‹ Œuvres complètes de P.-L. Courier (volume 3)Chapitre 3 sur 37 · Commandant de l'artillerie de l'armée · texte numérisé non relu

Commandant de l'artillerie de l'armée

2 . Courier avait été envoyé par le général Reynier à Tarente pour y prendre l'artillerie nécessaire à l'armement des côtes qui font face à la Sicile.

mon opération, et a mis de telles barres dans mes roues que rien ne marche à présent. Je faisais quelque chose des Tarentins, et pendant huit jours j'en obtins tout ce que j'en voulus : on allait audevant de mes demandes; on travaillait comme des forçats, sur le port et à l'arsenal. Mais sitôt que le roi parut, il ne fut plus question que de lui baiser la main ; et, ceux qui l'avaient baisée la voulant baiser encore, il n'y eut ni maire ni adjoint, pas un ouvrier de la ville, du port, de l'arsenal, que je pusse faire démarrer de l'antichambre ou de l'escalier tant qu'a duré ici le séjour de Sa Majesté. Un bon usage à faire du sceptre dans cette occasion, c'eût été d'en casser le nez à tous ces friands du leccazampa. Mais point : tout le monde, hors moi, prenait plaisir à cette sottise. J'eus beau crier, jurer, me plaindre, le baise-main l'emporta toujours sur une misère comme était celle d'armer toutes les places et les côtes de la Calabre. Le roi s'en allant à la fin, je me croyais quitte des niaiseries et des tracasseries de cour ; mais c'eût été trop bon marché : en partant, on acheva de me rompre bras et jambes. Vous savez que je n'ai pas un sou, et qu'il me faut tout arracherpar réquisition. Eh bien! on me défend toute réquisition. Je ne m'en suis pas moins emparé, aujourd'hui encore, de vingt paires de mulets, bœufs ou buffles, que je ne rendrai qu'à bonnes enseignes, et qui enfin feront

mes transports. On me dénoncera, mais vous êtes là, et vous empêcherez que je ne sois livré aux bêtes pour avoir fait, malgré le roi, ce que le roi veut et qui importe au salut de l'armée.

Voici bien autre chose, vraiment : lisez, lisez, mon général, une lettre de M. Jamin, aide de camp du roi, ci-jointe; lisez-la, quelque affaire que vous ayez.

Je ne vous ferai, mon général, sur cela aucun commentaire : la chose crie ; vous en serez révolté comme moi, et vous approuverez le parti que j'ai pris d'envoyer promener ce monsieur l'aide de camp (qui n'est pas, me dit-il, aide de camp d'un général de brigade) et d'aller mon droit chemin. Lisez, s'il vous plaît, ma réponse ; il parle fort de sa mission : de tels missionnaires ne sont bons qu'à me faire donner au diable. Pour accélérer cette besogne, depuis un mois tant de soins n'étaient pas nécessaires : le roi n'avait seulement qu'à tenir

sa main dans sa poche, la cour s'aller faire f et

m.e laisser agir. Je compte sur vous, mon général, pour empêcher que tout ceci ne tourne contre moi. Vous savez si j'ai d'autres vues que le bien du service, et on met ma patience à de cruelles épreuves.

Entre nous, tout dans l'armée est conduit de cette manière : projets dont aucun ne s'exécute, secrets que tout le monde sait, ordres que personne n'écoute.

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Je suis convaincu, je jurerais qu'à Messine on a su mon départ de Reggio et le pourquoi avant que je fusse en chemin; je vis le roi à minuit, et partis le matin. Grand mystère! âme ne devait

savoir Comme je montais à cheval, prenant

congé de mon hôte, il me dit : « Vous allez chercher de l'artillerie à Tarente. » Je pensai tomber de mon cheval et rester. C'était le mieux, car il fallait deux choses pour ce que j'allais faire, secret et promptitude : le premier manquant d'abord, il était clair que l'autre..... Non, je ne pouvais pas deviner le baise-main.

Je sais bien que Dieu est pour nous, qu'avec le génie de l'empereur nous vaincrons toujours partout, quelques fautes que nous puissions faire ; mais un peu de bon sens, d'ordre, de prévoyance, ne nuirait à rien, ce me semble.

