‹ Œuvres complètes de P. CorneilleChapitre 37 sur 343 · SC£NE VI. - CLÉOPATRE, SÉLEUCUS · texte numérisé non relu

SC£NE VI. - CLÉOPATRE, SÉLEUCUS

CLÉOPATBE.

S-ivez-vous, Séleucus, que je me suis vengée?

SÉLEUCUS

Pauvre princesse, hélas!

CLÉOPATRE

Vous déplorez son sort!

Quoi ! l'aimiez-vous ?

SÉLEUCUS

Assez pour regretter sa moU.

CLÉOPATRE

Vous lui pouvez servir encor d'amant fidèle; Si j'ai su me venger, ce n'a pas élé d'elle.

SÉLEUCUS

0 ciel ! et de qui donc , madame ?

C'est de vous, Ingrat, qui n'aspirez qu'à vous voir son époux; De vous, qui l'adorez en dépit d'une mère; De vous, qui dédaignez de servir ma colère; De vous, de qui l'amour, rebelle à mes désirs, S'oppose à ma vengeance . et détruit mes plaisirs.

SÉLEUCUS

De moi?

CLÉOPATRE

De toi, perfide! Ignore, dissimule Le mal que tu dois craindre et le feu qui te brûle, Et, si pour l'ignorer tu crois t'en garantir. Du moins en l'apprenant commence à le sentir. Le trône étoit à toi par le droit de naissance; Rodogune avec lui tomboit en ta puissance; Tu devois l'épouspr, tu devois être roi! Mais comme ce secret n'est connu que de moi , Je puis, comme je veux, tourner le droit d'aînesse, Et donne à ton rival ton sceptre et ta maîtresse.

SÉLEUCUS

A mon frère?

42 RODOGUNE

CLÉOPA.TRE.

C'est lui que j'ai nommé l'aîné.

SÉLEUCUS

Vous ne m'affl gez point de l'avoir couronné:

Et, par une raison qui vous est inconnue,

Mes propres sentimens vous avoient prévenue :

Les biens que vous m'ôtez n'ont point d'attraits si doux

Que mon cœur n'ait donnés à ce frère avant vous;

Et si vous bornez là toute votre vengeance,

Vos désirs et les miens seront d'intelligence.

CLÉOPATRE

C'est ainsi qu'on déguise un violent dépit; C'est ainsi qu'une feinte au dehors l'assoupit, Et qu'on croit amuser de fausses patiences Ceux dont en l'âme on craint les justes défiances.

SÉLEUCUS

Quoi! je conserverois quelque courroux secret 1

CLÉOPATRE

Quoi ! lâche, tu pourrois la perdre sans regret, Elle, de qvi les dieux te donnoient l'hyménée, Elle, dont tu plaignois la perte imaginée?

SÉLEUCUS

Considérer sa perle avec compassion, Ce n'est pas aspirer à sa possession.

CLÉOPATRE

Que la mort la ravisse, ou qu'un rival l'emporte, La douleur d'un amant est également forte ; Et tel qui se console après l'instant fatal. Ne sauroit voir son bien aux mains de son rival : Piqué jusques au vif. il tâche à le reprendre; Il fait de l'insensible, afin de mieux surprendre; D'autant plus animé . que ce qu'il a perdu Par rang ou par mérite à sa flamme étoit dû.

SÉLEUCUS

Peut-être ; mais enfin par quel amour de mère Pressez-vous tellement ma douleur contre un frère? Prenez-vous intérêt à la faire éclater?

'en prends à la connoître, et la faire avorter; "en prends à conserver malgré toi mon ouvrage Des ja oux attentats de ta secrète rage.

SÉLEUCUS

Je le veux croire ainsi; mais quel autre intérêt

Nous fait tous deux aînés quand et comme il vous plaît?

Qui des deux vous doit croire, et par quelle justice

Faut-il que sur moi seul tombe tout le supplice,

Et que du même smour dont nous sommes blessés

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