SCÈNE VI. — D. ISABELLE, BLANCHE
D. ISABELLE
Blanche, j'ai perdu temps.
BLANCHE
Je lai perdu de même.
D. ISABELLE
Les comtes à ce prix fuyent le diadème.
BLANCHE
Et Carlos ne veut point de fortur.e à ce prix.
D. ISABELLE
Rend-il haine pour haine, et mépris pour mépris?
BLANCHE
Non, madame, au contraire, il estime ces dames Dignes des plus grands cœurs et des plus belles flammes.
D. ISABELLE
Et qui l'empêche donc d aimer et de choisir?
BLANCHE
Quelque secret obstacle arrête son désir.
Tout le bien qu'il en àt ne passe point l'estime;
Char;i;a;.le5 qu'elles sont, les aimer c'est un crime.
Il ne s'excuse point sur l'inégalité;
Il semble plutôt craindre une infidélité;
Et ses discours obscurs, sous un confus mélange,
Mk»nt fait voir malgré lui comme une horreur du change.
Comme une aversion qui n'a pour fondement
Que les secrets liens d'un aut;e attachement.
D. ISABELLE
Il aimeroit ailleurs!
BLANCHE
Oui, si je ne m'abuse, Il aime en lieu plus haut que n'est ce qu'il refuse; Et si je ne craignois votre juSte courroux, J'oserois deviner, madame, que c'est vo îs.
D. ISABELLE
Ah! ce n'est pas pour moi qu'il est si témé:aire: Tantôt dans ses respects j'ai trop vu !e contraire: Si l'éclat de mon sceptre avoit pu le charmer, II ne m'auroit jamais défendu de l'aimer. S'il aime en lieu si haut, il aime done Elvire; Il doit l'accompagner jusque dans son empire. Et fait à mes amans ces déiis généreux,
Non pas pour m'acquévir, mais pour se venger d'eux.
Je l'ai donc agrandi pour le voir disparoître , Et qu'une reine, ingrate à l'égal de ce traître, M'enlève . après vingt ans de refuge en ces lieux , Ce qu'avoit mon Etat de pl.:s doux à mes yeux! Non. j'ai pris trop de soin de conserver sa vie. Qu'il combatte, qu'il meure, et j'en serai ravie. Je saurai par sa mort à quels vœux m'engager, Et j'aimerai des trois qui m'en saura venger.
ELANCEE.
Que vous peut offenser sa flamme ou sa retraite , Puisque vous n'aspirez qu'à vous en voir défaite? Je ne sais pas s'il aime ou done Elvire ou vous . Mais je ne comprends point ce mouvement jaloux.
D. ISABELLE
Tu ne le comprends point ! et c'est ce qui m'étonne :
Je veux donner son cœur, non que son cœur le donne:
Je veux que son respect lempèche de m'aimer,
Non des flammes qu'une autre a su mieux allumer :
Je veux bien plus : qu'il m'aime, et qu'un juste silence
Fasse à des feux pareils pareille violence ;
Que l'inégalité lui donne u.ême ennui :
Qu'il sout re autant pour moi que je souffre pour lui;
Que par le seul dessein d'affermir sa fortune,
Et non point par amour, il se donne à quelqu'une;
Que par mon ordre seul il s'y laisse obliger;
Que ce soit m'obéir. et non me négliger;
Et que, voyant ma flamme à l'honorer trop prompte,
Il m'ôte de j:éril sans me faire de honte.
Car enfin il l'a vue, et la connoît trop bien;
Mais il aspire au trône, et ce n'tst pas au mien;
11 me préfère une autre, et cette préférence
Forme de son respect la trompeuse apparence :
Faux respect qui me brave, et veut régner sans moi!
BLANCHE
P(j\iT aimer done Elvire . il n'est pas encor roi.
D. ISABELLE
Elle est reine, et peut t. ut sur l'esprit de sa mère.
BLANCHE
Si ce n'est un faux bruit, le ciel lui rend un frère. Don Sanche n'est point mort . et vient ici . dit-on , Avec les députés qu'on attend d'Aragon:
C'est ce qu'en arrivant leurs gens ont fait entendre.
D. ISABELLE
Blanche, s'il est ainsi, que d'heur j'en dois attendre!
L'injustice du ciel, faute d'autres objets,
Me forcoit d'abaisser mes yeux sur mes sujets.