J'ai reçu votre billet joli et trop aimable, auquel je ne réponds pas maintenant, parce que, en vérité, je suis d'une humeur de dogue : ce sera pour demain, si vous le trouvez bon. Cependant, croyezmoi, vos affaires ne vont point si mal. On vous écoute ; c'est beaucoup : femme qui prête l'oreille prêtera bientôt autre chose.

no lETTRES INEDITES

A M. Chkwaski, à Toulouse.

Tarante, le 8 juin 1806.

Monsieur, j'apprends que vous êtes encore à Toulouse, et je m'en félicite, dans l'espoir de vous y revoir quelque jour : car j'irai à Toulouse si je retourne en France. Deux amis, dans le même pays, m'attireront par une force que rien ne pourra balancer. Mais, en attendant, j'espère que vous voudrez bien m'écrire et renouveler un commerce trop longtemps interrompu, commerce dont tout le profit, à vous dire vrai , sera pour moi, car vous vivez en sage et cultivez les arts. Sachant unir, selon le précepte, l'utile avec l'agréable, toutes vos pensées sont comme infuses de l'un et de l'autre. Mais moi, qui mène depuis longtemps la vie de don Quichotte, je n'ai pas même, comme lui, des intervalles lucides : mes idées sont toujours plus ou moins obscurcies par la fumée de mes canons. Vous, observateur tranquille, vous saisissez et notez tout, tandis que je suis emporté dans un tourbillon qui me laisse à peine discerner les objets. Vous me parlerez de vos travaux, de vos amusements littéraires, de vos efforts, unis à ceux d'une société savante, pour hâter les progrès des

lumières et ralentir la chute du goût. Moi, de quoi pourrai-je vous entretenir? De folies, tantôt barbares, tantôt ridicules, auxquelles je prends part sans savoir pourquoi : tristes farces qui ne sauraient vous faire qu'horreur et pitié, et dans lesquelles je figure comme acteur du dernier ordre. Toutefois il n'est rien dont on ne puisse faire un bon usage : ainsi, professant l'art tle massacrer, comme l'appelle La Fontaine, j'en tire parti pour une meilleure fin, et d'un état en apparence ennemi de toute étude je fais la source principale de mon instruction en plus d'un genre. C'est à la faveur de mon harnais que j'ai parcouru l'Italie, et notamment ces provinces-ci, où l'on ne pouvait voyager qu'avec une armée. Je dois à ces courses des observations, des connaissances, des idées que je n'eusse jamais acquises autrement; et, ne fût-ce que pour la langue, aurai-je perdu mon temps en apprenant un idiome composé des plus beaux sons que j'aie jamais entendu articuler? Il me manque à présent d'avoir vu la Sicile; mais j'espère y passer bientôt, et aller même au delà, car ma curiosité, entée sur l'ambition des conquérants, devient insatiable comme elle; ou plutôt c'est une sorte de libertinage qui, satisfait sur un objet, vole aussitôt vers un autre. J'étais épris de la Calabre, et, quand tout le monde fuyait cette expédition, moi seul j'ai demandé à en être. Maintenant je lorgne

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la Sicile, je ne rêve que les prairies d'Enna et les marbres d'Agrigente : car il faut vous dire que je suis antiquaire, non des plus habiles, mais pourtant de ceux qu'on attrape le moins. Je n'achète rien, j'imite le comte de Haga^che tutto vede,pococompra e meno paga. Cette épigramme ou cette rime fut faite par les Romains, le plus malin peuple du monde, contre le roi de Suède, qui passait chez eux sous le nom de comte de Haga. Je n'emporterai de l'Italie que des souvenirs et quelques inscriptions. C'est tout ce que l'on trouve ici. Tarente a disparu; il n'en reste que le nom, et l'on ne saurait même où elle fut sans les marmites dont les débris, à quelque distance de la ville actuelle, indiquent la place de l'ancienne. Vous rappelezvous à Rome Monte Testaccio (qui vaut bien Montmartre), formé en entier de ces morceaux de vases de terre qu'on appelait en latin icsta, ce que je puis vous certifier, ayant été dessus et dessous. Eh bien, Monsieur, on voit ici, non pas un Monte Testaccio, mais un rivage composé des mêmes éléments, un terrain fort étendu, sous lequel, en fouillant, on rencontre, au lieu de tuf, des fragments de poteries, dont la plage est toute rouge, La côte, qui s'éboule, en découvre des lits immenses. J'y ai trouvé une jolie lampe : rien n'empêche que ce ne soit celle de Pythagore. Mais dites-moi, de grâce, qu'était-ce donc que ces villes dont les pots cassés

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formaient des montagnes? Ex ungue leonem. Je juge des anciens par leurs cruciies, et ne vois chez nous rien d'approchant.

