‹ Œuvres complètes de P. CorneilleChapitre 167 sur 343 · ACTE II, SCÈNE U · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE U

S'il vous en reste encor quelque autre à souhaiter, Parlez, et donnez-moi moyen de ra'acquitler.

CARLOS

Après tant de faveurs à pleines mains versées, Dont mon cœur n'eût osé concevoir les pensées, Surpris, troublé, confus, accablé de bienfaits, Que j'osasse former encor quelques souhaits!

D. ISABELLE

Vous êtes donc content; et j'ai lieu de me plaindre.

CARLOS

De moi?

D. ISABELLE

De vous, marquis. Je vous parle sans feindre: Écoutez. Votre bras a bien servi l'État, Tant que vous n'avez eu que le nom de soldat; Dès que je vous fais grand, sitôt que je vous donne Le droit de disposer de ma propre personne, Ce même bras s'apprête à troubler son repos, Comme si le marquis cessoit d'être Carlos, Ou que cette grandeur ne fût qu'un avantage Qui dût à sa ruine armer votre courage. Les trois comtes en sont les plus fermes soutiens : Vous attaquez en eux ses appuis et les miens ; C'est son sang le plus pur que vous voulez répandre : Et vous pouvez juger l'honneur qu'on leur doit rendre, Puisque ce même État, me demandant un roi, Les a jugés eux trois les plus dignes de moi.

Peut-être un peu d'orgueil vous a mis dans la tête Qu'à venger leur mépris ce prétexte est honnête; Vous en avez suivi la première chaleur : Mais leur mépris va-t-il jusqu'à votre valeur? N'en ont-ils pas rendu témoignage à ma vue? Ils ont fait peu d'éiat d'une race inconnue. Ils ont douté d'un sort que vous voulez cacher : Quand un doute si juste auroit dû vous toucher J'avois pris quelque soin de vous venger moi-même. Remettre entre vos mains le don du diadème, Ce n'étoit pas, marquis, vous venger à demi Je vous ai fait leur juge, et non leur ennemi j Et si sous votre choix j'ai voulu les réduire, C'est pour vous faire honneur et non pour les détruire. C'est votre seul avis, non leur sang que je veux; Et c'est m'entendre mal que vous armer contre eux.

N'auriez- vous point pensé que, si ce grand courage Vous pouvoit sur tous trois donner quelque avantage, On diroit que l'État, me cherchant un époux, N'en auroit pu trouver de comparable à vous?

Ah! si je vous croyois si vain, si téméraire....

CARLOS

Madame, arrêtez là votre juste colère;

Je suis assez coupable, et n'ai que trop osé,

Sans choisir pour me perdre un crime supposé.

Je ne me défends point des sentimens d'estime Que vos moindres sujets aurôient pour vous sans crime. Lorsque je vois en vous les célestes accords Des grâces de l'esprit et des beautés du corps. Je puis, de tant d'attraits, lame toute ravie. Sur l'heur de votre époux jeter un œil d'envie; Je puis contre le ciel en secret murmurer De n'être pas né roi pour pouvoir espérer; Et, les yeux éblouis de cet éclat suprême, Baisser soudain la vue, et, rentrer en moi-même : Mais que je laisse aller d'ambitieux soupirs, Un ridicule espoir, de criminels désirs!... Je vous aime, madame, et vous estime en reine; Et quand j'aurois des feux dignes de votre haine, Si votre âme, sensible à ces indignes feux. Se pouvoit oublier jusqu'à souflrir mes vœux; Si, par quelque malheur que je ne puis comprendre, Du trône jusqu'à moi je la voyois descendre, Commençant aussitôt à vous moins estimer, Je cesserois sans doute aussi de vous aimer.

L'amour que j'ai pour vous est tout à votre gloire : Je ne vous prétends point pour fruit de ma victoire; Je combats vos amans, sans dessein d'acquérir Que l'heur d'en faire voir le plus digne, et mourir; Et tienJrois mon destin assez digne d'envie, S'il le faisoit connoître aux dépens de ma vie. Seroit-ce à vos faveurs répondre pleinement Que hasarder ce choix à mon seul jugement? Il vous doit un époux, à la Castille un maître : Je puis en mal juger, je puis les mal connoître. Je sais qu'ainsi que moi le démon des combats Peut donner au moins digne et vous et vos États; Mais du moins , si le sort des c^mes journalières En laisse par ma mort de mauvaises lumières, Elle m'en ôtera la honte et le regret; Et même, si votre âme en aime un en secret, Et que ce triste choix rencontre mal le vôtre. Je ne vous verrai point, entre les bras d'un autre-, Reprocher à Carlos par de muets soupirs Qu'il est l'unique auteur de tous vos déplaisirs.

Ne cherchez point d'excuse à douter de ma flamme.

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