nobles efforts sauvaient notre avenir?

Frémissant sous le joug d'une race étrangère.

Malgré l'oppression, leur âme toujours fière

De la France savait garder le souvenir.

Or, dans ces tristes temps où même l'espérance Semblait ne pouvoir plus adoucir leur souffrance, Vivait un vieux soldat au courage romain. Descendant de« héros qui doimèrent leur vie Pour graver sur nos bords le nom de leur patrie, La hache sur Pépaule et le glaive à la main.

Mutilé, languissant, il coulait en silence

Ses vieux jours désolés, ré8er\'ant pour la France

C^e qui restait encor de son généreux sang ;

Car, dans chaque combat de la guerre suprême,

Il avait échangé quelque part de lui-même

Pour d'immortels lauriers conquis au premier rang.

(1) Cette pièce de vers a ét^ composée à l'occasion de l'arrivée à Québec de la OtprinntAc^ corvette française envoyée en 1855, par l'empereur Napoléon III, pour nouer des relations commerciales entre la France et le Canada.

Alors Napoléon, nouveau dieu de la guerre,

De Téclat de son glaive éblouissant la terre,

Avait changé l'Europe en un champ de combats.

Et, si vite il allait, fatiguant la victoire.

Qu'on eût dit que bientôt, troj) i)etit pour sa gloire.

Le vieux monde vaincu manquerait sous ses pas.

Quand les fiers bulletins des exploits de la France Venaient des Canadiens ranimer Tespérance, On voyait le vieillard tressaillir de bonheur ; Et puis il regardait sa glorieuse éi)éo, E8i)érant que bientôt cette immense épopée Viendrait sous nos remi)arts réveiller sa valeur.

Quand le vent, favorable aux voiles étrangères. Amenait dans le port des flottes passagères, ■ Appuyé sur son Hls, il allait aux remparts : Et là, sur ce grand fleuve où son heureuse enfance Vit le drapeau français promener sa puissance. Regrettant ces beaux jours, il jetait ses regards î

Alors il comparait, en voyant ce rivage,

Où la gloire souvent couronna son courage.

Le bonheur d'autrefois aux malheurs d'aujourd'hui :

Et tous les souvenirs qui remplissaient sa vie,

Se pressaient tour à tour dans son âme attendrie,

Nombreux comme les flots qui coulaient devant lui.

Ses regards affaiblis interrogeaient la rive, Cherchant si les Français que, dans sa foi naïve, Depuis de si longs jours il espérait revoir, Venaient sous nos remparts déployer leur bannière : Puis, retrouvant le feu de son ardeur première. Fier de ses souvenirs, il chantait son espoir.

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