Prenez garde cependant qu'on ne connaissait point alors nos tonneaux; les cruches en tenaient lieu : partout où vos traducteurs disent un tonneau, entendez une cruche. C'était une cruche qu'habitait Diogène, et le cuvier de la Fontaine est une cruche dans Apulée. Dans les villes comme Rome et Tarente, il s'en faisait chaque jour un dégât prodigieux, et leurs débris, entassés avec les autres immondices, ont sans doute produit ces amas que nous voyons. Que vous semble, Monsieur, de mon érudition? Vous seriez-vous imaginé qu'il y eût eu tant de cruches autrefois, et que le nombre en fût diminué?

Je vois tous les jours le Galèse, qui n'a rien de plus merveilleux que notre rivière des Gobelins, et mérite bien moins l'épithète de noir que lui donne Virgile :

Qaa niger humectât flaventia culta Galesus.

Il fallait dire plutôt :

Qua piger humectans arentia culta Galesus.

Au reste, les moissons sur ses bords ne sont plus blondes, mais blanches, car c'est du coton qu'on y recueille. Le dulce pellitis ovibus Galesi est devenu

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tout aussi faux, car on n'y voit pas un mouton. Je crois que le nom de ce fleuve a fait sa fortune chez les poëtes, qui ne se piquent pas d'exactitude, et pour un nom harmonieux donneraient bien d'autres soufflets à la vérité. Il est probable que Blanduse, à quelques milles d'ici, doit aux mêmes titres sa célébrité ; et, sans le témoignage de Tite-Live, je serais tenté de croire que le grand mérite de Tempe fut d'enrichir les vers de syllabes sonores. On a remarqué, il y a longtemps, que les poëtes vantent partout Sophocle, rarement Euripide, dont le nom n'entrait guère dans les vers sans rompre la mesure. Telle est leur bonne foi entre eux : pour flatter l'oreille et gagner ce juge superbe, comme ils l'appellent, rien ne leur coûte. Ainsi, quand Horace nous dit qu'il faut à tout héros, pour devenir immortel, un poëte, il devrait ajouter : et un nom poétique, car, à moins de cela, on n'est inscrit qu'en prose au temple de Mémoire. Et c'est le seul tort qu'ait eu Childebrand.

Lorsque vous m'écrirez, Monsieur, dites-moi, s'il vous plaît, une chose : allez-vous toujours prendre l'air, le soir, dans cette saison-ci par exemple, sous ces peupliers au bord du canal? Ah! quelles promenades j'ai faites en cet endroit-là! quelles rêveries quand j'y étais seul! et avec vous quels entretiens ! d'autant plus heureux alors que je sentais mon bonheur. Les temps sont bien chan-

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gés, pour moi du moins. Mais quoi! nul bien ne peut durer toujours : c'est beaucoup d'avoir le souvenir de pareils instants et l'espoir de les voir renaître. Un jour, et peut-être plus tôt que nous ne le croyons, vous et moi nous nous retrouverons ensemble au pied de ces pauvres Phaétuses. Saluezles un peu de ma part, et donnez-moi bientôt, je vous en prie, de leurs nouvelles et des vôtres.

A M. ***, officier d'artillerie, à Cosenza.

Monte-Leone, le 21 juin 1806.

J'arrive*. Sais-tu ce qu'il médit en me voyant : « Ah! ah! c'est donc vous qui faites prendre nos canons?» Je fus si étourdi de l'apostrophe que je ne pus d'abord répondre; mais enfin la parole me vint avec la rage, et je lui dis bien son fait. « Non, ce n'est pas moi qui les ai fait prendre; mais c'est

1. Courier quitta Tarente après sa mission terminée, et il emmena avec lui un dernier convoi de canons qu'il ne put dérober à la poursuite d'un brick anglais. Il gagna alors la côte, et, après bien des péripéties au milieu desquelles il faillit être assassiné par des brigands calabrais, il arriva à Monte-Leone, où se trouvait le général Reynier.

