‹ Œuvres complètes de P. CorneilleChapitre 277 sur 343 · SCÈNE I, — GRIMOALD, GARIBALDE · texte numérisé non relu

SCÈNE I, — GRIMOALD, GARIBALDE

GARIBALDE.

Je ne m'en dédis point, seigneur; ce prompt retour

N'est qu'une illusion qu'on fait à votre amour.

Je ne l'ai vu que "rop aux discours d'Éduige;

Comme sensiblemerit votre change l'af.'.ige ,

Et qu'avec le feu roi ce fourbe a du rapport,

Sa flamme au désespoir fait ce dernier etîort.

Rodelinde, comme elle, aime à vous mettre en peine :

L'une sert son amour et l'autre sert sa haine;

Ce que Tune produit, l'autre ose l'avouer :

Et leur inimitié s'accorde à vous jouer.

L'im[:oslcur cependant, quoi qu'on ui donne à feindre..

Le soutient d'autant mieux qu'il ne voit rien à craindre:

Car, soit que ses discours puissent vous émouvoir

Jusqu'à rendre Éduige à son premier pouvoir,

Soit que . malgré sa fourbe et vaine et languissante ,

Rodelinde sur vous reste toute-puissante,

À l'une ou l'autre enfin votre âme à l'abandon

Ne lui pourra jamais refuser ce pardon.

GRIMOALD

Tu dis vrai, Garibalde: et déjà je le donne

A qui voudra des deux partap^er ma couronne.

Non que j'espère encore amollir ce rocher,

Que ni respects ni vœux n'ont jamais su toucher:

Si j'aimai Rodelinde. et si pour n'aimer quelle

Mon âme à qui m'aimoit s'est rendue infidèle;

Si d'éternels dédains, si d'éternels ennuis,

Les bravades, la haine, et le trouble où je suis,

Ont été jusqu'ici toute la récompense

De cet amour parjure où mon cœur se dispense,

11 est temps désormais que, par un juste effort,

J"affranchiss3 mon cœur de cet indigne sort.

Prenons l'occasion que nous fait Élui^e;

Aimons ce te imposture où son amour l'obUge.

Elle plaint un ingrat de tant de maux soufferts,

El lui prête la main pour le tirer des fers.

Aimons, encore un coup, aimons son artifice.

Aimons-en le secours, et rendons-lui justice.

Soit qu'elle en veuille au trône ou n'eu veuille qu'à moi.

Qu'elle aime Grimoald ou qu'elle aime le roi .

Qu'elle ait beaucoup d'amour ou beaucoup de courage,

Je dois tout à la main qui rompt mon esclavage.

Toi qui ne la servois qu'afm de m'obéir. Qui tâchois par mon ordre à m'en faire hai'r. Duc, ne t'y force plus, et rend.-moi ma parole; Que je rende à ses feux tout ce que je leur vole, Et que je puisse ainsi d'une même action Récompenser sa flamme ou son ambition

GARIBALDE.

Je VOUS la rends, seigneur; mais enfin prenez garde A quels nouveaux périls cet effort vous hasarde . Et si ce n'est point croire un peu trop p.'omptement L'impétueux transport d'un premier mouvement.

L'imposteur impuni passera pour monarque; Tout le peuple en prendra votre bonté pour marque: Et, comme il est ardent aprcs la nouveauté, 11 s'imaginera son rang seul respecté.

Je sais bien qu'aussitôt votre haute vaillance De ce peuple mutin domptera l'insolence : Mais tenez-vous fort sûr ce que vous prétendez Du côté d'Éduige, à qui vous vous rendez? J'ai pénétré, seigneur , jusqu'au fond de son âme, Où je n'ai vu pour vous aucun reste de flamme;

Page 1