Oeuvres complètes de P.-L. Courier
LETTRE EN REPONSE A UN ARTICLE DU Drapeau BlanC, INSÉRÉ DANS LE NUMÉRO DU I4 MAI 1822.
Au rédacteur du Drapeau Blanc.
Monsieur, ' ^^E lis dans votre journal qu'aux élec-
^ tiens de Chinon M. le marquis d'Effiat
^^a obtenu deux cent vingt voix, et que
^sâ^son concurrent (c'est moi, sans vanité,
que vous nommez ainsi) en a eu cent soixante.
Cela peut être vrai, je ne le conteste point; j'aime
Courier. II. i
mieux m'en rapporter, comme vous avez fait, aux scrutateurs choisis par M. le marquis; mais, de grâce , corrigez cette façon de parler. Je ne fus concurrent de personne à Chinon , n'ayant nulle part concouru, que je sache, avec qui que ce soit : je n'ai demandé ni souhaité d'être député ; non que je ne tinsse à grand honneur d'être vraiment élu, comme dit Benjamin Constant, mais diverses raisons me le faisaient plutôt craindre que désirer : les périls de la tribune, l'appréhension fondée de mal remplir l'attente de ceux qui me croyaient capable de quelque chose pour le bien général ; plus que tout, rembarras d'être d'une assemblée où je n'aurais pu me taire en beaucoup d'occasions sans trahir mon mandat, ni parler sans risquer d'outrepasser la mesure de ce qui s'y peut dire : vous m'entendez assez. Pour M. le marquis, de tels inconvénients n'étaient point à redouter. Il sera dispensé de parler, et peut opiner du bonnet, chose qui ne m'eût pas été permise. Il n'aura qu'à recueillir les fruits de sa nomination ; c'est pour lui une bonne affaire ; aussi s''en était-il occupé de longue main, avec l'attention et le soin que méritait la chose. Il a heureusement réussi, aidé de toute la puissance du gouvernement, de son pouvoir comme maire du lieu, de son influence comme président, de sa fortune considérable, tandis que moi, son concurrent, pour user de ce mot avec
VOUS, moi, laboureur, je n'ai bougé de ma charrue. Quelques personnes, dont l'estime ne m'est nullement indifférente, m'ont blâmé de cette tran^ quillité. On n'exigeait pas de moi de tenir table ouverte comme un riche marquis, de loger, dé-, frayer, nourrir et transporter à mes dépens les électeurs ; mais on voulait qu'au moins je parusse à Chinon. Un homme de grand sens ', qui s'est rendu célèbre en enseignant et pratiquant la philosophie, a dit à ce sujet qu'il ne donnerait sa voix, s'il était électeur, qu'à quelqu'un qui la demanderait, à un candidat déclaré : je n'ai pu savoir ses raisons. Il en a sans doute, et de fort bonnes. Quant à moi, le raisonnement n'est pas ce qui me guide en cela; c'est une répugnance invincible à postuler, solliciter : j'ai pour moi des exemples, à défaut de raisons. Montaigne et Bodin furent tous deux députés aux États de Blois sans l'avoir demandé. Pareille chose est arrivée de nos jours, en Angleterre, à Samuel Romilly, et, je pense, aussi à Sheridan. Voilà de graves autorités; vous me citerez Caton, qui demanda le consulat : ce n'est pas ce qu'il a fait de mieux; on lui préféra Vatinius, le plus grand maraud de ce temps-là. Mon désappointement, si j'eusse brigué comme Caton, serait moins fâcheux que le sien. M. le marquis d'Effîat est un