SCÈNE I. - HÉRACLIUS, EUDOXE
Vous avez grand sujet d'appréhender pour elle :
Phocas au dernier point la tiendra criminelle;
Et je le connois mal, ou, s'il la peut trouver,
11 n'est moyen humain qui puisse la sauver.
Je vous plains, chère Eudoxe, et non pas votre mère:
Elle a bien mérité ce qu'a fait Exupère;
11 trahit justement qui vouioit me trahir.
EUDOXE
Vous croyez qu'à ce point elle ait pu vous haïr, Vous, pour qui son amour a forcé la nature?
HÉR.^CLIUS.
Comment voulez-vous donc nommer son imposture? M'empècher d'entreprendre, et, par un faux rapport Confondre en Martian et mon nom et mon sort; Abuser d'un billet que le hasard lui donne; Attacher de sa main mes droits à sa personne, Et le mettre en état, dessous sa bonne foi, De régner en ma place, ou de périr pour moi : Madame, est-ce en effet me rendre un grand service?
EUDOXE
Eût-elle démenti ce billet de Maurice?
Et l'eût-elle pu faire , à moins que révéler
Ce que surtout alors il lui falloit celer?
Quand Martian par là n'eût pas connu son père,
C'étoit vous hasarder sur la foi dExupere :
Elle en doutoit, seigneur; et, par l'événement,
Vous voyez que son zèle en doutoit justement.
Sûre en soi des moyens de vous rendre l'empire,
Qu'à vous-même jamais elle n'a voulu dire,
Elle a sur Martian tourné le coup fatal
De l'épreuve d'un cœur qu'elle connoissoit mal.
Seigneur, où seriez-vous sans ce nouveau service?
HÉRACLIUS
Qu'importe qui des deux on destine au supplice? Qu'importe, Martian, vu ce que je te doi , Qui trahisse mon sort, d'Exupère ou de moi?
92 flÈRACLIUS.
Si l'on ne me découvre, il faut que je m'expose; Et l'un et l'autre enfin ne sont que même chose, Sinon qu'étant trahi je mourrois malheureux, £t que, m'offrant pour toi, je mourrai généreux*
EUDOXE
Quoi! pour désabuser une aveugle furie, Rompre votre destin, et donner votre vie!
HÉRACLIUS
Vous êtes plus aveugle encore en votre amour. Périra-t-il pour moi quand je lui dois le jour ? Et. lorsque sous mon nom il se livre à sa perte, Tiendrai-je sous le sien ma fortune couverte? S'il sagissoit i'ci de le faire empereur, Je pourrois lui laisser mon nom et son erreur; Mais conniver en lâche à ce nom qu'on me vole. Quand son père à mes yeux au lieu de moi l'immole î Souffrir qu'il se trahisse aux rigueurs de mon sort! Vivre par son supplice , et régner par sa mort !
EUDOXE
Ah! ce n'est pas, seigneur, ce que je vous demande; De cette lâcheté l'infamie est trop grande. Montrez-vous pour sauver ce héros du trépas ; Mais montrez-vous en maître , et ne vous perdez pas . Rallumez cette ardeur où s'opposoit ma mère. Garantissez le fils par la perte du père; Et. prenant à l'empire un chemin éclatant, Montrez Héraclius au peuple qui l'attend.
HÉRACLIUS
Il n'est plus temps , madame : un autre a pris ma place.
Sa prison a rendu le peuple tout de glace :
Déjà préoccupé d'un autre Héraclius ,
Dans l'efi^roi qui le trouble il ne me croira plus;
Et, ne me regardant que comme un fils perfide,
11 aura de Thorreur de suivre un parricide.
Mais quand même il voudroit seconder mes desseins.
Le tyran tient déjà Martian en ses mains.
S'il voit qu'en sa faveur je marche à force ouverte,
Piqué de ma révolte , il hâtera sa perte ,
Et croira qu'en môtant l'espoir de le sauver
Il m'ôtera l'ardeur qui me fait soulever.
N'en parlons plus: en vain votre amour me retarde,
Le sort d'Héraclius tout entier me regarde.
Soit qu'il faille régner, soit qu'il faille périr,
Au tombeau comme au trône on me verra courir.
Mais voici le tyran, et son traître Exupère.