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moi qui vous fais avoir ceux que vous avez. Ce n'est pas moi qui ai publié un ordre dont le succès dépendait surtout du secret; mais je l'ai exécuté malgré cette indiscrétion, malgré les fausses mesures et les sottes précautions, malgré les lenteurs et la perfidie de ceux qui devaient me seconder, malgré les Anglais avertis, les insurgés sur ma route, les brigands de toute espèce, les montagnes, les tempêtes, et par-dessus tout sans argent. Ce n'est pas moi qui ai trouvé le secret de faire traîner deux mois cette opération, presque terminée au bout de huit jours, quand le roi et l'état-major me vinrent casser les bras. Encore, si j'en eusse été quitte à leur départ! Mais on me laisse un aide de camp pour me surveiller et me hâter, moi qu'on empêchait d'agir depuis deux mois, et qui ne travaillais qu'à lever les obstacles qu'on me suscitait de tous côtés; moi qui, après avoir donné de ma poche mon dernier sou, ne pus obtenir même la paye des hommes que j'employais. Et où en serais-je, à présent, si je n'eusse d'abord envoyé promener mon surveillant, trompé le ministre pour avoir la moitié de ce qu'il me fallait, et méprisé tous les ordres contraires à celui dont j"'étais chargé? Ce ne fut pas moi qui dispensai la ville de Tarente de faire mes transports; mais ce fut moi qui l'y forçai, malgré les défenses du roi. En un mot, je n'ai pu empêcher qu'on ne livrât,

par mille sottises, douze pièces de canon aux ennemis; mais ils les auraient eues toutes si je n'eusse fait que mon devoir. »

Voilà, en substance, quelle fut mon apologie, on ne peut pas moins méditée, car j'étais loin de prévoir que j'en aurais besoin. Soit crainte de m'en faire trop dire, soit qu'on me ménage pour quelque sot projet dont j'ai ouï parler, il se radoucit. La conclusion fut que je retournerais pour en ramener encore autant, et je pars tout à l'heure. Cela n'est-il pas joli? Par terre, tout est insurgé; par mer, les Anglais me guettent. Si je réussis, qui m'en saura gré? si j'échoue, haro sur le baudet. Ne me viens point dire : « Tu l'as voulu. » J'ai cru suivre un ami, et non un protecteur; un homme, non une Excellence. 'J'ai cru, ne voulant rien, pouvoir me dispenser d'une cour assidue, et, dans le repos dont on jouissait, goûter à Reggio quelques jours de solitude, sans mériter pour cela d'être livré aux bêtes. Mais enfin m'y voilà ; il faut faire bonne contenance et louer Dieu de toutes choses, comme dit ton zoccolante.

Toi, cependant, tu fais l'amour à ton aise : j'en ferai autant quand j'y serai, en bon lieu, comme toi, s'entend; maintenant je suis démonté de toute manière. Adieu, Guérin te remettra ceci, fais pour lui ce que tu pourras.

Au Même.

Crotone, le 2 5 juin :8o6.

J'arrive de Tarente, et j'y retourne : bonheur ou malheur, je ne sais lequel. Je t'ai marqué, dans une lettre que Guérin te remettra s'il ne la perd, comme on m'a reçu. Il m'a fallu livrer bataille, sans quoi on me campait sur le dos la perte des douze canons. Cela arrangeait tout le monde, si j'eusse été aussi benêt qu'à mon ordinaire; mais j'ai refusé la charge et regimbé, au grand scandale de toute la cour. L'animal à longue échine en a fait, je m'imagine, de belles exclamations avec ses ■fidèles. Je sais bien la règle : Sans humeur, sans honneur. Mais enfin il faut faire le moins de bassesses possible. Celle-là n'eût servi de rien, car ma disgrâce est sans retour; et, après tout, je ne suis pas venu sur ce pied-là. Pouvant restera Naples et me donner du bon temps, je suis venu ici comme ami; j'en ai eu le titre et les honneurs : je ne veux pas déroger.

C'est vraimeat une plaisante chose à voir que cette cour, et comme tout cela se guindé peu à peu. Les importants sont D..., plus chéri que ja-

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mais; Millet, et à présent Grabenski, qui commence à piaffer.

Mais d'oii vient donc, dis-moi? quelque part qu'on s'arrête, en Calabre ou ailleurs, tout le monde se met à faire la révérence; et voilà une cour. C'est instinct de nature : nous naissons valetaille. Les hommes sont vils et lâches, insolents, quelques-uns par la bassesse de tous, abhorrant la justice, le droit, l'égalité; chacun veut être, non pas maître, mais esclave favorisé. S'il n'y avait que trois hommes au monde, ils s'organiseraient; l'un ferait la cour à l'autre, l'appellerait Monseigneur, et ces deux unis forceraient le troisième à travailler pour eux: car c'est là le point.

