‹ Œuvres complètes de P. CorneilleChapitre 100 sur 343 · ACTE I, SCÈNE I. ISD · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE I. ISD

CASSiOPE.

Écoutez : la douJeur se soulage à se plaindre;

Et quelques maux qu'on souffre ou que l'on aye à craindre,

Ce qu'un cœur généreux en montre de pitié

Semble en notre faveur en prendre la moitié.

Ce fut ce même jour qui conclut l'hyménée De ma chère Andromède avec l'heureux Phinée : Nos peuples, tout ravis de ces illustres nœuds, Sur les bords de la mer dressèrent force jeux; Elle en donnoit les prix. Dispensez ma tristesse De vous dépeindre ici la publique allégresse; On décrit mal la joie au milieu des malheurs, Et sa plus douce idée est un sujet de pleurs. 0 joui , que ta mémoire encore m'est cruelle 1 Andromède jamais ne me parut si belle ; Et voyant ses regards s'épandre sur les eaux Pour jouir et juger d'un combat de vaisseaux : « Telle, dis-je, Vénus sortit du sein de l'onde, Et promit à ses yeux la conquête du monde , Quand elle eut consulté sur leur éclat nouveau Les miroirs vagabonds de son flottant berceau. » A ce fameux spectacle on vit les Néréides Lever leurs moites fronts de leurs palais liquides, Et pour nouvelle pompe à ces nobles ébats A l'envi de la terre étaler leurs appas. Elles virent ma fille ; et leurs regards à peine Rencontrèrent les siens sur cette humide plaine , Que par des traits plus forts se sentant eftacer, Éblouis et confus je les vis s'abaisser, Examiner les leurs, et sur tous leurs visages En chercher d'assez vifs pour braver nos rivages. Je les vis se choisir jusqu'à cinq et six fois, Et rougir aussitôt nous comparant leur choix; Et cette vanité qu'en toutes les familles On voit si naturelle aux mères pour leurs filles, Leur cria par ma bouche : oc En est-il parmi vous, 0 nymphes ! qui ne cède à des attraits si doux? Et pourrez-vous nier, vous autres immortelles, Qu'entre nous la nature en forme de plus belles?» Je m'emportois sans doute, et c'en étoit trop dit: Je les vis s'en cacher de honte et de dépit; J'en vis dedans leurs yeux les vives étincelles ; L'onde qui les reçut s'en irrita pour elles; J'en vis enfler la vague, et la mer en courroux Rouler à gros bouillons ses flots jusques à nous.

C'eût été peu des flots: la soudaine tempête, Qui trouble notre joie et dissipe la fête,

126 ANDROMÈDE

Enfante en moins d'une heure et pousse sur nos bords Un monstre contre nous armé de mille morts. Nous fuyons, mais en vain: il suit, il brise, il tue; Chaque victime est morte aussitôt qu'abattue. Nous ne voyons qu'horreur, que sang de toutes parts, Son haleine est poison , et poison ses regards : Il ravage, il désole et nos champs et nos villes, Et contre sa fureur il n'est aucuns asiles.

Après beaucoup d'efforts et de vœux superflus, Ayant souffert beaucoup, et craignant encor plus, Nous courons à l'oracle en de telles alarmes: Et voici ce qu'Ammon répondit à nos larmes : a Pour apaiser Neptune . exposez tous les mois Au monstre qui le venge une fille à son choix, Jusqu'à ce que le calme à l'orage succède; Le sort vous montrera Celle qu'il agréera :

Différez cependant les no^es d'Andromède. » Comme dans un grand mil un moindre semble doux, Nous prenons pour faveu? ce reste de courroux. Le monstre disparu nous rend un peu de joie : On ne le voit qu'aux jours qu'on lui livre sa proie Mais ce remède enfin n'est qu'un amusement : Si l'on souffre un peu moins, on craint également; Et toutes nous tremblons devant une infortune Qui toutes nous menace avant qu'en frapper une. La peur s'en renouvelle au bout de chaque mois; J'en ai cru de frayeur déjà mourir cinq fois. Déjà nous avons vu cinq beautés dévorées, Mais des heautés, hélas! dignes d'être adorées, Et de qui tous les traits, pleins d'un céleste feu, Ne cédoient qu'à ma fille, et lui cédoient bien peu; Comme si, choisissant de plus belle en plus belle. Le sort par ces degrés tâchoit d'approcher d'elle, Et que. pour élever ses traits jusques à nous, Il essayât sa force, et mesurât ses coups.

Rien na pu jusqu'ici toucher ce dieu barbare; Et le si:.«ième choix aujourd'hui se prépare : On le va faire au temple; et je sens malgré moi Des mouvemens secrets redoubler mon effroi. Je fis hier à Vénus offrir un sacrifice, Qui jamais à mes vœux ne parut si propice; Et toutefois mon cœur à force de trembler Semble prévoir le coup qui le doit accabler.

Vous donc, qui connoissez et mon crime et sa peine » Dites-moi s'il a pu mériter tant de haine. Et si le ciel devoit tant de sévérité

Page 1