‹ Œuvres complètes de P. CorneilleChapitre 171 sur 343 · SCENE I. - D. ELVIRE , D. ALVAR · texte numérisé non relu

SCENE I. - D. ELVIRE , D. ALVAR

D. ELVIRE

Vous pouvez donc m'aimer , et d'une âme bien saine Entreprendre un combat pour acquérir la reine! Quel astre agit sur vous avec tant de rigueur. Qu'il force votre bras à trahir votre cœur? L'honneur, me dites-vous, vers l'amour vous excuse. Ou cet honneur se trompe, ou cet amour s'abuse-, Et je ne comprends point, dans un si mauvais tour, Ni quel est cet honneur, ni quel est cet amour. Tout l'honneur d'un amant, c'est d'être amant fidèle; Si vous m'aimez en or, que prétendez-vous d'elle? Et si vous l'acquérez, que voulez-vous de moi? Aurez-vous droit alors de lui manquer de foi? La mépriserez-vous quand vous l'aurez acquise?

D. ALVAR

Qu'étant né son sujet jamais je la méprise 1

D. ELVIRE

Que me voulez-vous donc? Vaincu par don Carlos, Aurez-vous quelque grâce à troubler mon repos?

En serez-vous plus digne? et, par cette victoire, Répaudra-t-il sur vous un rayon de sa glo;re?

D. ALVAR

Que j'ose présenter ma défaite à vos yeux!

D. ELVIRE

Que me veut donc enfin ce cœur ambitieux?

D. ALVAR

Que vous preniez pitié de Tétat déplorable

Où votre long refus réduit un misérable.

Mes vœux mieux écoutés, par un heureux effet,

M'auroient su garantir de l'honneur qu'on m'a fait;

Et l'État par son choix ne m'eût pas mis en peine

De manquer à ma gloire, ou d'acquérir ma reine.

"Votre refus m'expose à cette dure loi

D'entreprendre un combat qui n'est que contre moi ;

J'en crains également l'une et l'autre fortune.

Et le moyen aussi que j'en souhaite aucune?

Ni vaincu, ni vainqueur, je ne puis être à vous :

"Vaincu, j'en suis indigne, et vainqueur, son époux;

Et le destin m'y traite avec tant d'injustice.

Que son plus beau succès me tient lieu de supplice.

Aussi, quand mon devoir ose la disputer.

Je ne veux l'acquérir que pour vous mériter,

Que pour montrer qu'en vous j'adorois la personne,

Et me pouvois ailleurs promettre une couronne.

Fasse le juste ciel que j'y puisse, ou mourir,

Ou ne la mériter que pour vous acquérir!

D. ELVIRE

Ce sont vœux superflus de vouloir un miracle

Où votre gloire oppose un invincible obstacle;

Et la reine pour moi vous saura bien payer

Du temps qu'un peu d'amour vous fit mal employer.

Ma couronne est douteuse, et la sienne affermie;

L'avantage du change en ôte l'infamie.

Allez: n'en perdez pas la digne occasion,

Poursuivez-la sans honte et sans confusion.

La légèreté même où tant d'honneur engage

Est moins légèreté que grandeur de courage ;

Mais gardez que Carlos ne me venge de vous.

D. ALVAR

Ahl laissez-moi, madame, adorer ce courroux. J'avois cru jusqu'ici mon combat magnanime; Mais je suis trop heureux s'il passe pour un crime. Et si, quand de vos lois l'honneur me fait sortir, Vous m'estimez assez pour vous en ressentir. De ce crime vers vous quels que soient les supplices. Du moins il m'a valu plus que tous mes services,

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