Au reste, on ne lui parle plus. Il y a des heures, des rendez-vous, des antichambres, des audiences. II interroge et n'écoute pas, se promène, rêve; puis tout à coup il se rappelle que vous êtes là. Il cherche les grands airs, et n'en trouve que de sots. Ce n'est pas un sot cependant, mais un petit zéphyr de fortune lui tourne la tête comme aux autres.

So LETTRES INEDITES

A M. *** , officier d'artillerie, à Naples.

Cassano, le 12 août 1806.

Si Maisonneuve t'a remis ma lettre de Matera, tu sais comment je suis venu ici.

J'ai rejoint Reynier. Enfin nous l'avons retrouvé avec les débris de sa grandeur, les Milet, les D..., les Sénécal (Clavel est tué : je te l'ai marqué), tous en piteux équipage et de fort mauvaise humeur, eux du moins, car, pour lui, le voilà raisonnable, abordable. On lui parle: il écoute à présent, et de tous c'est lui qui fait meilleure contenance. Il renonce de bonne grâce à la vice-royauté; mais eux, après le rêve, ils ne sauraient souffrir d'être Gros- Jean comme devant, et ils s'en prennent à lui du bien qu'il n'a pu leur faire. Ceux qu'il produisait, qu'il poussait, lui jettent la première pierre. C'est un homme faible, irrésolu, tête étroite, courte vue; il devait faire ceci et ne pas faire cela. Chacun après le dé vous montre. S'il n'eût pas attaqué, il n'y aurait qu'un cri, et les grands brailleurs seraient ceux qui ont fui les premiers. Lebrun dirait : « Quoi ! voir des Anglais et ne pas tomber sur eux! » Maintenant, ce n'était pas son avis.

Sotte chose, en vérité, pour un homme qui commande, d'avoir sur les épaules un aide de

camp de l'empereur, un monsieur de la cour, qui vous arrive en poste, habillé par Walter, et portant dans sa poche le génie de l'empereur. Reynier s'est trouvé là, comme moi à Tarente, avec un surveillant chargé de rendre compte. La bataille gagnée, c'eût été l'empereur, le génie, la pensée, les ordres de là-haut. Mais la voilà perdue : c'est notre faute à nous. La troupe dorée dit : « L'empereur n'était pas là. » Et comment se fait-il que l'empereur ne puisse former un général?

L'aventure est fâcheuse pour le pauvre Reynier. Nulle part on ne se bat, les regards sont sur nous. Avec nos bonnes troupes et à forces égales, être défaits, détruits en si peu de minutes ! Cela ne s'est point vu depuis la révolution.

Reynier a tâché de se faire tuer, et il court encore comme un fou partout où il y a des coups à attraper. Je l'approuverais s'il ne m'emmenait. Moi, je n'ai pas perdu de bataille, je ne voulais point être vice-roi, et tout nu que me voilà je me trouve bien au monde. Les fidèles nous laissent aller, et survivent très-volontiers à leurs espérances. Que les temps sont changés depuis Monte- Leone, en quinze jours! Au lieu de cette foule, de ce cortège, c'est à qui se dispensera de l'accompagner : il n'y va plus que ceux qui ne peuvent l'éviter. Je les trouve de bon sens, et je ferais comme eux. Je le pourrais, je le dévrais, et je le

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veux même quelquefois, quand je me rappelle sa cour et ses airs. Mais dans le malheur il est bonhomme; nos humeurs se conviennent au fond; l'ancienne belle passion se rallume, et joint le malheureux Sosie au malheureux Amphitryon. Bien entendu qu'au moindre vent qui le gonflerait encore, nous ferions bande à part, comme la première fois. Ne me trouves-tu pas habile? Si je m'attache aux gens, c'est seulement tant qu'ils sont brouillés avec la fortune.. Le résultat de tout ceci, c'est qu'il perd et son ancienne réputation, qu'on n'avait pu lui ôter, et un crédit naissant dans ce nouveau tripot : il revenait sur l'eau, et le voilà noyé.

Morel a une blessure de plus, qu'il ne donnerait pas pour beaucoup : c'est une balle au-dessus du genou. Il admire son bonheur. En effet, la croix, s'il l'obtient, aurait pu lui coûter plus cher; et c'est bon marché, certes, quand on n'apasd'aïeux.

