‹ Œuvres complètes de P. CorneilleChapitre 179 sur 343 · SCÈNE I. - D. LÉONOR, D. MANRIQUE , D. LOI'E · texte numérisé non relu

SCÈNE I. - D. LÉONOR, D. MANRIQUE , D. LOI'E

D. MANRIQUE

Quoique l'espoir d'un trône et l'amour d'une reine Soient des biens que jamais on ne céda sans peine. Quoiqu'à l'un de nous deux elle ait promis sa foi, Nous cessons de prétendre où nous voyons un roi. Dans notre ambition nous savons nous connoître: Et, bénissant le ciel qui nous donne un tel maître, Ce princ-e qu'il vous rend après tant de travaux Trouve en nous des sujets, et non pas des rivaux ; Heureux si l'Aragon . joint avec la Castille . Du sang de deux grands rois ne fait qu'une famille !

Nous vous en conjurons, loin d'en être jaloux. Comme étant l'un et l'autre à l'État plus qu'à nous; Et. tous impatiens d'en voir la force unie Des Maures, nos voisins, dompter la tyrannie, Nous renonçons sans honte à ce choix glorieux. Qui d'une grande reine abaissoit trop les yeux.

D, LÉONOR

La générosité de vo re déférence.

Comtes, flatte trop tôt ma nouvelle espérance : , D'un avis si douteux j'attends fort peu de fruit : Et ce grand bruit enfia peut-être n'est qu'un bruit. Mais jugez-en tous deux , et me daignez apprendre Ce qu'avecque raison mon cœur en doit attendre. Les troubles d'Aragon vous sont assez connus; Je vous en ai souvent tous deux entretenus ,

Et ne vous redis point quelles longues misères

Chassèrent don Fernand du trône de ses pères.

Il y voyoit déjà monter ses ennemis.

Ce prince malheureux, quand j'accouchai d'un fils:

On le nomma don Sanche; et, pour cacher sa vie

Aux barbares fureurs du traître don Garcia,

A peine eus-je loisir de lui dire un adieu,

Qu'il le tit enlever sans me dire en quel lieu;

Et je n'en pus jamais savoir que quelques marques,

Pour reconnoître un jour le sang de nos monarques.

Trop inutiles soins contre un si mauvais sort!

Lui-même au bout d'un an mapprit qu'il etoit mort.

Quatre ans après il meurt et me laisse une fille

Dont je vins par son ordre accoucher en Castille.

Il me souvient toujours de ses derniers propos;

Il mourut en mes bras avec ces tristes mots:

a Je meurs , et je vous laisse en un sort déplorablel

Le Ci'^' "Ous puisse un jour être plus favorable!

Don Raiinond a pour vous des secrets importans,

Et vous les apprendra quand il en sera temps :

Fuvez dans la Castille. » A ces mots il expire,

Et jamais don Raimond ne me voulut rien dire.

Je partis sans lumière en ces obscurités :

Mais le voyant venir avec ces députés,

Et que c'est par leurs gens que ce grand bruit éclate

(^Voyez qu'ensa faveur aisément on se flatte 1),

J'ai'cru que du secret le temps etoit venu,

Et que don Sanche étoit ce mystère inconnu;

Qu'il lamenoit ici reconnoître sa mère.

Hélas! que c'est en vain que mon amour l'espère!

A ma confusion ce bruit s'est éclairci:

Bien loin de l'amener , ils le cherchent ici :

Voyez quelle apparence, et si cette province

A jamais su le nom de ce malheureux prince.

D. LOPE

Si vous crovez au nom. vous croirez son trépas,

Et qu'on cherche don Sanche ou don Sanche n'est pai;

Mais si vous en voulez croire la voix publique,

Et que notre pensée avec elle s'explique ,

Ou le ciel pour jamais a repris ce héros,

Ou cet illustre prince est le vaillant Carlos.

Nous le dirons tous deux, quoique suspects d'envie,

C'est un miracle pur que le cours de sa vie.

Cette haute vertu qui charme tant d'esprits.

Cette fière valeur qui brave nos mépris.

Ce port majestueux qui, tout inconnu même

A plus d'accès que nous auprès du diadème.-

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