I. Feuilleton du Journal de l'Empire, tédigé par Geoffroy
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à cause des 1,200 francs, j'en avais besoin, à vrai dire, mais ce n'est pas par là que vous m'obligez le plus. Vous vous souvenez, du pauvre cousin, et vous le défendez contre la médisance, quoique d'ailleurs vous n'en ayez pas trop bonne opinion : c'est cela, voyez-vous, qui me touche le cœur. Je ne vous en saurais aucun gré si vous eussiez pris ma défense dans la pensée qu'on me faisait tort : j'aime bien mieux des preuves de votre amitié que de votre équité. Pour vous rendre la pareille, je voudrais trouver quelqu'un qui dit du mal de vous. Cela se pourra rencontrer : vous avez aussi des parents. Messieurs et Mesdames, leur dirai - je, ;e demeure d'accord avec vous que notre cousine... sans doute... tout ce qu'il vous plaira... Car il ne me viendra jamais à l'esprit que ces bons parents puissent ne pas vous rendre une justice exacte, en disant de vous pis que pendre. Mais, comme je l'aime, ajouterai-je, je soutiens qu'elle n'a point tant de torts. N'est-ce pas comme cela, cousine, que vous plaidez ma cause aux assemblées de ma famille ?
Ce que vous dites pour justifier vos éternelles grossesses prouve seulement que vous en avez honte. Si ce sont là toutes vos raisons, franchement elles ne valent rien : car enfin, qui diantre vous pousse?... et puis ne pourriez-vous pas ?... Allons, cousine, -n'en parlons plus : ce qui est fait
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est fait. Je vous pardonne vos cinq enfants; mais, pour Dieu, tenez-vous-en là, et soyez d'une taille raisonnable quand nous nous verrons à Paris. Vous me décidez à y aller, et ce projet, entre une douzaine d'autres, est maintenant mon rêve favori. Je me trouvais bien ici, on m'appelait à Venise, j'ai quelque affaire à Naples ; mais je vais à Paris, puisque vous y serez dans la saison des violettes. Voilà de mon langage pastoral. Que voulez-vous? je' suis monté sur ce ton-là : il ne me manque qu'un flageolet et des rubans à mon chapeau.
C'était à quinze ans qu'il fallait lire Daphnis et Chloé. Que ne vous connaissais -je alors! Mes lumières se joignant à votre pénétration naturelle, ce livre aurait eu, je crois, peu d'endroits obscurs pour vous; mais, après cinq enfants faits, que peut vous apprendre un pareil ouvrage ? Aussi l'exemplaire que je vous destine, c'est pour l'éducation de vos filles. En vérité, il n'y a point de meilleure lecture pour les jeunes demoiselles qui ne veulent pas être, en se mariant, de grandes ignorantes; et je m'attends qu'on en fera quelque jolie édition à l'usage des élèves de M™^ Campan.
Dieu permettra, je l'espère, que je me trouve à Paris quand vous y serez , cousine ; mais, s'il en allait autrement, sachez que parmi mes projets il y en a un, et ce n'est pas celui auquel je tiens le moins, de me rendre à Leyde cette année
en passant par Lille. Je vous reverrai alors avec tous vos marmots; ils doivent être grands, ne vous déplaise, non pas tous, mais enfin le général Braillard (vous souvient-il de cette folie ?) doit avoir bien près de dix ans. Ce serait quelque chose si c'était une fille : vous avez fini justement par où il fallait commencer. Quand je dis fini, c'est que je suis loin, et ne sais guère de vos nouvelles : car peut-être, en lisant ce mot, aurez-vous sujet d'en rire. Grosse ou non, je vous embrasse vous et eux, j'entends la marmaille et M. Pigalle.
A M. et M"'^ Clavier, à Paris.
Albano, le 29 avril 181 1.
Monsieur, pour avoir votre ouvrage, je vois bien qu'il faudra que je l'aille chercher ; et cependant vous êtes cause qu'on se moque de moi. Je reçois avis l'autre jour qu'un monsieur venant de Paris m'apportait un paquet de la part de M. Clavier. Je cours où l'on m'indiquait : ce n'était pas là, c'était à l'autre bout de la ville; j'y vais, on se met à rire, et on me dit : Poisson d'avril. Or imaginez que la veille j'expliquais à ces bonnes gens, à ceux mêmes qui m'ont joué ce tour-là, ce que
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c'est chez nous que poisson d'avril^ et ils ne comprenaient pas qu'on y pût être attrapé, sachant d'avance le jour. « Il faut, disaient-ils, que vos Français soient bien étourdis. » Vous pouvez croire qu'on n'en doute plus après cette épreuve.
J'ai enfin quitté Rome : j'y vins pour quinze jours, il y a un an ou plus. Me voici en chemin pour Naples ; je n'y veux être qu'un mois si je puis, mais c'est un pays où je prends aisément racine. J'y trouve quelque chose de cette ancienne Antioche de Daphné, dont je m'accommode fort en dépit de Julien et de sa secte.