Masséna, et les nobles, et tous les gens bien nés, sont à six milles d'ici, à Castrovillari; sa troupe dorée à Morano. M. de Colbert aussi est là, qui trouve dur de suivre le quartier général sans sa voiture bombée. Il a bien fallu la laisser à Lago-Negro et faire trois journées à cheval. Il prétend, pour tant de fatigues et de périls, qu'on le fasse officier de la Légion, et je trouve sa prétention bien modérée pour un homme qui s'appelle M. de Colbert.

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Le trait de ton Dedon ' est bon : je le savais déjà. Tu crois que le scandale de l'affaire lui pourra nuire ? Ah ! s'il a soin des fusils de chasse et qu'il conte toujours de petites histoires, c'est bien cela qui l'empêchera de devenir un gros seigneur par un voulons d nous plaît! Il y a ici un colonel Grabinski qui a fait pis, s'il est possible, et qui n'en sera pas moins général avant peu, car c'est un bon serviteur, un homme qui sait ce qu'on doit à ses chefs, un homme... un homme enfin qui ira loin, je t'en réponds, sans risquer sa peau. Au fait, ces choses-là ne font nul tort, pourvu qu'on serve bien, d'ailleurs, dans l'antichambre, surtout quand on a l'avantage d'être connu pour un sot. C'est bien là le cas de ton Dedon^ Je te conseille de lui faire ta cour.

J'ai reçu ta dernière lettre, comme tu vois. Tout de bon, cela est trop drôle! Salvat,qui meurt réellement et en vérité de la peur ; Dedon, qui en est bien malade ; l'autre, qui se tient loin : voilà de ces choses qu'on ne peut savoir à moins d'être du métier. En lisant la gazette, personne n'imagine qu'à travers tant de guerres on puisse parvenir aux premiers emplois de l'armée sans être en rien homme de guerre. Ma foi, quant au reste du

. Commandant l'artillerie de l'armée devant Gaëte.

monde, je ne t'en saurais que dire; mais j'ai vu deux classes dans ma vie : j'ai connu gens de lettres, gens de sabre et d'épée. Non! la postérité ne se doutera jamais combien, dans ce siècle de lumières et de batailles, il y eut de savants qui ne savaient pas lire et de braves qui faisaient dans leurs chausses! Combien de Laridons passent pour des Césars, sans parler de César Berthier!

Nous partons demain pour Cosenza, où nous devons joindre Masséna. Nous ne faisons rien, comme vous dites : de petits pillages dans des villages. Adieu. Tu peux m'écrire maintenant par la poste, si poste il y a.

Nous avons trois Franceschi, dont deux généraux et un colonel aide de camp de Masséna, assez mal plaisant animal. Des deux généraux, l'un est un petit bancal, plein de feu, intrépide, donnant tête baissée partout; l'autre est un ci-devant procureur de Bastia, et né pour toujours l'être. A dire vrai, il l'est toujours, et n'a guère changé que d'habit. Adieu encore une fois : ce long volume te prouve combien nous sommes peu occupés.

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A M. le général Dulauloy, à Naples.

Cassano, 12 août 1806.

Mon général, rien ne pouvait me faire plus de plaisir et d'honneur que de vous voir approuver ma conduite dans la sotte opération ' que j'avais prise tant à cœur, par amitié pour un homme qui maintenant me fait la mine. Vous saurez tout quand je vous verrai. Un rayon de prospérité donne d'étranges vapeurs. Moi, d'abord, je fus fâché de la perte des canons ; mais ici je vois que personne n'y pense, et je serais bien bon de m'en faire un chagrin quand tout le monde s'en moque.

On nous dit que vous êtes en faveur près de M™® G... Parbleu! vous devriez bien, dans vos bons moments, vous souvenir de moi, qui, depuis six mois, n'ai guère eu de bon temps, et me faire un peu revenir à Naples. J'y ai bien autant à faire que vous : j'y ai la nue propriété d'un des plus beaux objets qui soient sortis des mains de la nature. Je ne connais point votre madame : tout le monde dit qu'elle a de jolies choses. Si vous ai-

I . Sa mission à Tarente pour y chercher de l'artillerie. Le secret, qui devait être gardé, fut divulgué par la cour du roi de Naples.

mez toujours le change, nous pourrions faire quelque affaire : vous me devriez certainement du retour; mais à cause de vous, et pour aller à Naples, je ferais des sacrifices. Si vous aviez la moindre idée de ce que je vous propose, vous m'enverriez l'ordre de partir sur-le-cham.p, et en poste.

