SCENE VI. — ŒDIPE, DIRCÉ , IPHICRATE
ŒDIPE
Votre frère est connu; le savez- vous, madame?
Oui , seigneur , et Phorbas m'a tout dit en deux mots
ŒDIPE
Votre amour pour Thésée est dans un plein repos. Vous n'appréhendez plus que le titre de frère S'oppose à cet[e ardeur qui vous étoit si chère : Cette assurance entière a de quoi vous ravir, Ou plutôt votre haine a de quoi s'assouvir. Quand le ciel de mon sort l'auroit faite l'arbitre, Elle ne m'eût choisi rien de pis que ce titre.
DIRCÉ
Ah! seigneur, pour ^mon j'ai su mal obéir;
Mais je n'ai point été jusques à vous haïr.
La fierté de mon cœur, qui me traitoit de reine,
Vous cédoit en ces lieux la couronne sans peine;
Et cette ambition que me prètoit l'amour
Ne cherchoit qu'à régner dans un autre séjour.
Cent fois de mon orgueil l'éclat le plus farouche Aux termes odieux a refusé ma bouche : Pour vous nommer tyran il falloit cent efforts; Ce mot ne m'a jamais échappé sans remords. D'un sang respectueux la puissance inconnue A mes soulèvemens mèloit la retenue; Et cet usurpateur dont j'abhorrois la loi, S'il m'eût donné Thésée , eût eu le nom de roi.
ŒDIPE
C'étoit ce même sang dont la pitié secrète De l'ombre de Laïus me foisoit l'interfcète.
Il ne pouvoit souffrir qu'un mot mal entendu Détournât sur ma sœur un sort qui m'étoit dû Et que votre innocence immolée à mon crime Se Ht de nos malheurs l'inutile victime.
DIRCÉ
Quel crime avez-vous fait que d'être malheureux?
ŒDIPE
Mon souvenir n'est plein que d'exploits généreux; Cependant je me trouve inceste et parricide. Sans avoir fait un pas que sur les pas d'Alcide , Ni recherché partout que lois à maintenir, Que monstres à détruire . et méchans à punir. Aux crimes malgré moi l'ordre du ciel m'attache; Pour m'y faire tomber à moi-même il me cache; Il offre, en m"aveuglant sur ce qu'il a prédit, Mon père à mon épée , et ma mère à mon lit. Hélas ! qu'il est bien vrai qu'en vain on s'imagine Dérober notre vie à ce qu'il nous destine! Les soins de l'éviter font courir au-devant, Et l'adresse à le fuir y plonge plus avant. Mais si les dieux m'ont fait la vie abominable Ils m'en font par pitié la sortie honorable. Puisque enfin leur faveur mêlée à leur courroux Me condamne à mourir pour le salut de tous, Et qu'en ce même temps qu'il faudroit que ma vie Des crimes qu'ils m'ont fait traînât l'ignominie, L'éclat de ces vertus que je ne tiens pas d'eux Reçoit pour récompense un trépas glorieux.
DIRCÉ
Ce trépas glorieux comme vous me regarde ;
Le juste choix du ciel peut-être me le garde ;
Il fit tout votre crime; et le malheur du roi
Ne vous rend pas, seigneur, plus coupable que moi.
D'un voyage fatal qui seul causa sa perte
Je fus l'occasion ; elle vous fut offerte :
Votre bras contre trois disputa le chemin;
Mais ce n'étoit qu'un bras qu'empruntoit le destin,
Puisque votre vertu qui servit sa colère
Ne put voir en Laïus ni de roi ni de père.
Ainsi j espère encor que demain, par son choix,
Le ciel épargnera le plus grand de nos rois.
L'intérêt des Thébains et de votre famille
Tournera son courroux sur l'orgueil d'une fille
Qui n'a rien que l'État doive considérer,
Et qm contre son roi n'a fait que murmurer.
ŒDIPE
Vous voulez que le ciel , pour montrer à la terre