‹ Œuvres complètes de P. CorneilleChapitre 175 sur 343 · ACTE m, SCENE IV · texte numérisé non relu

ACTE m, SCENE IV

Que mon sceptre en vos mains porte quelque infamie? Si je suis jusque-là de moi-même ennemie , En queLe qualité, de sujet, ou d'amant, M'osez-Yous expliquer ce noble sentiment? Ah! si vous n'apprenez à parler d'autre sorte....

D. LOPE

Madame, pardonnez à l'ardeur qui l'emporte; Il devoit s'excuser avec plus de douceur.

Nous avons, en effet, l'un et l'autre une sœur; Mais, si jose en parler avec quelque franchise, A d'autres qu'au marquis l'une et l'autre est promise.

D. ISABELLE

A qui, don Lope?

D. MAKRIQUE.

A moi, madame.

D. ISABELLE

Et l'autre?

D. LOPE

A moi.

D. ISABELLE

J'ai donc tort parmi vous de vouloir faire un roi.

Allez, heureux amans, allez voir vos maîtresses;

Et, parmi les douceurs de vos dignes caresses,

N'oubliez pas de dire à ces jeunes esprits

Que vous f'jites du trône un généreux mépris.

Je vous l'ai déjà dit, je ne force personne,

Et rends grâce à l'Etat des amans quïl me donne.

D. LOFE

Écoutez-nous de grâce.

Et que me direz-vous?

Que la constance est belle au jugement de tous? Qu'il n'est point de grandeurs qui la doivent séduire? Quelques autres que vous m'en sauront mieux instruire; Et. si cette vertu ne se doit point forcer, Peut-être qu'à mon tour je saurai l'exercer.

D. LOPE

Exercez-la, madame, et souffrez qu'on s'explique. Vous connoîtrez du moins don Lope et don Manrique, Qu'un vertueux amour qu'ils ont tous deux pour vous, Ne pouvant rendre heureux sans en faire un jaloux , Porte à tarir ainsi la source des querelles Qu'entre les grands rivaux on voit si naturelles. Ils se sont l'un à l'autre attachés par ces nœuds Qui n'auront leur effet que pour le malheureux: Il me devra sa sœur, s'il faut qu'il vous obtienne; Et si je suis à vous, je lui devrai la mienne. Celui qui doit vous perdre, ainsi, malgré son sort, Corneille m 14

A s'approcher de vous fait encor son effort : Ainsi, pour consoler l'une ou l'autre infortune, L'une et l'autre est promise, et nous n'en devons qu'une Nous ignorons laquelle; et vous la choisirez. Puisque enfin c'est la sœur du roi que vous ferez.

Jugez donc si Carlos en peut être beau-frère, Et si vous devez rompre un nœud si salutaire, Hasarder un repos à votre Etat si doux. Qu'affermit sous vos lois la concorde entre nous.

D. ISABELLE

Et ne savez-vous point qu'étant ce que vous êtes , Vos sœurs, par conséquent, mes premières sujette», Les donner sans mon ordre, et même malgré moi, C'est dans mon propre État m'oser faire la loi?

Agissez donc enfin, madame, en souveraine, Et souff"rez qu'on s'excuse, ou commandez en reine; Nous vous obéirons, mais sans y consentir; Et pour vous dire tout avant que de sortir, Carlos est généreux, il connoît sa naissance; Qu'il se juge en secret sur cette connoissance; Et s'il trouve son sang digne d'un tel honneur. Qu'il vienne, nous tiendrons l'alliance à bonheur; Qu'il choisisse des deux, et l'épouse, s'il l'ose.

Nous n'avons plus, madame, à vous dire autre chose : Mettre en un tel hasard le choix de leur époux. C'est jusqu'où nous pouvons nous abaisser pour vous; Mais, encore une fois, que Carlos y regarde, Et pense à quels périls cet hymen le hasarde.

D. ISABELLE

Vous-même gardez bien, pour le trop dédaigner, Que je ne montre enfin comme je sais régner.

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