A M"'" Marlanna Dlonigi, à Kome.

Mileto, le 7 septembre 1806

Madame, Dieu veuille que ma dernière lettre ne vous soit pas parvenue! Je serais bien fâché, vraiment, que ce que je vous demandais fût parti : c'étaient des papiers et des livres. Quant à mes habits, je ne les ai pas reçus; mais je sais qui les a reçus pour moi : ce sont les Anglais. Vous aurez appris que nous perdîmes contre eux, il y a deux mois, une bataille et toute la Calabre. Nous regagnerons peut-être la Calabre, mais non la bataille. Ceux qui sont morts sont morts; tout ce que nous pourrons faire, ce sera de leur tuer autant de monde qu'ils nous en ont tué. Bientôt, selon toute apparence, nous aurons cette consolation, ou pis que la première fois. Quoi qu'il en

soit, la guerre m occupe tout entier, et je ne pourrai de longtemps penser à autre chose. Ainsi, Madame, je souhaite que, jusqu'à mon retour, vous conserviez chez vous les petits effets dont vous avez bien voulu vous faire dépositaire.

Je remets au temps où j'aurai l'honneur de vous voir. Dieu aidant, le détail de nos désastres. C'est une histoire qui commence mal, et dont peu de nous verront la fin. Je ne suis pas des plus à plaindre, puisque j'ai encore tous mes membres; mais la chemise que je porte ne m'appartient pas. Jugez par là de nos misères!

Si, en conséquence de ma dernière lettre, vous m'aviez adressé quelque paquet à Naples, ayez la bonté de m'envojer les renseignements nécessaires pour les réclamer. Je resterai ici tant qu'on y fera la guerre; mais, si l'on cesse de se battre, je cours aussitôt à Rome, et tous mes maux ne finiront que cjuand j'aurai lo bonheur de vous revoir.

Permettez, Madame, que je vous prie de présenter mon respect à madame votre mère , à M"^ Henriette et à M. d'Agincourt, que vous voyez sûrement quelquefois. Me donner de leurs nouvelles et des vôtres, c'est le plus grand plaisir que vous puissiez r.ie faire de si loin.

A M. le général Mossel.

Mileîo, le 10 septembre 1806.

J'ai reçu, mon général, !a chemise dont vous me faites présent. Dieu vous la rende, mon général, en ce monde-ci ou dans l'autre! Jamais charité ne fut mieux placée que celle-là. Je ne suis pourtant pas tout nu; j'ai même une chemise sur moi, à laquelle il manque, à vrai dire, le devant et le derrière, et voici comment : on me la fît d'une toile à sac que j'eus au pillage d''un village; et c'est là encore une chose à vous expliquer. Je vis un soldat qui emportait une pièce de toile. Sans m'informer s'il l'avait eue par héritage ou autrement, j'avais un écu et point de linge; je lui donnai l'écu, et je devins propriétaire de la toile, autant qu'on peut l'être d'un effet volé. On en glosa; mais le pis fut que, ma chemise faite et mise sur mon maigre corps par une lingère suivant l'armée, il fut question de la faire entrer dans ma culotte, la chemise s'entend, et ce fut là où nous échouâmes, moi et ma lingère. La pauvre fille s'y employa sans ménagements, et je la secondais de mon mieux; mais rien n'y fit. Il n'y eut force ni adresse qui pût réduire cette étoffe à occuper au-

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tour de moi un espace raisonnable. Je ne vous dis pas, mon général, tout ce que j'eus à souffrir de ces tentatives, malgré l'attention et les soins de ma femme de chambre, on ne peut pas plus experte à pareil service. Enfin, nécessité, mère de l'industrie, nous suggéra l'idée de retrancher de la chemise tout ce qui refusait de loger dans mon pantalon, c'est-à-dire le devant et le derrière, et de coudre la ceinture au corps même de la chemise, opération qu'exécuta ma bonne couturière avec une adresse merveilleuse et toute la décence possible. Il n'est sorte de calembours et de mauvaises plaisanteries qu'on n'ait faits là-dessus, et c'était un sujet à ne jamais s'épuiser, si votre générosité ne m'eiît mis en état de faire désormais plus d'envie que de pitié. Je me moque à mon tour des railleurs, dont aucun ne possède rien de comparable au don que je reçois de vous.