J'ai passé ce dernier mois presque tout à la campagne ; mais quelle campagne. Madame ! Si vous saviez ce que c'est, vous m'envieriez. Comme je vous plains d'être confinée à Paris, ville de boue et de poussière ! Ne me parlez point de vos environs : voulez-vous comparer Albano et Gonesse, Tivoli et Saint-Ouen ? La différence est à la vue comme dans les noms. Au vrai, c'est ici le paradis. Je vais pourtant trouver mieux. Dans le pays où je vais est le véritable Eden. Mais que dites-vous de ma vie? Toujours de bien en mieux. C'est vivre que cela.
A M""" de Saïm, à Paris.
Albano, le 29 avril 181 1.
Madame, voici tantôt mille ans que vous n'avez ouï parler de moi. J'ai eu d'abord , trois mois durant, un mal diabolique à la main; et depuis, d'autres incidents ayant tout dérangé mon système de vie, je ne sais, à vrai dire, combien de temps s'est écoulé pendant lequel je n'ai écrit à personne, pas même à vous, de qui j'eusse surtout voulu avoir des nouvelles. Selon ce que vous m'écriviez, longtemps y a, de votre château de Dyck, s'il vous en souvient, vous devriez être maintenant à Paris occupée de deux choses fort intéressantes : l'édition de vos ouvrages , et le mariage de mademoiselle votre fille. Voilà de grandes affaires pour vous, et comme mère et comme auteur. J'espère que vous me croirez digne , quand vous saurez que je suis au monde , d'être, en temps et lieu , informé du résultat de vos soins. Mais, quand même vous n'auriez point de ces grands événements à me marquer, ne laissez pas de m'apprendre au moins comment vous vous portez. Sur cet article votre lettre ne me rassure point assez, quoique vous vous disiez rétablie de votre dernière grosse maladie.
C'est la seconde, à ma connaissance, depuis à peine deux ans que je vous ai quittée, sans parler d'une autre un peu plus ancienne dont je me souviens très-bien. Se peuc-il que vous soyez si souvent malade? vous êtes forte, et la nature vous a donné ce qu'il fallait pour être exempte de tous maux. Ne seriez-vous point un peu livrée à la médecine? Donnez-vous-en de garde , et tenez pour sûr que cet art est un des fléaux de l'humanité. Molière s'en est moqué, mais rien n'est moins plaisant. Enfin, que vous dirai-je? cette idée m'est venue : ne sachant à qui m'en prendre des variations de votre santé, c'est eux que j'en accuse, je veux dire les médecins. Je n'ai pas peur de leur attribuer plus de mal qu'ils n'en font; mais, pourvu qu'ils vous respectent, je leur pardonne tout le reste.
J'ai passé, contre mon dessein, cet hiver à Rome, fort doucement, je vous assure, sans feu, sans froid , sans ennui ( j'étais à mille lieues de m'ennuyer), et. Dieu merci, sans amis. Oui, Madame, j'ai pris en grippe l'amitié comme la médecine, et le tout par expérience. Je n'en suis ni plus chagrin ni plus misanthrope pour cela; au contraire, je veux vivre avec tout le monde. Mais point d'amitié, s'il vous plaît ; Messieurs, point d'amis : je ne suis plus dupe. J'ai donc eu cet hiver à Rome six mois des meilleurs de ma vie, certes les meilleurs que je puisse avoir au point où me voilà.
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Maintenant je m'en vais à Naples, d'où je compte revenir à Paris.
Ce que je pourrai vous dire de mes voyages sera peu de chose, n'ayant ni remarques curieuses ni aventures à vous conter. Je vais lentement, non pour observer, car je n'ai nul dessein de vendre ma relation avec un atlas, mais pour jouir un peu des délices du climat et de la saison. Je m'arrête vraiment à tout bout de champ. Ici, j'y suis depuis huit jours, et ne sais encore quand j'en partirai. Ce qui m'y retient, c'est un printemps dont, ma foi, vous ne vous doutez pas; ce sont des bois, des eaux, un lac, des vues qu'on ne voit point ailleurs. Vous décrire tout cela, j'en aurais bien envie, et croyez qu'il y a de quoi se faire honneur dans le genre descriptif; mais vous, poëte, vous goûtez peu la prose poétique, et puis vous n'êtes point femme des champs, moins encore des bois; mes ombrages frais, mes ruisseaux limpides, vous feraient dormir debout : vous pensez qu'on ne vit qu'à Paris.
Paris, dans le fait, peut bien avoir aussi son mérite, surtout quand vous y êtes, et c'est pour cela que j'y veux arriver avant votre départ pour Dyck, où je vous vois en train d'aller passer vos ' étés; mais, pour vous trouver encore à Paris, pensez que je hâterai ma marche. Je m'en vais musant et baguenaudant , comme disait Rabelais, jusqu'à Naples; et de là, ayant fait ce que j'ai à faire, vu
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ce que j'ai à voir (c'est l'affaire de peu de jours), je repars ventre à terre, à bride abattue, jusqu'à Paris, jusqu'à vous, Madame; je veux vous apparaître dans mon équipage de pèlerin. C'est une vision qui, je crois, vous divertira, étant prévenue de n'avoir pas peur.