Il n'y avait que vous, mon général, capable de cette bonne œuvre dans toute l'armée : car, outre que mes camarades sont pour la plupart aussi mal équipés que moi, il passe aujourd'hui pour constant que je ne puis rien garder, Texpérience ayant confirmé que tout ce que l'on me donne va aux brigands en droiture. Quand j'échappai nu de Corigliano, Saint-Vincent' me vêtit et m'emplit une

j. Depuis colonel d'artillerie.

LETTRES INEDITES

valise de beaux et bons effets, qui me furent pris huit jours après sur les hauteurs de Nicastro. Le général Verdier et son état-major me firent une autre pacotille, que je ne portai pas plus loin que la Mantea, ou Ajello, pour mieux dire, où je fus dépouillé pour la quatrième fois. On s'est donc lassé de m'habiller et de me faire l'aumône, et on croit généralement que mon destin est de mourir nu, comme je suis né. Avec tout cela, on me traite si bien, le général Reynier a pour moi tant de bonté, que je ne me repens point encore d'avoir demandé à faire cette campagne, où je n'ai perdu, après tout, que mes chevaux, mon argent, mon domestique, mes nippes et celles de mes amis.

A M. de Sainte-Croix, à Paris.

Mileto, le 12 septembre 1806.

Monsieur, depuis ma dernière lettre, à laquelle vous répondîtes d'une manière si obligeante, il s'est passé ici des choses qui nous paraissent à nous de grands événements, mais dont je crois qu'on parlera peu dans le pays où vous êtes. Quoi qu'il en soit. Monsieur, si l'histoire de la Grande-Grèce, durant ces trois derniers mois, a pour vous quelque

intérêt, je vous envoie mon journal, c'est-à-dire un petit cahier où j'ai noté en courant les horreurs et les bouffonneries les plus remarquables dont j'ai été témoin. Il est difficile d'en voir plus en si

peu de temps et d'espace. C'est M. de la Ch

qui se charge de vous faire parvenir ce paquet, que j'ai mis sous enveloppe avec mon cachet. Je vous demande en grâce que cela ne soit vu de personne.

Si les traits ainsi raccourcis de ces exécrables farces ne vous inspirent que du dégoût, je n'en serai pas surpris. Cela peut piquer un instant la curiosité de ceux qui connaissent les acteurs; les autres n'y voient que la honte de l'espèce humaine. C'est là néanmoins l'histoire, dépouillée de ses ornements. Voilà les canevas qu'ont brodés les Hérodote et les Thucydide. Pour moi, m'est avis que cet enchaînement de sottises et d'atrocités qu'on appelle histoire ne mérite guère l'attention d'un homme sensé. Plutarque, avec

l'air d'homme sage

Et cette large barbe au milieu du visage,

me fait pitié de nous venir prôner tous ces donneurs de batailles, dont le mérite est d'avoir joint leurs noms aux événements qu'amenait le cours des choses.

Depuis notre jonction avec Masséna , nous marchons plus fièrement et sommes un peu

moins à plaindre. Nous retournons sur nos pas, formant l'avant-garde de cette petite armée, et faisant aux insurgés la plus vilaine de toutes les guerres. Nous en tuons peu, nous en prenons encore moins. La nature du pays, la connaissance et l'habitude qu'ils en ont, font que, même étant surpris, ils nous échappent aisément, non pas nous à eux. Ceux que nous attrapons, nous les pendons aux arbres ; quand ils nous prennent, ils nous brûlent le plus doucement qu'ils peuvent. Moi qui vous parle, Monsieur, je suis tombé entre leurs mains : pour m'en tirer, il a fallu plusieurs miracles. J'assistai à une délibération ' où il s'agissait de savoir si je serais pendu, brûlé ou fusillé. Je fus admis à opiner. C'est un récit dont je pourrai vous divertir quelque jour. Je l'ai souvent échappé belle dans le cours de cette campagne, car, outre les hasards communs, j'ai fait deux fois le voyage de Reggio à Tarente, allée et retour, c'est-à-dire plus de quatre cents lieues, à travers les insurgés, seul ou peu accompagné, tantôt à pied, tantôt à cheval, quelquefois à quatre pattes, quelquefois glissant sur mon derrière ou culbutant du haut des montagnes. C'est dans une de ces courses que je fus pris par nos bons amis. Il n'y a ni bois ni coupe-gorge dans toute la Calabre où je n'aie fait

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