Quand je dis point d'amitié, vous entendez trèsbien ce que cela veut dire : je parle au genre humain, de qui j'ai à me plaindre; je parle à mon bonnet, comme le valet de Molière. Un ancien disait : Mes amis, il n'y a plus d'amis. Se trompaitil , ou si la race en a reparu depuis? C'est à vous, Madame, à nous éclaircir sur ce point, car s'il y en a, des amis, ce doit être pour vous.
Puisqu'il me reste du papier, je veux vous tancer sur un mot de votre dernière lettre. Qu'est-ce, je vous prie, que ces portraits qui semblent vous dire : Que fais-tu là ? Rappelez-vous cette folie , folie s'il y en eut jamais. Mettez-vous donc dans l'esprit que, s'il y a quelque endroit où vous soyez déplacée, c'est tant pis pour cet endroit-là.
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A M. Boissonnade, à Paris.
Frascati, le 20 mars 181 2,
J'ai reçu, Monsieur, votre lettre, que m'a remise M. Fauris de Saint-Vincent. C'est un homme de mérite, et je vous remercie de m'avoir voulu procurer une si belle connaissance. Mais malheureusement je ne suis plus du monde. Je fuis un peu le genre humain, et je le donnerais, ma foi, de bon cœur à tous les diables, n'était quelques gens comme vous, en faveur desquels je fais grâce à tout le reste. Il me charge, M. Fauris, de recommander à votre souvenir un sien ouvrage de VArt de traduire : apparemment vous êtes au fait, et vous saurez ce que cela veut dire.
Je lis toujours avec plaisir vos Q, quand cette feuille me tombe sous la main. Vous êtes riche en citations de vos auteurs; Dieu me pardonne, votre sac est plein. Vous avez quelque projet : on ne fait pas pour rien de telles provisions. Courage, Monsieur, venez au secours de notre pauvre langue, qui reçoit tous les jours tant d'outrages. Mais je vous trouve trop circonspect : fiez-vous à votre propre sens; ne feignez point de dire en un besoin que tel bon écrivain a dit une sottise. Sur-
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tout gardez-vous bien de croire que quelqu'un ait écrit en français depuis le règne de Louis XIV ; la moindre femmelette de ce temps-là vaut mieux pour le langage que les Jean-Jacques, Diderot, d'Alembert, contemporains et postérieurs : ceux-ci sont tous ânes bâtés, sous le rapport de la langue, pour user d'une de leurs phrases : vous ne devez pas seulement savoir qu'ils aient existé. Voilà qui est plaisant, je fais le docteur avec vous. Je vous tiendrais trop, à vous dire tout ce que j'ai rêvé làdessus.
Ce n'est donc pas vous qui succédez à M. Ameilhon, ni Coraï non plus, et il y a en France quelqu'un plus habile que vous deux ? On me dit que c'est un commis de la trésorerie. Croyez-vous qu'il eût été reçu si le caissier se fût présenté ?
Nous avons ici , vous le savez , le célèbre M. Millin ; mais vous serez bien surpris quand vous apprendrez qu'il arrive n'ayant que trois habits habillés. Il est clair qu'il a cru que Rome n'en méritait pas davantage. Il reconnaît sa faute, et, pour la réparer, il écrit à Paris qu'on lui envoie, ventre à terre, par une estafette, ses autres habits habillés, et le plus habillé de tous, son habit de membre de l'Institut. Rome verra sa broderie, son claque et sa dentelle. C'était le moins qu'il dût aux Césars et à l'impératrice Faustine, qui ne reçut jamais de membre d'aucun corps que dans
l'état convenable. Il faut que cette science de l'étiquette et du savoir-vivre ait fait à Paris de grands progrès, car il nous en vient de temps en temps des modèles accomplis. M. Degérando était ici naguère. Chaque fois qu'il parlait en public, il ne manquait point de saluer le Capitole, et les sept collines, et le Tibre, et la colonne Trajane; il avait toujours quelque chose d'obligeant à dire aux Scipions et aux Antonins. Sa civilité s'étendait à toute la nature et à tous les siècles. M. Millin projette d'aller jusqu'en Calabre, pays où l'on n'a jamais vu d'habits habillés : à peine y habille-t-on les hommes.
Ne me parlez point des papyri^ : c'est le sujet de mes pleurs. Ils étaient bien mieux sous terre que dans les mains barbares où le sort les a mis. Il y a là force scribes et académiciens payés pour les dérouler, déchiffrer, copier, publier. Ce sont autant de dragons qui en défendent l'approche à tout homme sachant lire, et qui n'en font, eux, nul usage. Monsignor Rossini s'en occupa jadis; mais, depuis qu'il est prélat de cour, il n'a plus dans la tête que le baciamano et le petit coucher. Si vous y allez jamais, on vous les montrera, mais de loin, comme la sainte ampoule ou